L'accompagnement psychosocial d'un cas d'inceste « bien ordinaire »

et quelques variantes

 

 

 

J.-Y. HAYEZ  (1)

 

 

Les formes cliniques de l'inceste, et les structures intrapsychiques et relationnelles qui aboutissent à l'ins­taller et à le maintenir, sont très diversifiées. Il serait fasti­dieux et peu fécond de les passer en revue systématiquement ici (2)

 

Je me centrerai plutôt sur l'aide que l'on peut apporter à la famille incestueuse. Pour développer mon propos, je parlerai d'abord d'une situation paradigmatique, en esquis­sant la démarche d'accompagnement selon son ordre chro­nologique. J'évoquerai ensuite quelques scénarios qui s'en différencient.

 

I. UN INCESTE PERE-FILLE BIEN ORDINAIRE

 

Que l'on me pardonne le cynisme de mon intitulé : je suis, comme beaucoup, très préoccupé par la montée du nombre de révélations de situations incestueuses, franches ou pas loin de l'être, qui semblent infiltrer le quotidien de nos vies. Puisse cet « ordinaire » consternant ne jamais émousser nos motivations à le combattre !

 

I. Supposons qu'un vendredi soir une jeune adolescente, Fabienne, treize ans, n'en pouvant plus, ébranlée par la vision récente, en classe, d'un film de prévention sur l’abus sexuel, fasse part à sa meilleure amie, en termes suffisamment clairs, chargé, de honte, de dégoût, de colère ... d'assauts sexuels qu'elle subit de la part de son père, depuis pas mal de temps. Fabienne demande le secret mais l'aime, effrayée et raison­nable, en parle â ses parents, qui eux-mêmes s’en ouvrent à un médecin généraliste qui … Bref, l'affaire arrive le mardi matin à la connaissance d'un pédopsychiatre qui n'a rien à voir avec Fabienne, ni même avec les parents de l'amie.

 

Supposons ensuite que ce pédopsychiatre soit bien formé et courageux et n'enterre pas tout de suite l'information, comme s'il s'agissait d'un ragot sans importance ... ou trop angoissant pour être gardé à la conscience : le mercredi, sur l'heure de midi, il convoque donc les parents de l'amie ( et même celle-ci ), avec le médecin-trait d’union et, à les écouter, il s'imprègne de quelques impressions préoccu­pantes, quoiqu'inévitablement imprécises : Fabienne lui est décrite comme mal dans sa peau, vite de mauvaise humeur, vaguement déprimée, passive (3) ... sa famille apparaît comme isolée ... peut-être même pourrait-il exister des tensions conjugales. En outre, l'adolescente a raconté à son amie, I’un ou l'autre fait concret, dont le contenu sexuel semble indéniable.

 

Au terme de cette rencontre initiale des confidents de pre­mière ligne (4), et pour guider son action future, ce psychiatre se met à penser que :

 

 - La plus grande probabilité est que Fabienne, ayant enfin trouvé le courage de s'ouvrir en confiance à une amie, ait dit vrai : les exceptions à cette affirmation sont très rares ( autour de 5 % lorsque la révélation est faite par le mineur seul ; autour de 50 % lors des allégations faites par un parent contre l'autre, après la séparation conju­gale ) ; les mensonges ou fabulations procèdent surtout de certaines catégories de personnalité, qui les utilisent, dans certains contextes, et ça n'a pas l'air du tout d'être le cas ici.

 

 - Il s'agit d'une urgence (5) : même si l'inceste dure depuis longtemps et a été silencieux jusqu'alors, il ne faut pas s'y tromper : il ne peut être question de laisser se prolonger la transgression d'un tabou aussi fondamental. Une métaphore parlante, ici, est celle du médecin qui palperait dans l'abdomen d'un enfant une grosse masse, asympto­matique jusqu'alors : il entreprendrait immédiatement une exploration énergique, sans arguer que le vide de douleur permet d'encore temporiser !

 

 - S'il décide de s'occuper de Fabienne, il prend du coup la responsabilité de s'en occuper jusqu'au bout, c'est-à-dire, jusqu'à ce qu'il soit complètement sûr qu'elle est bien protégée de toute récidive, et qu'elle et sa famille sont pris en charge le mieux qu'on puisse l'imaginer. S'il n'est pas prêt à aller jusqu'au bout, qu'il dise plutôt à ses inter­locuteurs qu'il ne fera rien, parce qu'il n'a pas le courage de déplacer ce qui lui apparaît comme une montagne (6).

 

Pourquoi souligner au passage cette exigence intérieure d'accompa­gner jusqu'au bout ? Bien trop de prétendues prises en charge sont stériles, sinon traumatiques, parce que le premier maillon professionnel de la chaîne se contente de passer un relais, sans plus s'impliquer ni se préoccu­per du devenir de l'enfant. Par exemple, il signale tout de suite et bureau­cratiquement le cas aux autorités judiciaires, sans documentation précise, sans vouloir imaginer qu'il met probablement les suivants en grande diffi­culté. Or, beaucoup d'étapes ultérieures avortent, sous les prétextes les plus divers. D'où l'importance que quelqu'un se sente responsable de pro­téger le mineur dans la durée, et la personne la mieux placée est celle qui est là au début, et qui a recueilli la vague initiale de souffrance ... et de confiance de l'enfant.

 

Accompagner jusqu'au bout ne signifie néanmoins, ni tout faire soi-même, ni confondre ce bout avec l'éternité. Il s'agit de prendre au moins la fonction de tiers qui surveille, supervise le processus jusqu'à ce qu'il soit très raisonnablement rassuré à long terme : d'autres peuvent donc faire, en même temps que lui ou par le jeu des relais, certaines parties, sinon l'en­semble du travail, mais lui continue à veiller ...

 

II. A / Dans une première alternative, dès le mercredi, ce pédopsychiatre estime donc que la situation doit être prise en charge par plus spécialisé que lui : alors, mieux vaudrait qu'il mette lui-même ses interlocuteurs en contact avec l'interve­nant suivant et qu'il veille à ce que leur rencontre ait lieu rapidement, de préférence le jour même ou le lendemain, et, en sa présence.

 

B / S'il décide d'aller de l'avant, lui, le voici donc embar­qué jusqu'au bout dans cette triste aventure. Une règle d'or, alors, est de ne pas rester seul ! Les remous, voire les tempêtes qu'il va très probablement déclencher risquent de l'angoisser démesurément, de le faire douter, vaciller ... puis de le faire se débarrasser de l'affaire, d'une manière ou d'une autre. A deux ( à trois ...), on se soutient, on se donne du courage mutuellement, l'un peut tempérer les emportements contre­transférentiels de l'autre ; et puis, il y a tant à faire qu’une répartition des tâches s'avère quasi toujours nécessaire si l'on veut que la prise en charge reste dense.

 

Pas question néanmoins de mettre huit jours pour trouver ses partenaires ! Nous sommes dans une situation d'urgence, et donc la mise en place de l'équipe potentiellement intervenante (7) devrait se faire le mercredi après-midi. L'aide peut se trouver dans deux directions, non exclusives l'une de l'autre :

 

 - dans la mesure où ce psychiatre travaille déjà dans un centre ( centre de santé mentale, équipe SOS Enfants, etc.), il fait appel à l'un de ses partenaires habituels (8),

 

 - s'il travaille en cabinet privé, il peut s'adresser à un col­lègue du réseau psychosocial externe, soit le sien, soit celui de Fabienne s'il commence à le repérer : tel travail­leur social, par exemple. C'est plus inhabituel, mais cela reste prudent.

 

Il se constitue ainsi une petite équipe d'intervention de deux à trois personnes, décidée à accompagner jusqu'au bout. Si aucun de ses membres n'est connu de Fabienne, cette équipe gagne à demander l'aide ponctuelle d'un professionnel que la jeune fille connaît et estime, pour gérer la première rencontre avec celle-ci : par exemple, psychologue ou infir­mière scolaire, professeur, pédiatre (9) ... Nous l'appellerons « professionnel de soutien »

 

Enfin, nous verrons plus loin que cette petite équipe gagne à informer et mobiliser précocement le réseau de pro­fessionnels de la santé qu'elle repère graviter autour de Fabienne et de sa famille.

 

C / Il faut également trouver le lieu où l'on parlera avec l'adolescente. Le plus simple est d'obtenir la collaboration de l'école, assortie d'un engagement de discrétion, et d'y rencon­trer la jeune fille. Sinon, il faut peut-être utiliser le domicile des parents de l'amie, ou un autre lieu, et il n'est malheureu­sement pas impossible que ceci retarde d'un jour ou deux le moment de la rencontre. Le degré d'implication que l'on demandera à l'amie ou/et à ses parents pour prévenir de l'en­tretien, est variable, lui aussi.

 

III. La première rencontre d'un membre de l'équipe, de Fabienne et du « professionnel de soutien » a lieu le jeudi. Elle n'est pas simple à assumer émotionnellement, ni pour les intervenants, ni pour elle qui ne s'y attend pas du tout ou n’y a été que très peu préparée.

 

1 / On doit donc redire brièvement à Fabienne ce que l'on sait, puis l'écouter. Si elle confirme ses dires, il faudra lui demander quelques détails sur les expériences sexuelles existantes, leur histoire et leur contexte relationnel. On gagne à l'inviter à être précise (10) et à accueillir son discours avec une empathie sobre, sans vouloir trop vite la consoler ni la rassurer : que l'on écoute plutôt ce qu'elle a vraiment vécu, ce qu'elle pense d'elle et des autres, sans avoir trop vite besoin de lui dire, par exemple, qu’elle n'y est pour rien.

 

On se doit également de l'informer sur ce qui va se passer à court terme : essentiellement, on va mettre beaucoup d'énergie pour que l'inceste s’arrête tout de suite, et pour qu'elle soit bien protégée des remous qui s'en suivront. Peut-être fera-t-elle alors une demande anxieuse et impossible (« Ne dites rien à mes parents ... ne dites pas que c'est moi »), et il faudra lui expliquer que l'on ne peut  pas y souscrire et pourquoi.

 

Si elle ne confirme pas tout de suite les révélations qu'elle a faites à son amie, les écoutants peuvent se montrer empathiques face à sa réticence, discuter avec elle des enjeux qu'il y a à parler ou à ne pas parler, l'encourager sans néanmoins la suggestionner ni lui faire violence : sou­vent, elle finira par réadhérer à l'invitation qui lui est faite, surtout si elle pressent la bienveillance et la force protec­trice de ses interlocuteurs.

 

Pendant toute la durée de l'entretien, il est indispensable de noter avec précision tout ce que Fabienne dit et de lui expliquer pourquoi.

 

B / Au terme de ce premier entretien, de rares fois (11), le psychiatre et son coéquipier du moment vont éprouver un profond sentiment de doute, par exemple parce que la jeune fille se sera rétractée, ou que son discours leur sera apparu comme peu plausible. A eux de décider alors de ce qu'ils vont faire et qui ne peut pas être, en tout cas, enterrer l’affaire sur place. Selon les cas et les contextes, ils peuvent décider de : laisser Fabienne sous leur surveillance effective et s'entrete­nir à nouveau régulièrement avec elle ( par exemple, via le psycho­logue scolaire ) ; contacter discrètement des professionnels du réseau de vie de Fabienne - par ex. le médecin généra­liste - et recueillir leurs impressions ... créer avec eux, ou certains d'entre eux, une sorte de comité de vigilance ; pous­ser plus avant et plus énergiquement l'exploration. voire l'interpellation de la famille, comme s’ils ne doutaient pas ( cf. les étapes suivantes, IV et sq. : etc.)

 

Beaucoup plus souvent, au terme d'un ou de plusieurs entretiens dits « de révélation » qui ont lieu à fréquence rap­prochée, la précision des détails, la honte, l'angoisse et la dépression vécues par la jeune fille achèvent de convaincre l'équipe.

 

Cette phase de « l'intime conviction », qui n’est pas tout à fait une certitude objective (12), est capitale à vivre : c'est elle qui va déclencher toute la suite ; ultérieurement, les adultes mis en cause amèneront parfois des arguments subtils, ou/et violents qui feront vaciller le raisonnement de l'équipe : c'est alors qu'il faudra se souvenir qu'a existé ce montent d'intime conviction !

 

IV. Dans mon expérience, le programme psychosocial ultérieur gagne à rester sous la responsabilité principale d'une petite équipe ( deux ou trois personnes )  Néanmoins, il s'avère souvent utile que les professionnels de la santé les plus impor­tants déjà présents autour de la famille de Fabienne, pour autant qu'on puisse les identifier, soient mis au courant de la situation dès la phase de crise ( donc à partir du mercredi midi ) (13) Il est périlleux de se retrancher derrière quelque secret professionnel pour ignorer la source d'informations et d'aide qu'ils peuvent représenter. Pourquoi ?

 

 - Ces témoins sociaux contribuent souvent à constituer un dossier informatif de qualité.

 

 - Le parent suspecté court souvent proclamer sa bonne foi auprès de celui de ces professionnels dont il se sent le plus proche - son médecin traitant, par exemple - et, les rivalités humaines étant ce qu'elles sont, cet allié sollicité prend souvent aveuglément la défense du suspect : autant donc prévenir la démarche de celui-ci, et donner au pro­fessionnel l'occasion de réagir objectivement ...

 

 - Sortir de l'inceste ne peut pas se faire dans l'intimité des quelques initiés que sont le père, la mère, l'enfant impliqué et les thérapeutes. Il faut une certaine publicité : les frères et soeurs doivent être mis au courant, ainsi que quelques témoins étrangers à la famille : tant qu'à faire, autant que ce soient d'autres professionnels de la santé. Même si leur implication augmente provisoirement le sentiment de honte du père ( et de la mère ), c'est un passage indispen­sable, parmi d'autres, pour que des attitudes se mobilisent.

 

 - Le déploiement du programme psychosocial demande beaucoup de temps et d'énergie. Même si une petite équipe en a la responsabilité principale, d'autres peuvent y donner de très appréciables aides complémentaires : ceci nécessite probablement que des réunions de coordination aient lieu de temps en temps. Ces réunions ont également pour effet de renforcer une fonction sociale de vigilance.

 

V. Dès qu'est acquise l'intime conviction des interve­nants, il s'agit de protéger Fabienne, et de la récidive de l'in­ceste, et des pressions idéo-affectives de tous ordres qui vont s'abattre sur elle après interpellation de sa famille. En concertation avec la jeune fille. et en écoutant ses éventuelles propositions jusqu'à un certain point, on peut donc la diriger, par exemple, vers un service pédiatrique ami (14), chez des per­sonnes privées dont on est sûr de la confiance et de la discré­tion (15) ou dans tout autre centre psychosocial d'accueil, de préférence habitué à ce type de problématique.

 

VI. Se pose quasi simultanément la question de l'éven­tuelle inclusion des autorités judiciaires (16) dès ce stade pré­coce. C’est un problème très délicat, en partie régi par la nature - variable - des législations nationales, et en par­tie par l'examen de conscience que fait l'équipe à ce propos, et qui reste le Juge suprême de ses décisions au-delà des réglementations.

 

A / A mon sens, le seul motif impératif de l'appel au tri­bunal, c'est le refus déclaré de collaboration au programme psychosocial ou le sabotage de celui-ci, émanant de per­sonnes importantes de la famille ( le parent accusé, le parent témoin, l'enfant concerné ) : nous en verrons quelques exem­ples par la suite.

 

Ici, on ne sait pas encore s'il y aura collaboration ou refus, et l'on peut donc prendre - ou ne pas prendre - le risque de protéger provisoirement Fabienne, en la mettant à l'abri et sans en avertir tout de suite les autorités judiciaires (17)

 

B / En deçà de ce motif absolu, l'expérience montre que peut s'avérer positive l'inclusion, dans un programme global, d'un tribunal déjà connu par l'équipe, et réputé pour le cou­rage et l’ « humanité » avec lesquels il traite ces problématiques : il constitue un complément de compétence et d'auto­rité susceptible de s'avérer des plus structurants dans une programmation d'ensemble.

 

C / Par contre, s'en référer à un tribunal inconnu, c'est faire courir un risque à la qualité de la prise en charge : cer­tains magistrats vont se montrer courageux, et rester nuan­cés, d'autres auront la main beaucoup trop lourde et pronon­ceront des peines de prison inhumaines, qui seront reprochées à l'enfant ... d'autres encore - et c'est tout aussi grave - déclareront que les faits ne sont pas établis, parce qu'ils ne reposent que sur la parole fragile de l'enfant, et renverront celui-ci à l'horreur de l'inceste.

 

Face à ce risque, à chacun d'apprécier s'il va tout de suite parier sur l'interpellation du monde judiciaire, ou s'il va attendre de se trouver éventuellement dans des conditions de nécessité absolue pour le faire : dans notre exemple, l'équipe va choisir d'attendre.

 

VII. En même temps que la mise à l'abri de Fabienne, il faudra donc que l'équipe convoque séparément et quasi simultanément et le parent non abuseur, et le supposé abu­seur. Ou alors, elle devra se rendre à domicile et demander à parler à chacun séparément « d'une chose très grave qui concerne Fabienne »

 

Le plus souvent, ces premiers entretiens de confronta­tion s'avèrent très pénibles (18) : la majorité des parents non abuseurs vivent un moment de choc, d'incrédulité et mettent d'abord en doute les révélations de l'enfant, qui les renvoient cruellement à leur non-vigilance ( à tout le moins ) et leur font augurer d'une grave crise de couple.

 

Seule une minorité peut s'allier rapidement au point de vue de l’enfant.

 

Quant aux premières réactions du parent suspecté, c'est le plus souvent pire : dénégations véhémentes, menaces, exigences de parler tout de suite à l'enfant menteur, etc. ; seule, une petite minorité d'entre eux craque très rapidement et s’effondre en demandant pardon.

 

Mieux vaut donc pouvoir garder la tête froide ! Si au moins un des deux parents - le plus probablement le non­-abuseur - permet que se continue la mise à l'abri de Fabienne, et le confirme par un document écrit incluant, le cas échéant, le droit de procéder aux examens médicaux indi­qués (19), on peut encore se donner deux ou trois jours – jusqu’au lundi matin, dans notre exemple - avant de décider si !'on continue un programme psychosocial à l'amiable, ou si l'on avertit les autorités judiciaires de l'existence de ce qui s’avérerait être une impasse.

 

Ce ne sont certes pas deux ou trois jours passés à attendre passivement : un travail psychosocial d'écoute individuelle et d’information est continué avec Fabienne, là où elle est ; ses contacts avec ses parents restent suspendus (20)

 

On s'efforce également de continuer le dialogue avec le parent non abuseur. Quant au parent abuseur, c'est à lui surtout que l'on concède le temps de se reprendre et de regarder la situation en face : il est compréhensible qu'il commence par claquer la porte en proférant des menaces. S'il a en face de lui une équipe capable de fermeté tran­quille, sachant le relancer là où il s'est réfugié (21), acceptant qu'il est normal que cette première étape du dialogue soit d'abord porteuse de dénégations tumultueuses ... on pourra constater que, endéans les deux ou trois jours, dans un quart à un tiers des situations (22), il y aura eu reconnaissance d'une partie des faits, « effondrement », et crise familiale majeure.

 

Pour décider de continuer à travailler « à l'amiable », il faut qu'existent à la fois une reconnaissance de plus en plus large des faits et l'acceptation, par toute la famille, de l'essen­tiel des consignes qui vont lui être données ( et commentées )

 

Sans reconnaissance « large », il n'y a pas de mise en ques­tion de soi qui soit possible. Pas question donc de s'en tenir à la version. « C'est peut-être bien arrivé une fois, par une sorte d'accident ... ce soir-là, j'avais bu ou/et elle m'a provoqué ! »

 

Sans adhésion forte aux consignes, l'équipe des théra­peutes risque très vite d'être « jouée » par des familles qui redeviennent immobilistes, ou n'ont jamais cessé de l'être. Les thérapies ne peuvent pas constituer un alibi : leur ambivalence y serait protégée. Il en va du devenir de l'inceste comme de celui de l'alcoolisme grave. Pour en sortir, on doit être sûr de la volonté d'abstinence des clients, et des grands efforts qu'ils font « pour ne plus consommer » : dès que l'on perd cette certitude, on ne peut plus conserver la responsabi­lité d'accompagner une famille sans couverture .judiciaire, couverture qui est - qui devrait être - une garantie effec­tive de protection sous contrainte.

 

A raisonner ainsi, on constatera par la suite. hélas, que la minorité des familles ( un quart à un tiers ) qui a reconnu lar­gement les faits une première fois et a promis d'y remédier, va encore s'effriter au fil du temps : dans mon expérience, seuls 15 à 20 % des familles pourraient continuer à bénéficier dans la durée d'un programme qui reste non judiciaire, mais dont l'équipe psychosociale a clairement la direction.

 

C'est d'abord de celui-ci dont je parlerai. Je considérerai - arbitrairement - que ce programme commence le lundi dans la matinée, lors d'un entretien où le parent abuseur confirme. face à son conjoint, que l'inceste a bien eu lieu, plus d'une fois. et qu'il en est le principal responsable. Je considé­rerai aussi, dans le cas de Fabienne, que ce programme res­tera sous la responsabilité principale de l'équipe à l'oeuvre depuis le mercredi qui précède (23) Enfin, à partir de mainte­nant, je résumerai davantage les interventions possibles, dont un exposé plus détaillé figure dans d'autres articles que j'ai cités en début de texte.

 

VIII. Esquisse du programme psychosocial ultérieur, sans judiciarisation :

 

A / La mise à l'abri de Fabienne doit se poursuivre aussi longtemps, soit qu'elle le demande, soit que ne lui soient pas assez garantis en famille accueil positif et sécurité.

 

B / Le plus souvent, l'équipe demande au père abuseur d'accepter de quitter le domicile familial pour une période indéterminée ; le terme en sera fixé, un jour, de commun accord entre la famille et l'équipe (24). Cette sortie doit être très rapide (25), et s'accompagner de l'engagement de ne reprendre contact avec des membres de la famille qu'avec l'autorisation et sous le contrôle de l'équipe (26)

 

Cette condition peut paraître très dure, mais rappelons que l'on a pris la responsabilité de ne pas judiciariser, malgré qu'il y a transgression grave ; l'obéissance aux consignes doit donc être très satisfaisante pour que le programme se continue : il agit à la fois de vérifier la bonne volonté de la famille ( pas seu­lement du père ! ), de protéger provisoirement, de marquer le coup, et de créer des conditions de souffrance et de retour sur soi telles que les attitudes en jeu jusqu'alors aient une chance de se mobiliser. Si l'on ne procédait pas à cette mise à distance - et surtout si Fabienne revenait vivre à la maison - l'on cré­erait une terrible incitation à la récidive.

 

C / Même si l'abuseur a été mis à l'écart, il est souvent utile d'organiser, le plus tôt possible, l'une ou l'autre séance de rencontre du groupe familial où « l'abus est parlé » : l'abuseur y fait un résumé de ses incartades sexuelles, et en prend publiquement la responsabilité ... les autres membres de la famille écoutent, réagissent, posent quelques ques­tions ... après quoi, le secret est « crevé » ... la réalité de l'abus circule dans le langage de la famille, devient comme une référence concrète à partir de quoi l'on peut travailler ... il est, beaucoup plus difficile de dénier ce qui a été admis par tous.

 

Cependant, ces rencontres doivent être très bien préparées, notam­ment avec l'abuseur, invité à les saisir comme premier acte de sa réhabili­tation et non comme un moment de minimisation et de confrontation. Par ailleurs, si Fabienne était trop choquée pour rencontrer rapidement son père, on peut concevoir que ces séances aient provisoirement lieu en l'ab­sence de celui-ci, représenté par une chaise vide.

 

D / Dans la mesure où la famille présente un isolement social ou des difficultés économiques, indépendantes de l'in­ceste ou/et aggravées par la révélation de celui-ci, le pro­gramme se doit d'inclure une assistance sociale et écono­mique destinées à réduire ces inconforts.

 

E / De nombreuses « rencontres de parole », sont propo­sées par l'équipe à chacun des membres de la famille, puis à des sous-groupes de celle-ci ( le couple parental ; la fratrie, la mère et Fabienne, etc. ) Dans les conditions les plus favora­bles, les regrets du père seront très sincères, il mobilisera ses attitudes et Fabienne lui pardonnera : il existera donc ulté­rieurement des séances de thérapie regroupant toute la famille. Mais parfois, il s'introduira des refus parce que cer­tains continuent à ne plus vouloir vivre avec certains autres, même au-delà d'un premier réflexe de répulsion. Pour autant que l'on aide à ce que se mûrissent ces déci­sions, ce ne sont pas des échecs thérapeutiques, et il faudra veiller à ce que ces coupures se fassent sans culpabilité, ni sans trop de souffrance pour ceux qui y seraient amenés sans le vouloir (27)

 

Je ne peux pas entrer dans le détail de toutes ces rencon­tres de parole. Je me bornerai à faire remarquer que :

 

1 / Lorsque c'est surtout l'équipe qui les demande, on peut parler à leurs propos « d'entretiens ( à visée ) thérapeutique ». Lorsque tel membre de la famille, ou tel (sous)­-groupe concerné finit par s'en déclarer demandeur, on peut parler de « psychothérapie » stricto sensu. Les premiers comme les seconds peuvent être très féconds, et il est parfois bien plus structurant d'assumer que l'on est sous le régime d’un entretien thérapeutique que sous celui d'une psychothérapie, si l’inverse signifiait que l'on force la demande des bénéficiaires.

 

2 / Les partenaires impliqués dans ces rencontres de parole sont des plus variés, avec souvent une progression dans la durée : les entretiens commencent à être individuels ; s’y ajoutent ensuite des entretiens dyadiques (28), de sous-groupe familial, voire de famille, sans que cessent ipso facto les types d'entretiens précédents, surtout les individuels : il s’agit plutôt de vagues successives. Le tableau l, ci-joint, en rend bien compte.

 

 

3 /Les entretiens ou psychothérapies de groupes constituent souvent un investissement thérapeutique conjoint bien utile : groupe d'enfants abusés (29), groupes de parents non-abuseurs, groupes d'ex-abuseurs. Leurs effets sont ceux que l'on prête classiquement aux thérapies de groupe : entre autres, il s’avère souvent très restaurateur que chaque membre du groupe puisse constater qu'il n'est pas seul au monde à connaître sa part spécifique du drame.

 

4 / Enfin, la mobilisation conjointe du réseau de vie de la famille ( amis, famille élargie ), autres professionnels psycho-médico-sociaux  est souvent des plus utiles : travail sur les rivalités interinstitutionnelles ; stimulation d'engagements de solidarité aux côtés de la famille, etc.

 

5 / Les objectifs de ces rencontres de paroles sont très variés. Le tableau II en donne une idée.

 

 

IX. La judiciarisation :

 

A / Rappelons qu'elle peut avoir lieu :

 

 - le jeudi, dès que l'intime conviction des intervenants est faite, parce que :

 

● ils souhaitent obéir strictement et rapidement aux lois de leur pays, au cas où celles-ci imposeraient le signale­ment ;

 

● par principe : ils pensent que le marquage du coup et la sanction, via les autorités judiciaires, constituent une composante indispensable du programme ;

 

● par principe et par pragmatisme : ils pensent comme les précédents, mais en outre, ils connaissent le tribunal lié à leur localité et sont raisonnablement sûrs de son cou­rage et des nuances de ses appréciations. Ne le seraient-­ils pas qu'ils ne judiciariseraient pas tout de suite ... ;

 

 - le jeudi, parce qu'aucun des deux parents n'accepte que se prolonge la mise à l'abri provisoire de Fabienne ;

 

 - n'importe quand par la suite, parce que, dans le chef de la famille ( surtout père, mère et Fabienne ), il y a non-­reconnaissance large des faits, ou non-engagement suffi­sant, plus ou moins déclaré, dans le seul programme psychosocial.

 

B / Il se peut que l'association des autorités judiciaires et des intervenants psychosociaux amène des résultats égaux ou supérieurs au seul programme psychosocial. C'est surtout le cas lorsque :

 

1 / Les deux instances coopèrent, sans pour autant perdre chacune son indépendance : c'est parfois plus facile lorsque magistrats et équipe se connaissent à l'avance et s'apprécient : lorsqu'ils se parlent directement, par téléphone ou lors de rendez-vous, sans se limiter aux inévitables documents écrits : lorsqu'ils essaient de se faciliter la vie mutuellement ( par exemple, équipe qui remet son rapport écrit dans les délais voulus ; magistrat qui autorise le travail psychosocial en prison ou des congés pénitentiaires à cette fin ; magistrat et équipe qui prévoient une structure unique d'entretiens diagnostiques, comme au Québec )

 

2 / Le procureur du roi met en action un tribunal pour mineurs qui emploie beaucoup d'énergie à protéger l'enfant, même si ses collègues des juridictions répressives, eux, décidaient de ne pas poursuivre le père, les faits n'étant pas suffisamment établis à leurs yeux ...

 

3 / Le procureur du roi met en action corollaire une juri­diction répressive pour statuer sur le délit commis par le père, et celle-ci fait à la fois preuve de courage, d'humanité et de lucidité.

 

Le courage, cela consiste, par exemple, à croire l'enfant, pour peu qu'il se trouve dans le cadre de plausibilité que décrit la littérature scientifique, même, par exemple, si Fabienne était la fille ... d'un autre magistrat, ou du bourg­mestre d'une grande ville ...

 

L'humanité, cela consiste à incarcérer le père, mais pour une durée significativement mobilisatrice (30), ou à prévoir une autre sanction alternative marquante elle aussi, ni trop, ni trop peu.

 

La lucidité, cela consiste, par exemple, à ne pas se lais­ser séduire par des promesses faciles ( par exemple, le père demande à faire une psychothérapie dès le stade de la détention préventive, et de ce fait, s'attend à être libéré conditionnellement : mieux vaut souvent dissocier complè­tement la question de la sanction et celle, du traitement !)

 

4 / Les interrogatoires de Fabienne ne se multiplient pas à l'infini ; les autorités judiciaires utilisent partiellement les rapports psychologiques déjà existants, pour ne pas tout recommencer à zéro et font procéder à l'interrogatoire détaillé de l'enfant par une seule personne, réputée pour sa compétence (31) ; si Fabienne le demande, l'équipe est autorisée à assister à cet interrogatoire.

 

Lorsque ces conditions favorables sont réunies, l'interven­tion judiciaire marque le coup en bousculant plus fortement les rites et homéostasies de la famille ; elle crée une aversion pour la récidive, via son existence même et via la sanction qu'elle prononce. Elle installe aussi autour du programme psychosocial en place parallèlement un cadre contraignant souvent bienvenu.

 

C / Malheureusement, les effets de l'intervention judi­ciaire sont loin d'être toujours aussi positifs. C'est surtout le cas lorsqu'existent :

 

 - une absence de coopération, si par une rivalité sauvage, entre intervenants psychosociaux et magistrats chacun travaille strictement de son côté, voire freine ou disquali­fie l'action des autres. La famille en fait les frais via, par exemple, la répétition des interrogatoires ;

 

 - un manque de compétence des policiers, si ce n'est pas des magistrats, qui mènent les entretiens de façon traumati­sante. Une illustration dramatique en est le recours aux confrontations enfant-abuseur, à des fins de diagnostic. Ce procédé mortellement angoissant pour l'enfant devrait être proscrit, non seulement pour des raisons éthiques, mais aussi pour sa contre-efficacité : il amène bien plus à se faire rétracter des enfants qui disent vrai, qu'à faire parler des adultes qui s'y sentiraient soi-disant acculés ;

 

 - le refus des autorités judiciaires d'accorder de la valeur à la seule parole de l'enfant, même lorsqu'elle présente toutes les caractéristiques de la plausibilité. Alors, celui-ci risque bien d'être renvoyé à l'horreur de l'inceste (32) et d’être  définitivement désespéré quant au pouvoir protec­teur des adultes.

 

 - des sanctions excessives, qui désespèrent définitivement l’abuseur et dont tout le monde fait reproche à l'enfant.

 

II. - QUELQUES AUTRES SITUATIONS TYPE

 

I. Un mineur révèle l'inceste lors de sa psychothérapie

 

Il peut le faire directement ; plus souvent, son discours ou ses productions évoquent indirectement l'abus, ou/et il fait des propositions sexuelles à son thérapeute : si l'attention de celui-ci est suffisamment en éveil, il peut aider l'enfant à exposer les expériences qu'il a faites, sans toutefois le brusquer. Souvent, les allusions préalables constituent une demande d’aide embarrassée ... mais pas toujours : certains enfants et notamment les plus jeunes y invitaient tout simplement leur thérapeute à « jouer avec eux » de la façon perverse à laquelle l'abuseur les avait initiés. S'il ne peut être question de les accompagner, quels que soient les émois contre-transférentiels que ces enfants soulèvent parfois, comment réagir alors ?

 

Personnellement, il m'a toujours semblé important d'encourager l'enfant à en dire plus, dans le réel de ce qui lui est arrivé : « Ce que tu me montres là me fait penser que, peut­-être, quelqu'un a vraiment joué avec ton corps ... avec ton sexe ... par ailleurs, je devine qu'il t'interdit d'en parler, et que toi aussi, tu te l'interdis largement. Comment puis-je te donner confiance ? » Telle pourrait-être l'idée - fil conduc­teur de la suite : il s'agira alors d'encourager à parler sans l’effaroucher, en montrant bien que l'on comprend les motivations à se taire, mais que, finalement, elles reposent sur des convictions erronées. A partir de là, il faudra parfois faire preuve de bien des subtilités techniques pour inviter l'enfant à aller de l'avant ( un exemple parmi bien d'autres : on peut lui raconter l'histoire d'un enfant prisonnier d'un gros secret, et construire avec lui le déroulement de l'histoire, en recti­fiant, de-ci de-là, les « idées » de l'enfant imaginaire )

 

Une fois la parole arrivée, le fait qu'on soit en psychothéra­pie ne m'a jamais semblé mériter quelque, aménagement extra­ordinaire de la prise en charge spécifique : comme tout un cha­cun, le thérapeute est gardien du respect du tabou de l'inceste ; il devrait savoir que l'enfant n'a guère de chances de s'en sortir s'il ne recourt qu'à ses seules forces ; se retrancher derrière le secret professionnel pour se limiter à « renforcer son Moi », et lui proposer de trouver de l'aide ailleurs tout seul, en s'assu­mant comme sujet, me semble être un mélange de naïveté et de lâcheté éthique : au thérapeute donc à prendre ses responsabi­lités et à mettre en route lui-même le processus de protection de l'enfant, ou à le faire mettre en place par un autre, mais en exerçant alors explicitement la fonction de tiers-garant à laquelle j'ai déjà fait référence.

 

II. La révélation est le fait spontané (33) d'un enfant d'âge préscolaire

 

La manière dont ce tout petit exprime l'abus est souvent caractéristique : ce n'est pas tant qu'il demande de l'aide avec des mots, mais plutôt qu'il fasse fonctionner sa mémoire d'évocation à l'occasion d'un stimulus analogue à ceux dont il s'imprègne lors de l'expérience sexuelle : « Tu me fais comme l'oncle Jean ? », demande-t-elle, naïve, à sa mère, parce qu'elle se trouve nue à l'occasion de son bain ... ou encore, l'enfant présente un comportement désinhibé, riche en provocations sexuelles variées : interrogé sur ce qui lui serait vraiment arrivé, il parle, mais on n'est pas sûr qu'il ne confond pas ses fantasmes oedipiens et la réalité ... ailleurs, comme sa capacité verbale est encore précaire, c'est seule­ment dans ses dessins ou ses jeux figurés qu'il multiplie les allusions sexuelles ... Parfois au contraire, parce qu'il a été terrifié par ce qui lui est arrivé, ce sont des signes importants d’angoisse par lesquels il se signale : agitation, somatisations, troubles du sommeil, inhibition et collage à sa mère.

 

Il est vrai que les premières années de la vie constituent une époque où il est parfois bien difficile de faire la part des choses entre fantasmes et réalité (34). Malheureusement, il n'est pas impossible que l'inceste ait vraiment lieu ( de nombreuses statistiques indiquent que 7 à 10 % des incestes concernent des enfants d'âge préscolaire )

 

On sera particulièrement attentif à noter - ou, à tout le moins à se remémorer avec précision - ce que l'enfant a raconté lors des premiers entretiens à visée, explicitement diagnostique : en effet, au fil du temps, il se laisse suggestion­ner par les questions qu'on lui pose, qui sont rarement exemptes de détails inducteurs, et il ajoute à son récit de base des morceaux inventés, contaminé qu'il est par la pensée de son interlocuteur. Ou encore, si on multiplie les entretiens et a fortiori les interrogateurs, il se persuade qu'il a mal répondu jusqu'à présent, et il change son récit pour mieux plaire.

 

Sont considérés comme des indicateurs de probabilité positive : la précision des détails qu'il amène au début ; sa capacité à décrire des réalités sexuelles qu'il ne devrait pas connaître ; sa capacité à raconter ce que l'abuseur lui a dit pour le faire taire.

 

S'il se montre honteux ou/et effrayé lors d'un contact bien contrôlé (35) avec le supposé abuseur, c'est également suspect. De l'inverse, on ne peut rien déduire, car, pour peu que l'on ne les ait pas effrayés, bien des petits enfants vivent certaines expé­riences sexuelles non violentes comme des jeux innocents, voire plaisants, et leur abuseur ne leur fait donc pas peur. Corollairement, il faut aussi que les parents puissent donner des explications particulièrement convaincantes pour persua­der l’intervenant que les connaissances sexuelles de l'enfant émanent d'autres sources que d'un abus incestueux (36).

 

Lorsque de graves doutes subsistent, on doit parfois se rési­gner à mettre le petit enfant en observation en milieu résiden­tiel, souvent pour quelques semaines, pour se donner le temps d'affiner le diagnostic. Alors, les visites de sa famille se passeront sous contrôle strict, dans le cadre de la programmation diagnostique ; quelqu'inévitablement insécurisantes qu'elles soient, ces mises en observation peuvent parfois constituer le moindre mal. Mieux vaudrait donc disposer de centres d'observation spécialisés. où l'on parle clairement et délicatement, à ces petits enfants ; il faudra souvent les rassurer sur le fait qu'ils n'ont pas, eux, provoqué la disparition définitive de leurs parents : au contraire, on cherche à leur rendre le plus vite possible de bons parents, mais qui ne doivent plus recommen­cer les éventuelles « bêtises » qu'ils auraient faites.

 

Lorsque s'ensuivent des certitudes, les programmations ultérieures redeviennent celles qui ont déjà été décrites. Mais, à ces âges de la vie et malgré la finesse des investiga­tions utilisées, le doute reste parfois profond, et les interve­nants sont confrontés à de terribles cas de conscience. D'où l'importance fondamentale de la vigilance continuée !

 

III. La révélation est le fait spontané d'une jeune adolescente, déjà étiquetée négativement (37)

 

Il s'agit d'une jeune adolescente qui rassemble, certaines de ces caractéristiques, sinon toutes à la fois : famille d'ori­gine défavorisée socio-économiquement, placement en home, caractère réputé difficile, instable, agressif ... on la dit cou­reuse de garçons, allumeuse ...

 

Si elle dénonce un inceste ou un autre abus, on pense donc tout de suite qu'elle ment pour être intéressante ou pour se venger ... ou qu'elle fabule.

 

A / Distinguer le vrai du faux

 

1. Dans une minorité de cas (38), il s'agit en effet d'un mélange de mensonge, en connaissance de cause, et de fabu­lations, soit très conscientes, soit une sorte de rêve éveillé où l’adolescente confond elle-même fantasme et réalité :

 

 - la fantasmatisation érotique du début de l'adolescence peut être envahissante, ses issues externes mal contrôlées et ses scénarios attribués « pour de vrai » à des personnes ;

 

 - c’est notamment le cas lorsque l'adolescent(e) a envie de malmener quelqu'un sans lui faire de quartier, ce que l'on fait parfois à cet âge, sans mesurer toute l'horreur que l'on crée ;

 

 - c’est aussi le cas chez certaines adolescentes qui ont un fort besoin d'être aimées ( sur un mode prégénital mater­nel-fusionnel, auquel s'ajoute une flambée de désirs oedi­piens ) En même temps, elles ont peur ou se sentent cou­pables de leurs propres désirs : accuser l'autre à l'avance crée donc un contenant très maladroit destiné à les protéger d'elles-mêmes.

 

2. Plus fréquent (39) est le phénomène de la « signification dramatisée », c'est-à-dire l'amplification, par l'adolescente, de la forme concrète de certains gestes que l'on a eus à son égard : elle ne se trompe pas beaucoup sur la signification ni sur les risques, mais elle exagère la matérialité de ce qui s'est passé : d'un père qui vient la reluquer au bain « par hasard, en ne sachant pas qu'elle était là », elle fait un père qui l'a vraiment touchée. Elle tire donc maladroitement un signal d’alarme qui pourrait protéger tout le monde du désastre, mais dont hélas on lui fera souvent reproche.

 

3. Mais, rappelons-le, la majorité de ces jeunes dit vrai­ment vrai.

 

4. Parmi les plus sensibilisées à parler ( pour fabuler, amplifier, ou dire la vérité ) il v a notamment celles qui, enfants, ont été victimes d'abus et dont le comportement s'est éventuellement sexualisé de par ce fait. Même si leurs provocations et pratiques sexuelles leur apportent une part de plaisir ou de satisfaction affective, elles génèrent égale­ment beaucoup d'angoisse et de culpabilité, ce qui explique qu'elles révèlent parfois leur histoire indirectement, à la fois en provoquant, puis en accusant l'ancien à travers le nou­veau, voire à travers leur fabulation.

 

B l Comment accompagner ?

 

Nous pourrions d'abord, plus que jamais, essayer de com­prendre notre contre-transfert : beaucoup ont un réflexe injustifié de méfiance et d'agressivité ; peut-être se sentent-ils personnellement menacés ou déstabilisables par le comporte­ment de tels jeunes ; en outre, en arguant systématiquement du doute, ils se donnent un prétexte pour protéger leur confort et ne pas prendre en charge un nouveau cas d'abus sexuel, toujours coûteux en énergie et en ennuis variés.

 

Quelques-uns vivent le contre-transfert exactement inverse du sauveur, face à la brebis en danger.

 

Retrouvons donc notre sérénité et donnons à ces jeunes aussi la chance d'être entendus comme tous les autres, sim­plement. Lorsqu'il reste des doutes, il faudra peut-être, ici aussi, recourir à des observations en milieu spécialisé, loin des passions et des pressions. Laissés face à eux-mêmes dans la durée ( quelques semaines, deux ... trois mois ) certains de ces jeunes décident parfois de nuancer l'évocation de ce qui s'est réellement passé. Ils le font surtout s'il sentent que leurs interlocuteurs professionnels ne les condamneront pas, quoi qu'ils disent, mais pourront comprendre qu'un discours per­sonnel a toujours du sens pour celui qui le produit.

 

Lorsqu'on se trouve dans un contexte de signification dramatisée, l'écoute précise et la protection nuancée restent nécessaires : s'il est excessif d'alerter alors les autorités judi­ciaires, il est également dangereux de ne rien faire ! L'adulte « allumé » doit être rencontré, écouté, invité à mûrir ses choix sexuels. A tout le moins le tabou de l'inceste doit-il lui être rappelé et, si l'on ne peut pas interrompre la relation qu’il a avec l'adolescent qui a parlé, celle-ci doit être surveil­lé par des tiers vigilants.

 

IV. La révélation de l'inceste est le fait du second parent

 

Ce parent se présente parfois à la première consultation accompagné de l'enfant, et alors même que j'ignorais quel allait être l'objet de l'entretien. Dans toute la mesure du possible, alors, je reconduis l'enfant dans la salle d'attente, dès qu’a été exposé le motif de la visite (40) En effet, en début du processus diagnostique, je trouve important de donner à chacun la chance d'être entendu avec un discours personnel sur ce qui est censé s'être passé.

 

En parlant avec le parent référent seul, il se crée parfois progressivement une impression d'authenticité, à partir de la précision des détails qu'il amène ( même s'il s'agit de partager avec moi ses doutes ! ), et aussi de sa gêne, de sa tristesse. La suite de la prise en charge s'aligne alors sur ce qui a été exposé dans le § I : il faut rencontrer rapidement l'enfant, l’encourager à parler sans le brusquer, le protéger activement dès qu'une intime conviction est acquise, etc. Dans ce contexte, je ne me considère pas comme l'homme lige du parent demandeur : assez souvent, celui-ci se montre ambi­valent, anxieux, et voudrait que l'inceste s'arrête doucement, sans provoquer de crise. Tout en m'expliquant avec lui sur le bien-fondé de la programmation, il m'a souvent fallu aller plus vite et plus énergiquement que ne l'aurait voulu son angoisse ...

 

A l'inverse, il arrive aussi que l'écoute de ce parent réfé­rent crée une impression de doute, d'inauthenticité.

 

Dans mon expérience, qui rejoint les données statistiques le plus sou­vent évoquées, c'est le cas environ une fois sur deux lorsque les accusations sont portées dans le contexte d'une séparation parentale difficile : à atta­quer son ex-conjoint, le parent accusateur veut certes modifier le droit de garde et de visite ... mais il exprime peut-être aussi sa rancoeur, incons­ciente, à imaginer que son ex-conjoint aurait avec ses enfants une relation affectueuse qui a raté avec lui, le parent frustré.

 

Attention néanmoins à une sorte de contre-transfert négatif a priori : si c'est de la fabulation ( ou de la significa­tion dramatisée, comme à propos des jeunes adolescentes ) une fois sur deux, cela veut donc dire aussi que c'est vrai une fois sur deux.

 

En effet certains parents (41), en état de dépression, de frustration affec­tive et sexuelle, s'emparent de leurs enfants pour fusionner momentané­ment avec eux ( peut-être les traits physiques de l'enfant évoquent-ils le conjoint perdu, du temps où ça allait ; d'autres veulent se venger de l'ex-­conjoint en abîmant l'enfant auquel il tient ; d'autres encore veulent le provoquer, tout simplement, en montrant qu'ils sont. plus laxistes que lui, et l'ex-conjoint dramatise : c'est le bras de fer qui continue à travers l'ini­tiation de l'enfant à la sexualité ... Et puis, il y a les nouveaux partenaires qui ne se sentent pas tenus par les tabous de la filiation et peuvent trouver qu’une jeune fille de treize ans, c'est une petite femme bien appétissante ...

 

Il faut donc donner à toutes ces évocations la chance d'être entendues sans a priori. La démarche diagnostique exige le plus souvent des entretiens séparés avec le parent référent et avec l'enfant concerné, puis des entretiens en commun : la capacité de parler avec précision, la capacité de se différencier l'un de l'autre dans les discours, la gêne, la honte, l'angoisse, constituent des indicateurs de probabilité positive. Par contre l'impossibilité à sortir de généralités, le placage exact du discours de l'enfant sur celui du parent, des dimen­sions ludiques spectaculaires dans la narration sèment légiti­mement le doute.

 

Souvent, l'on doit également prendre des renseignements, via d'autres professionnels, sur la relation du parent suspect et de l'enfant.

 

Si l'on s'oriente vers une conviction positive, on finit par interpeller directement le parent suspect. On lui demande de s’expliquer et, parfois même, on organise l'une ou l'autre des séances diagnostiques avec lui et l'enfant, non pas dans une perspective de confrontation, mais plutôt d'observation de leur comportement général.

 

Dès que la conviction de l'intervenant devient forte, il lui faut vérifier ou garantir que les visites du parent suspecté sont suspendues ou, s'il s'agissait du parent gardien, mettre l’enfant à l'abri ; puis on procède comme exposé au § I.

 

III. En guise de conclusion

 

Quels sont les résultats des prises en charge psycho-sociales, couplées ou non à l'intervention judiciaire ?

 

Mon impression, qui rejoint celle de beaucoup de praticiens de terrain, n'est pas d'un optimisme béat : la prise en charge de l'abus nécessite souvent des interventions multi­ples, longues et coûteuses en énergie. La coordination effec­tive des intervenants n'est pas facile. Les familles ne sont pas toujours franchement preneuses de ce qu'on leur propose ou impose : or, l'engagement intime de la liberté de chacun dans le choix du changement reste une condition indispensable pour que des mobilisations aient lieu ! Malheureusement, en ce qui concerne les abuseurs, on peut souvent les comparer à des alcooliques ou à des toxicomanes : ils sont prisonniers de leurs habitudes de consommation, ils ont perdu toute dignité humaine quand ils sont pris par l'idée de les reproduire, parce qu'elles leur apportent d'intenses plaisirs de tous ordres et donc tous ne décident pas vraiment de quitter leur objet d'assuétude, loin de là ; le veulent-ils vraiment que beaucoup reste encore à faire : les mettre énergiquement en condition d'abstinence totale, leur manifester beaucoup de solidarité et d’encouragements sociaux, leur proposer des psychothérapies adaptées à leur problématique ...

 

Malheureusement aussi, les parents non abuseurs sont assez souvent ambivalents plutôt que fermement décidés à protéger l'enfant envers et contre tout : certes, officiellement, ils ne veulent plus de l'inceste, mais pas à n'importe quel prix : pas au prix de la rupture du couple, par exemple, ni à celui d'efforts importants de mobilisation des habitudes familiales.

 

Quant aux mineurs, eux aussi se répartissent sur un continuum qui va du refus clair que cela continue, à la pro­testation indignée parce qu'on les en empêche : leur réparti­tion quantitative sur le continuum n'est pas égalitaire ; ceux qui disent non sont plus nombreux que ceux qui disent oui, mais ces derniers existent aussi, il ne faut pas se voiler les yeux là-dessus, au nom de je ne sais quel mac carthysme importé des Etats-Unis.

 

Tout cela étant, bien des issues sont possibles pour les programmations thérapeutiques, couplées ou non aux inter­ventions judiciaires. En allant du plus défavorable au plus favorable en voici quelques illustrations :

 

 - L'enfant se rétracte définitivement ( ce qui arrive d'autant plus qu'elle ne se sent protégée ni vite, ni bien par les adultes ) et l'on prend sa rétractation pour argent comp­tant ... les intervenants psychosociaux qui seraient seuls à l'oeuvre acceptent passivement les argumentations de déné­gation ou les rendez-vous manqués par la famille : la prise en charge s'effrite ... Les autorités judiciaires déclarent que les faits ne se sont pas établis... et la famille rentre dans l'ombre. L'enfant ( souvent, ici, l'adolescent ) manoeuvre pour rester en contact avec son partenaire adulte, et tout le monde laisse faire : dans tous ces cas, il existe beaucoup de chances pour que l'inceste, mis entre parenthèses le temps de l'exploration, reprenne rapidement.

 

 - L'enfant est placée en institution résidentielle pour une durée indéterminée ; les contacts entre elle et sa famille sont interrompus : celle-là est positionnée comme la mau­vaise, et, celle-ci est inquiétée dans une proportion variable : parfois, le père rentre au domicile après quelques jours de détention préventive, suivis d'un non-lieu ... parfois, il est en prison pour plusieurs années ... parfois même, les deux parents, jugés coupables, sont longuement emprisonnés ... il n'existe presque pas de travail psychosocial spécifique. Even­tuellement, l'inceste se déplace sur d'autres enfants.

 

 - Ou encore, les explorations diagnostiques, judiciaires, voire psychosociales, sont maladroites, entachées de suspi­cion, de culpabilisation ; des confrontations avec le supposé abuseur ont lieu. L'enfant est tout de suite stigmatisée comme fabulatrice, allumeuse.

 

 - Heureusement, il existe également des issues moyennement ou largement, favorables, mais, dans mon expérience, actuellement, elles ne couvrent pas la moitié des situations.

 

En voici quelques exemples, en allant du plus modeste au plus satisfaisant :

 

 - parfois, la surveillance installée autour de la famille donne l'impression d'être assez efficace pour que des actes interdits n'aient plus lieu, mais l'ambiance relationnelle n'a pas beaucoup changé ;

 

 - parfois, le placement d'un ou de plusieurs enfants reste inéluctable, à cause des problèmes relationnels de la famille, ou parce que les enfants concernés ne veulent pas pardonner à l'abuseur et revivre au quotidien avec lui, mais le placement est de bonne qualité, des contacts parents-enfants ont lieu, et tout ne se passe pas dans le désespoir ni la culpabilisation ;

 

 - parfois enfin, tous se sont vraiment engagés dans le pro­gramme thérapeutique, et de profondes mobilisations des actes, des vécus et des attitudes ont lieu.

 

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Mots-clés

 

Inceste ; traitement de l’enfant abusé ; psychothérapie de l’enfant abusé.

 

Notes.

 



(1)   J.-Y. Hayez, pédopsychiatre, docteur en psychologie, responsable du département de pédopsychiatrie à la Faculté de médecine de l'Université Catholique de Louvain, Cliniques universitaires Saint Luc, av. Hippocrate 10, B-1200 Bruxelles : Equipe SOS Enfants-Famille, place J.-B. Carnoy, 16, B-1200 Bruxelles.

 

(2)   On en trouvera d'excellentes descriptions, entre autres dans l'ouvrage collec­tif publié sous la direction de M. Gabel, Les enfants victimes d'abus sexuel, PUF, 1991. Comme, par ailleurs, ici, je ne pourrai qu'esquisser ma manière de concevoir la prise en charge, je vous renvoie également à deux autres articles où j’en parle de façon plus détaillée : J.-Y. Hayez, Les abus sexuels sur mineurs d'âge : inceste et abus sexuel extra-familial, Psychiatrie de l'enfant, 1992, 35-1, p. 197-271 ; J.-Y. Hayez. Prise en charge de l’abuseur après abus sexuel sur mineur d'âge : un point de vue systémique. Thérapie familiale, 1992, 13-4. p. 363-375.

 

(3)   A présenter ainsi l'impression vécue par les premiers écoutants, je facilite en quelque sorte la réflexion tant des lecteurs que de l'intervenant, potentiel, car le doute ne peut être bien grand ! Parfois, c'est plus compliqué : la jeune fille apparaît comme plus habituellement imaginative, instable, attirant l'attention sur elle ou/et allumeuse des garçons : beau prétexte - au sens le plus littéral du terme -- pour enterrer la velléité d'investigation ! Pourtant, celle-là aussi mériterait d’être écoutée ( cf. § II )

 

(4)   On désigne souvent le premier confident du mineur par le vocable « la per­sonne de confiance ». Lorsqu'il s'agit d-un adulte extérieur à la famille nucléaire, il est utile qu'il assiste aux premiers entretiens qui se déroulent entre le mineur et d'autres intervenants spécialisés. Lorsque c'est un mineur, cette association est plus délicate : il faut en apprécier l'intérêt au cas par cas. II en va de même si le premier confident est la mère de famille, ou un parent proche.

 

(5)   Il ne faut cependant pas se méprendre sur le sens du terme « urgence ». « Urgence » signifie qu'il faut aller de l'avant, vite et bien, en accroissant les informations dont on dispose, en se concertant entre intervenants potentiels et en programmant l'action à venir. « Urgence » ne signifie pas qu'il faille se précipiter à interpeller sans documentation suffisante l'abuseur, ni même le(s) parent(s) non abuseurs.

 

(6)   Il ne faut cependant pas se méprendre sur le sens du terme « urgence ». « Urgence » signifie qu'il faut aller de l'avant, vite et bien, en accroissant les informations dont on dispose, en se concertant entre intervenants potentiels et en programmant l'action à venir. « Urgence » ne signifie pas qu'il faille se précipiter à interpeller sans documentation suffisante l'abuseur, ni même le(s) parent(s) non abuseurs.

 

(7)   Dans la suite du texte, nous désignerons souvent par le vocable « l'équipe » cette association structurelle ou momentanée d'intervenants psychosociaux.

 

(8)   Quelqu'un de l'autre sexe, si c'est possible, vu les implications sexuées de la situation.

 

(9)   Du moins en va-t-il ainsi dans le paradigme que nous avons choisi. Dans d'autres cas, par contre, le premier confident auquel s'adresse le mineur fait lui-même partie du réseau professionnel, et peut donc assister au premier entretien avec l'équipe spécialisée.

 

(10)   Une question indispensable, à poser précocement, concerne l'éventuelle implication d’autres enfants dans les pratiques pédophiliques du père. Si la réponse est positive, eux aussi doivent être contactés rapidement et discrètement !

 

(11)   Du moins, rappelons-le, dans le conteste de notre paradigme.

 

(12)   Cette certitude objective n'existe vraiment que lorsqu'un flagrant délit est découvert. ou qu’un examen corporel est absolument probant ( par ex. prélèvement de sperme identifiable ) : ce n'est le cas que dans moins de 50 % des situations, par contre, souvent, mieux vaut ne pas se précipiter pour confronter la famille à l'accusation de l'inceste, avant que ne soit acquise cette intime conviction : celle-ci s’élabore au terme d'un ou de plusieurs entretiens avec le mineur, où s'expriment des détails probants, et assez souvent, en complément, via le témoignage du réseau pro­fessionnel proche de la famille, contacté pour la circonstance, qui ajoute des indica­teurs de probabilité.

Cette certitude objective n'existe vraiment que lorsqu'un flagrant délit est découvert. ou qu’un examen corporel est absolument probant ( par ex. prélèvement de sperme identifiable ) : ce n'est le cas que dans moins de 50 % des situations, par contre, souvent, mieux vaut ne pas se précipiter pour confronter la famille à l'accusation de l'inceste, avant que ne soit acquise cette intime conviction : celle-ci s’élabore au terme d'un ou de plusieurs entretiens avec le mineur, où s'expriment des détails probants, et assez souvent, en complément, via le témoignage du réseau pro­fessionnel proche de la famille, contacté pour la circonstance, qui ajoute des indica­teurs de probabilité.

 

(13)   On peut même imaginer que, sur la suggestion de Fabienne, l'un ou l'autre intervenant non professionnel soit, lui aussi, associé à la réflexion et à la programmation ultérieure : par ex. un parrain, etc.

 

(14)   Si Fabienne a fait état d'une relation sexuelle récente, l'intérêt de cette orientation médicale est que l'on pourra v faire un examen gynécologique et des prélèvements en urgence. Cette « urgence » n'en n'est néanmoins une que si la relation sexuelle date de moins quarante-huit heures. Urgence ou non, on ne peut pratiquement procéder à l'examen que, soit parce qu'il y a un mandat judiciaire, soit parce qu'au moins un des parents l'aurait autorisé de préférence avec une trace écrite.

 

(15)   Il faut cependant être tout à fait sûr qu'il n'y aura pas de prise de contact intempestive avec les parents. Les grands-parents ne sont pas les plus fiables, à ce propos.

 

(16)   En Belgique. on doit s'adresser au procureur du roi qui décide de la mise en oeuvre des juridictions répressives ou/et du tribunal pour mineurs. L’on peut évidemment attirer son attention et insister pour qu'au moins ce dernier tribunal soit mis en action.

 

(17)   En Belgique, le professionnel qui protégerait effectivement le mineur sans en référer ipso .facto aux tribunaux n`aurait pas d'ennuis judiciaires par le simple fait de cette abstention ... Risquerait-il d'en avoir dans d'autres pays, que cela ne me paraît pas encore constituer une raison suffisante pour adhérer aveuglément aux réglementations. Si cette obéissance s'avérait entraîner plus d'inconvénients que d'avantages pour les personnes, nous avons le devoir d'essayer de mobiliser les mentalités et les règles ... et notre conscience nous dicte jusqu'à quel point obéir dans l'immédiat,

 

(18)   On devine donc que les choses apparaissent plus simples lorsqu'il y a mise en action immédiate des autorités judiciaires : ce sont les policiers, alors, qui se chargent de la rencontre du supposé abuseur, au moins de lui, si ce n'est pas des deux parents : cette « simplification », qui nous décharge d'une rencontre bien angois­sante, ne peut néanmoins pas constituer un prétexte pour nous en remettre systéma­tiquement à l'action de la justice. Elle n'a de sens que s'il s'avère par la suite que cette partie de la procédure est bénéficiaire ...

 

(19)   Mieux vaut exiger un écrit : on ne peut jamais prévoir les complications médico-légales de ces prises en charge à haut risque !

 

(20)   Sauf les rares fois où le parent non abuseur accepte très rapidement le bien-fondé des révélations et désire revoir l'enfant dans une perspective de soutien positif :   alors, on peut mettre en route des rencontres avec lui, sous le strict contrôle de l'équipe, sans en différer le moment.

 

(21)   Ou le faire relancer par le médecin traitant, par exemple ..., ou par un autre tiers.

 

(22)   Un quart à un tiers des situations ? L'on peut estimer que ce n'est pas beaucoup ! Ces chiffres me semblent cependant honnêtes et réalistes. moins fantaisistes que d'autres qui sont parfois proclamés intempestivement. Cette reconnaissance est liée :

 

- au type de personnalité de l'abuseur : une personne névrosée, mal dans sa peau, carencée affective, dépressive ... s'en remettra plus facilement à la bienveillance de l'intervenant qu'un abuseur très autoritaire rigide … ceci va assez bien de soi ;

 

- au statut social de la famille : la crainte de la perte de celui-ci entraîne parfois des dénégations insensées ;

 

- à l'intelligence de l'abuseur : les plus naïfs avouent plus facilement, et également ceux qui sont assez intelligents pour analyser, à un moment donné, que l'aveu constitue probablement le moindre risque ;

 

- à l'art de l'intervenant : capacité à manifester une fermeté tranquille, sans entrer en escalade, ni se laisser désarçonner par des arguments rationnels ( mais ne portant que sur les motivations ) ; capacité de bienveillance pour la personne, au-delà de la désapprobation de l'acte ; empathie pour les « bonnes raisons » de nier, sans adhésion à celles-ci. etc.

 

(23)   Ceci n'est cependant pas une obligation : la responsabilité essentielle de la première équipe, c'est que la protection de l'enfant et le programme ultérieur se déroulent bien : on pourrait donc imaginer qu'à un moment donné, elle confie la responsabilité principale du programme à d'autres estimés plus disponibles et plus expérimentés. Mais rappelons-le, elle doit garder sa place de tiers garant de l'effectivité des investissements ultérieurs.

 

(24)   Il s'agit souvent de quelques mois ...

 

(25)   Pour quelques jours, il existe toujours bien une chambre d'hôtel ...

(26)   II faut également vérifier les implications financières de ces mesures : le salaire du père, par exemple, doit encore parvenir largement à sa famille.

 

(27)   Il est néanmoins parfois bien délicat de procéder aux réorganisations ultérieures : que proposer, par exemple, si le père de Fabienne se repentait et se remobiliserait sincèrement, si son épouse réenvisageait de faire couple avec lui, et si Fabienne, elle, persistait à refuser la vie quotidienne avec son père ?

 

(28)   Parmi ces entretiens dyadiques. la rencontre enfant abusé-abuseur ne peut pas être chaque fois réalisée : certains enfants s'y opposent farouchement et définitivement. Lorsqu'elle a lieu, le tableau I permet de constater qu'elle est souvent tardive, par exemple, après qu'aient déjà eu lieu des rencontres de tout le sous-groupe familial, à l'exclusion de l'abuseur.

 

(29)   Ces groupes d'enfants gagnent à être unisexués pour les aînés, et peuvent inclure parfois des frères ou des soeurs qui auraient été concernés de près par l'inceste. Pour plus de détails à ce sujet, on peut se référer à T. Furniss, The multiprofessionel handbook of child sexual abuse, Routledge, Londres, 1993, 376 p.

 

(30)   C'est avec beaucoup d'humilité et de respect pour l'indépendance des magistrats, que je me hasarde à proposer la « fourchette » suivante : en dessous d'un mois, par exemple en seule détention préventive, l'incarcération apparaît à beaucoup comme une sorte de farce, une corvée vite liquidée qui les confirme dans le sentiment de leur impunité. Au-delà de quinze à dix-huit mois, l'incarcération crée souvent désespoir, certitude d'irrécupérabilité, et désorganisations familiales excessives. Ce ne sont là que des constatations statistiques grossières : il existe des personnes hypersensibles pour qui le fait d'avoir passé une seule nuit en prison constitue un drame épouvantable, conduisant éventuellement au suicide. Inversement, lors d'un inceste particulièrement pervers (« partouzes », implication de plusieurs enfants, ­violence ...), on peut concevoir que la sanction soit plus lourde ...

 

(31)   Dans les meilleurs des cas, on peut même concevoir que magistrats et équipe ont prévu un couple d'interrogateurs, par exemple, le premier psychiatre et le juge d'instruction ( ou un policier compétent ) qui seront chargés ensemble de mener la suite des entretiens de révélation.

 

(32)   Heureusement le tribunal pour mineurs n'est pas obligé de s'aligner sur le non-lieu émanant des juridictions répressives : il peut continuer à penser que l'en­fant reste en danger et le protéger.

 

(33)   L'enfant ne parle donc pas sur suggestion de l'autre parent, par exemple dans le contexte d'une séparation parentale difficile.

 

(34)   On peut raisonner de manière analogue à propos des enfants psychotiques délirants, ou de certaines catégories d'enfants handicapés mentaux réputés être sug­gestibles et imaginatifs.

 

(35)   Rien contrôlé ? Le doute est parfois tel que lors de la phase exploratoire, l'on peut organiser l'une ou l'autre séance diagnostique avec le parent suspecté et l'enfant. Si l'on a trouvé un prétexte pour qu'elle ait lieu sans évoquer l'abus, on assistera à un échange spontané. Si le parent est au courant des soupçons qui pèsent sur lui, il est hors de question que cette séance tourne à la confrontation : il sera donc prié préalablement de parler de choses et d'autres. Parfois, ce sont d'autres témoins de la vie de la famille qui donnent des renseignements sur la relation spontanée parent suspect - enfant.

 

(36)   Ces explications ne sont pas nécessairement « glorieuses » : par exemple, un enfant de cinq ans peut être apte à se passer tout seul une cassette vidéo pornographique, en l'absence de ses parents : il ne s'agit plus d'inceste, mais les réflexions et réaménagements de l'éducation de cet enfant gagnent quand même à se pour­suivre ...

 

(37)   Il pourrait s'agir aussi d'un jeune adolescent, qui aurait la réputation d'être psychopathe ... ou carencé affectif.

 

(38)   10% des fois environ dans mon expérience. Malheureusement, l'existence, de cette minorité entraîne les intervenants potentiels à généraliser, et à ne plus écouter avec bienveillance aucune de ces jeunes filles !

 

(39)   Environ 20 % des fois dans mon expérience.

 

(40)   S’il est trop jeune, je refuse de toute manière que l'on continue à parler devant lui des détails de l'inceste ; je fais parler le parent présent de généralités et j’organise ensuite, de façon rapprochée, des rendez-vous séparés pour ce parent et pour l'enfant. Si l'enfant m'est signalé comme anxieux, incapable d'accepter d'être seul avec moi, j'essaie qu'il soit plutôt accompagné par un autre familier que par le parent accusateur. Le fait que l'enfant était amené dès la première consultation constitue souvent un indicateur de doute : c'est comme si l'enfant était tout de suite prié de faire chorus avec son parent, ou/et que celui-ci n'imagine pas que celui-là pourrait souffrir d'entendre ce qui va se dire.

 

(41)   Les pères, plus souvent, comme le disent les statistiques, mais les actes incestueux émanant des mères existent aussi et restent un chiffre noir.