Thibaut, son Oedipe et son eczéma

 

 

L. SCHMITZ [1]  et J.-Y. HAYEZ [2]    

 

Introduction

 

Le texte qui suit décrit notre cheminement avec Thibaut ( quatre ans ) et ses parents. Le motif de la consultation était un eczéma apparu chez Thibaut vers l'âge de deux ans et dont l'origine était attribuée par les parents à des événements familiaux mais pour lequel les psy furent néanmoins consultés bien tardivement. Cette pathologie nous intéressait et Thibaut et ses parents stimulèrent suffisamment et notre curiosité et notre investissement positif pour que nous désirions non seulement prendre ce problème en charge, mais également en parler.

 

Le texte le montrera : ce « cas » n'a rien de spectaculaire : une famille qui, à l'avant-plan, fonctionne passablement bien, des parents engagés vis-à-vis de leurs enfants et intelligents, une situation, sociale acceptable, aucun antécédent lourd. Rien que des problèmes « de tout le monde, de tous les jours » : moments d'usure et de désaccord au niveau du couple - difficultés d'éducation d'un fils aîné, vigoureux, vivant intensément sa dynamique oedipienne - père lassé ( prononcer : las ?) - mère découragée ( prononcer : dévalorisée, en quête de reconnaissance et d'un ... regard, mais cela ne se dit pas ). Rien donc de dramatique, de chaotique, rien au départ pour exciter les esprits, si ce n'est l'eczéma de Thibaut, tenace et ce qui s'en suit et/ou le précède.

 

Pour réaliser cette prise en charge, nous avons travaillé à deux thérapeutes,  parfois ensemble dans la même séance d'entretien avec les parents ou toute la famille, parfois séparément. Nous les désignerons par les abréviations C1 (consultant 1) et C2 (consultant 2), le premier, médecin, homme, responsable du service, la seconde, médecin, femme, en cinquième année de formation. En guise de conclusion, à la fin de cet article, nous ferons quelques commentaires plus détaillés à ce sujet.

 

Première consultation   (M., P., T., C1, C2)  [3]

 

La demande de consultation est faite à C1 par téléphone : la mère lui explique que son fils Thibaut, âgé de quatre ans, souffre depuis environ deux ans d'un eczéma rebelle aux traitements dermatologiques préalables et actuels : elle souhaite donc vivement en parler à un psychiatre, mais, ajoute-t-elle, son mari ne serait pas du même avis.

 

C1 lui propose de rencontrer les parents seuls lors d'une première consultation pour préciser la demande ou les réticences à l'œuvre : cet échange de points de vue permettra de se prononcer sur l'opportunité d'une rencontre ultérieure avec l'enfant. C1 annonce également qu'il travaille en cothérapie avec C2 [4].

 

Le jour venu, les parents se présentent ... accompagnés de Thibaut. S'agissait-il d'un simple malentendu, comme ils le prétendirent ? La suite nous en fera très sérieusement douter, mais nous n'avons jamais eu l'occasion d'en reparler. Nous maintenons notre choix de travailler entre adultes et nous proposons de confier Thibaut à la garde de notre secrétaire, habituée à rendre ce type de service.

 

Mal nous en prend car Thibaut hurle, pleure, se plaint violemment d'avoir mal au niveau des  lésions de la peau, en s'adressant à sa mère : « Maman, bobo ». Celle-ci le soigne sur place au moyen d'une pommade : nous comprenons très vite que la présence de Thibaut nous empêche de réunir les parents pour la consultation prévue. Nous décidons alors de laisser Thibaut à la garde d'un de ses parents dans la salle d'attente, et de parler avec  l'autre. Nous commençons par le père : il nous explique que l'eczéma a débuté il y a deux ans, précédent de peu la naissance de Sabine. « Cela pourrait donc être un problème de jalousie », ajoute-t-il. Plusieurs dermatologues et un guérisseur ont été consultés. Et de plus en plus, la maladie a envahi la vie familiale : « Ma femme déprime, culpabilise … ». Lui-même pense qu'il ne faut pas en faire un drame, c'est ce qui explique qu'il soit réservé quant à une consultation psychiatrique, tout en étant ouvert pour parler. Le père se dit sensible à l'éventuelle souffrance de son fils, son vécu, ses émotions, mais il n'accepte pas son comportement « grincheux » et « capricieux ». Il est surtout inquiet des répercussions de la maladie sur la vie familiale et sur le devenir général de son fils : en effet, selon lui, Thibaut utilise sa maladie pour obtenir la réalisation de ses désirs, il a carte blanche auprès de sa mère. « Ma femme est trop bonne » et « elle ne tient pas compte de ma parole ». Les disputes conjugales se multiplient, ayant pour objet le plus habituel, le sens à attribuer aux comportements de Thibaut et les attitudes à prendre pour y faire face. Le père en est lassé, agacé, ne pouvant s'empêcher d'en vouloir à sa femme et à son fils, préférant progressivement le contact plus gratifiant avec sa fille cadette ... mais cette attitude compensatoire ne fait que détériorer encore plus les relations de tous.

 

Nous remercions le père pour cet excellent tour d'horizon, et nous recevons la mère.

 

Elle aussi évoque la jalousie de Thibaut à la naissance de sa petite soeur. « La peau parle », nous dit-elle. Découvrant la maladie de son fils, sans s'y attendre le moins du monde, elle a bien pu comprendre la souffrance qu'il devait éprouver de n'être plus « l'unique, mis sur un piédestal, le petit dieu ». Elle s'est sentie coupable et a rapidement voulu réparer le tort involontairement provoqué, surtout qu'elle trouve que le père ne donne plus de bonnes choses à Thibaut.

 

Elle reproche à son mari d'être trop strict, trop exigent, pas assez affectueux. L'entente du couple s'en trouve compromise, ce qui, pense-t-elle, doit insécuriser les enfants. Thibaut dirait des phrases comme « Pourquoi vous vous disputez à cause de nous, pourquoi vous ne nous faites plus de câlins ? »

 

Au terme de ces entretiens séparés, nous avons l'impression d'avoir conclu un lien d'alliance avec chaque parent qui nous autorise à aller de l’avant. Nous décidons donc de leur proposer, sur le champ d'adopter quelques attitudes nouvelles à la maison.

 

Il nous arrive souvent de faire semblables propositions à l'issue d'une première consultation. Nous les vivons comme un signe de notre engagement à l'égard de la famille, qui lui indique notre volonté de cheminer avec elle sur le terrain de la vie concrète.

 

Dans toute la mesure du possible, nous veillons à ce que nos suggestions aillent dans le sens de ce qui semble émotionnellement et matériellement gérable par la famille.

 

Nous réunissons donc le père, la mère et Thibaut. Nous nous adressons à l'enfant et nous lui résumons nos premières impressions : ses parents nous ont consulté pour que son eczéma puisse guérir. Au-delà des pommades que leur médecin a déjà prescrites, il y a des choses que lui et ses parents peuvent faire, pour que cela guérisse peut-être plus vite, si du moins ils le souhaitent. Thibaut semblant intéressé par ce discours, nous y allons alors de nos suggestions, dont nous commentons aussi le sens :

 

- Au père nous demandons de faire deux fois par semaine une activité gaie avec Thibaut, rien qu'à eux deux.

 

- A la mère, nous proposons de ne pas se mettre dans le chemin, quand le père remet l'enfant à sa place. Nous lui faisons remarquer que le contraire culpabilise Thibaut et crée un fossé entre lui et son père, et nous ajoutons que nous sommes rassurés quant à la bonne santé psychique du père, incapable de nuire vraiment à son fils.

 

- Aux parents, nous demandons encore que, si Thibaut se gratte, ils lui signifient calmement qu'ils ne peuvent pas l'aider au moment-même et qu'ils préfèrent qu'il fasse cela dans un endroit plus discret, pas devant tout le monde; il faudrait alors l'isoler pour une dizaine de minutes dans sa chambre. Inversement, les jours où il se gratte peu ou pas, il faut veiller à le récompenser, par exemple que sa maman lui lise une histoire le soir, qu'on lui fasse un petit massage, s'il aime bien cela, etc.

 

Par ces recommandations pédagogiques, nous donnons des repères d'action simples aux parents et à Thibaut, qui, s'ils étaient appliquées sans ambivalence, pourraient contribuer à la rétrocession des symptômes.

 

Mais, redisons-le, nous ne cherchons pas principalement à ce qu'ils nous obéissent. Nous les vivons comme des possibilités d'expérimentation d'attitudes nouvelles, dont la concrétisation va nous permettre d'observer et de comprendre le fonctionnement de la famille, le degré de rigidification de la dynamique et la place à laquelle ils nous mettent.

 

Dans la mesure où nos recommandations sont appliquées à domicile, du moins dans leur esprit si pas dans l'intégralité de leur leurre, nous pensons que se met rapidement en place une « condition relationnelle intéressante » susceptible de favoriser un mieux-être chez chacun.

 

Ensuite, et pour peu que soit assez intense l'investissement de l'espace thérapeutique par la famille, nous pouvons aller au-delà de cette « réponse agie »  concoctée à domicile avec notre aide, et travailler avec elle sur un mode plus introspectif : quel sens avaient pour eux les attitudes dysfonctionnelles auxquelles ils tenaient jusqu'alors ? Qu'est-ce qui, en eux, les empêchait d'y renoncer ? Que représente pour chacun son statut de parent, d'enfant ? Qui sont-ils les uns pour les autres et que se veulent-ils ? tous thèmes « classiques », abordés les uns ou les autres en fonction des circonstances, des centres d'intérêt de chacun et de ses zones les plus sensibles.

 

Pourquoi inverser l'ordre logiquement prévisible d'une démarche thérapeutique, et s'occuper de remaniements comportementaux avant de se centrer sur le sens de ce qui dysfonctionne ? C'est parfois notre choix, en fonction, d'un facteur irrationnel que l'on pourrait appeler la créativité irrationnelle du thérapeute, créativité qui  aboutit à ce que chaque prise en charge n'ait pas la même ritualisation chronologique finalement monotone : pulsion de vie versus pulsion de mort, per …

 

Ce choix est également dicté, au moins aussi souvent, par des considérations rationnelles : avec des familles où la compulsion à la répétition n'est pas trop forte, et où les dysfonctions sont davantage liées à l'ignorance ou à la reproduction homéostatique d'habitudes peu réfléchies, on peut gagner du temps en améliorant d'abord superficiellement les interactions, puis en stabilisant les résultats par une centration plus introspective. D'autant que toutes les familles n'investissent pas toujours intensément les consultations, et ont besoin de résultats tangibles pour que la confiance s'installe davantage [5].

 

Et que se passe-t-il si les recommandations concrètes délibérées en séance n'avaient aucune application concrète à la maison ?

 

Cette inertie ou/et cette résistance est tout aussi intéressante à acter que ne l'est son inverse : il s'agit, pour le thérapeute, de vivre ses propres recommandations comme le point de départ d'expérimentations à domicile. Qu'elles aboutissent à ce qui était prévu, à rien du tout, ou à toute autre chose, donne l'occasion ultérieure de se poser ensemble, et sereinement la question « Pourquoi ? Que s'est-il vécu, là autour, qui a rendu possible ou impossible le changement ? » Les idées et émotions vécues autour de la résistance à celui-ci sont évidemment de première importance à recueillir, et seront éventuellement par la suite à l'origine de nouvelles propositions d'aménagements comportementaux, suggérées « en meilleure connaissance de cause ».

 

2ème consultation   (après 10 jours : M., P., T., S., C1, C2)

 

Les deux parents sont là ; Thibaut s'impose, trépigne ; S. a peur, P. essaye de mettre de l'ordre, M. se montre empathique et encourageante.

 

La présence vigoureuse des deux enfants nous permet d'assister en direct à leurs conflits de rivalité. T. manifeste son désir d'occuper la place principale ( posséder les jouets tout seul, capter toute l'attention des adultes ) ; il se met en colère quand il en est empêché ( pleurer, taper des pieds ). Il a tendance à régler le conflit par des actes violents ( frapper, bousculer ) où s'expriment aussi ses désirs de puissance. S. proteste un peu, mais est surtout terrorisée par son grand frère. Le père intervient pour l'arrêter, la mère essaye gentiment de lui apprendre à partager.

 

Nous nous montrons empathiques, verbalisant les sentiments difficiles que T. vit sur place, valorisant la patience et les trouvailles des parents, pressentant à quel point chacun - parents et T. - se vit comme « mauvais » dans ce climat d'insuccès, de reproches et d'insatisfaction réciproques.

 

Nous cherchons avec les parents des moyens d'aider T. à canaliser ou à sublimer son agressivité à la maison.

 

Malgré cette évidence que rien n'est réglé dans les relations, la mère nous dit, enthousiaste, qu'ils ont « suivi nos règles » et que les tensions autour de l'eczéma diminuent. T. ferait des efforts pour être sage (« Comment est-ce que j'étais, est-ce que j'aurai mon histoire ? ») et ferait de beaux progrès à l'école.. Le père acquiesce discrètement. Nous leur proposons donc de continuer dans le même esprit, et de nous revoir dans une dizaine de jours.

 

3ème consultation  (après huit jours : M., P., T. C 2)

 

La mère s'excuse d'arriver cinq minutes en retard et de ne pas avoir eu le temps d'habiller proprement T. : « Vous n'êtes pas fâchée ? ». Cette question reviendra pratiquement à chaque début de consultation. Puis elle se lance dans l'éloge des prouesses de son fils, dans un groupe de loisirs ( nous sommes au début des vacances d'été ). Mais tout n'est pas parfait. T. serait toujours jaloux, triste et souffrant et son père ne respecterait pas assez sa part au niveau des consignes données. La mère essaye de ne pas s'interposer entre son fils et son mari, comme nous l'avions suggéré, mais c'est parfois plus fort qu'elle. « Mon mari est trop dur et parfois il a la main légère ».

 

Le père intervient alors pour dire que T. n'est pas triste, mais capricieux; donc, il se sent en droit de lui demander de mieux contrôler ses émotions, et à sa femme d'être moins protectrice. « Sinon T. risque d'aller sur une mauvaise voie ; il y a tellement de tentations dans la vie qui ouvrent le chemin à la délinquance ».

 

Nous faisons remarquer aux parents que nous sommes frappés d'entendre qu'il n'y a plus que deux images qui circulent dans la famille : l'enfant triste ou l'enfant capricieux, images qui semblent s'exclure l'une l'autre, tout comme l'attitude à avoir par rapport à T., protéger / soigner ou discipliner.

 

Pendant ce temps, T., après avoir joué avec une marionnette-crocodile à mordre un vilain enfant, s'est endormi dans les bras de sa mère, sucette en bouche.

 

Les parents profitent de l'occasion pour s'affronter d'une manière plus directe. Ils se livrent, comme des enfants, un véritable duel pour savoir qui des deux avait le meilleur père, le plus fort, le plus juste, le meilleur éducateur ... Tous les deux idéalisent très fort ce père de leur enfance : pas la trace d'une critique, d'un mouvement d'ambivalence, aucun souvenir d'un sentiment difficile, même à des moments où ils évoquent chacun les punitions assez corsées qu'ils recevaient. De leurs mères respectives, ils parlent peu, elles semblent avoir joué un rôle assez subordonné dans la dynamique de leurs familles d'origine.

 

Quel enseignement tirer de cette séance ?

 

Face à leur fils, père et mère tiennent à se conduire en adultes, raisonnables. Ils essayent au moins de suivre les consignes dont ils ont compris intellectuellement la logique.

 

Dès que T. dort, une instance plus infantile en eux prend le dessus et s'exprime : dimension d'intense loyauté envers leur propre père, sans nuances, sans autocritique, qui les pousse à répéter aujourd'hui, comme parent, ce qu'ils ont vécu hier avec lui, comme enfant ... et cela, en rivalité avec leur conjoint, dont la manière d'être antagoniste est disqualifiée.

 

Même si, spontanément, nous avons surtout écouté, discrètement et empathiquement tout ce qu'ils exposaient, après la séance, nous nous sommes demandé quels pourraient être nos objectifs à l'avenir. Nous en avons défini trois :

 

- Recevoir T. individuellement, pour lui donner également l'occasion de s'exprimer comme sujet, et lui signifier la valeur que nous lui reconnaissions ; faire face à ses éventuelles questions existentielles.

 

- Continuer, occasionnellement, à nous engager sur le terrain des informations pédagogiques.

 

- Nous engager davantage dans la dialectique centration sur le comportement/introspection ; face aux évocations plus personnelles des parents, les écouter d'abord, mais les aider ensuite à prendre conscience que le passé est le passé et que vouloir le reproduire par nostalgie n'est pas nécessairement adapté, ni aux intérêts de leur couple, ni à ceux de T. ; les rassurer sur le fait qu'ils ne cessent pas d'aimer leurs parents d'origine, même s'ils se différencient quelque peu du style de relations vécues avec eux; dégager T. d'enjeux qui concernent le passé et l'empêchent de progresser, tout en entretenant sa maladie.

 

Néanmoins la crise exposée lors de la séance suivante ne nous permettra pas de nous attacher centralement et directement à ce dernier objectif.

 

4ème consultation  (après 2 mois : M., P., T., S., C1, C2)

 

La consultation a lieu une semaine après la rentrée scolaire ; T. a changé d'institutrice et est très difficile à vivre ; il fait beaucoup d'histoires pour aller au lit, dort mal et se réveille plusieurs fois par nuit sous l'effet de cauchemars.

 

L'accord sur les consignes proposées début juillet s'est tout à fait effrité. T. fait la loi, plus que jamais, notamment en jouant de son eczéma ; sa mère repousse le père quand il veut remettre l'enfant à sa place; les grattages donnent lieu, dans le chef des deux parents à une escalade d'attention accordée, sur un mode anxieux-agressif.

 

Néanmoins, nous pensons que l'angoisse liée à la rentrée scolaire intervient pour une part dans l'exacerbation des symptômes, et nous voulons essayer, encore une fois, de provoquer l'amélioration de la vie relationnelle et de la gestion de la maladie à partie de suggestions de bon sens, toujours centrées sur les attitudes quotidiennes.

 

Ainsi, par exemple, nous proposons de reconnaître le statut d'aîné de T. en lui annonçant, dorénavant, qu'il peut rester debout une demi-heure après sa soeur. Après la demi-heure, on lui demande d'aller se coucher sans rechigner, et notamment sans attirer l'attention de tous en se grattant. Le maintien ou le retrait de cette demi-heure symbolique dépendra de sa capacité de se tenir ou non à cette demande : lorsqu'il ne peut pas, la demi-heure est retirée une fois, puis on la lui accorde de nouveau le surlendemain, gratuitement, pour lui laisser une nouvelle chance et signifier l'espoir de tous dans sa capacité de se conduire de façon sociable, en respectant la convivialité de la famille.

 

Si T. se réveille la nuit ou fait des histoires pour s'endormir, nous proposons que ce soit son père qui aille le visiter; qu'il s'efforce alors de ne pas s'intéresser au fait que T. se gratte : qu'il déclare son impuissance à l'aider. Il peut éventuellement donner la pommade à T. pour que celui-ci s'en mette, tout en lui disant bonsoir sans s'attarder.

 

Au-delà de ces prescriptions détaillées, nous leur rappelons les trois grandes intentions qui, dans notre chef, restent tout à fait souhaitables :

 

- ne pas laisser envahir le vie familiale et relationnelle par l'eczéma ;

 

- que la mère ne s'interpose pas entre T. et son père, en disqualifiant celui-ci ;

 

- que le père reconstruise une relation positive avec T.

 

Nous ne sommes évidemment pas certains que ni nos consignes précises, ni nos grands souhaits puissent être pris en compte. Redisons-le encore, ce n'est pas

notre but premier : à nous tous d'observer ce qui va se passer maintenant ..., pour mieux comprendre ce qui se vit au coeur des motivations de chacun.

 

5ème consultation (après une semaine, séance individuelle de T., C1, C2)

 

Nous rappelons à T. que ses parents viennent nous voir pour que son eczéma aille mieux et nous lui proposons l'un ou l'autre mode d'expression ( dessins, jeux, ...) pour que nous le comprenions bien.

 

Se servant de petites figurines « Play Mobil », T. met en scène une longue succession de bagarres, entre un grand et un petit enfant, un fils et son père, une mère et un père. La loi, c'est celle du talion : celui qui frappe va être frappé à son tour, celui qui prend quelque chose à l'autre va être dépossédé d'un objet par la suite. Le grand fils sort vainqueur mais ... il est furieux et très seul.

Nous nous en étonnons pour T.

 

Nous remarquons à quel point T. semble agi par des pulsions agressives qu'il est incapable d'élaborer : son jeu est très bref et consiste en l'élimination bruyante de celui qui est dans le chemin : il n'y a guère de véritable construction fantasmatique, guère de symboles, presque pas de commentaires …

Mais ni T., ni nous, ne pouvons vraiment en dire plus sur le moment même.

 

Après la séance de T., la mère, invitée de se joindre à la consultation, nous confie qu'il a exprimé le désir que ses parents « se remarient ... pour qu'il ait un petit frère ». Il se promènerait aussi devant elle, son sexe en érection, en disant que « son zizi est en colère ».

 

Nous pensons, sans le dire tout haut, qu'il ne vit que la toute première phase de sa dynamique oedipienne : phase très crue, très instinctive, où les pulsions d'amour et d'agression sont encore mal intriquées et se déchargent sans retenue : par moments fusionnel, mais à d'autres, prêt à tuer la mère, objet de son envie, parce qu'elle s'est montrée en colère, frustrante, ... il est bien comme un zizi érigé et en colère !

 

Quant au père et à la petite soeur, n'en parlons pas : le droit à les éliminer semble clair à T. ! Pulsions intenses, bien anxiogènes, ne donnant guère lieu à beaucoup d'élaboration mentale : l'eczéma, résultat peut-être aussi de quelque fragilité autonome de la peau, traduit bien ce bouillonnement en lui, sa brûlure intérieure, son angoisse et les flashes dépressifs qu'il peut vivre, par exemple lorsqu'il a l'intention d'une solitude que pourtant il provoque.

 

Peut-être l'élaboration autour du remariage des parents est-elle indicatrice d'un début de progression de la vie fantasmatique ? Non sans douleur, en tout cas, cela !

 

Justement, quelques jours après, la mère nous téléphone : cela va mal, T. fait des cauchemars, il dit que des microbes lui mangent le ventre [6].

 

6ème consultation  (après une semaine : M., P., C1, C2)

 

La mère est très inquiète à propos des cauchemars et des dires de T. Par ailleurs, son agressivité ne diminue guère, la gestion de son eczéma reste difficile, et le couple parental reste bien tendu ...

 

Dans un premier temps de cette consultation, comme en écho à leurs dires, nous récapitulons, à haute voix, les impressions-clé que T. provoque en nous : au fond, il passe beaucoup de temps à vérifier son pouvoir de petit homme sur sa mère et sur son père.

 

Avec sa mère, il choisit un chemin sans détour : il se laisser aller à agir les pulsions propres à son âge, oscillant entre l'amour et la haine, selon qu'il a du répondant ou se sent frustré ( par la présence de la petite soeur par exemple ). Le père est souvent vécu comme le rival à éliminer ... au moins tout ceci est-il probable, en simplifiant ce qui pourrait se passer au niveau de ses désirs inconscients ... . Par moment, il peut croire qu'il en sort vainqueur, vu le peu de barrières qu'il rencontre ( alliance qu'il devine souvent avec sa mère, écartement du père, disputes entre adultes qui pourraient faire qu'un jour celui-ci déserte le foyer ). Mais paradoxalement, c'est aussi à ce moment où il semble arriver à ses fins que l'angoisse et la dépression. s'abattent sur lui avec intensité en réponse à quelque talion imaginaire …

 

Et puis, dans la réalité, les parents réagissent quand même parfois : on lui dit qu'il est méchant, qu'il exagère ... on se fâche sur lui ..., alors c'est de nouveau la rage, l'angoisse, la culpabilité et puis la dépression.

 

Nous ajoutons encore à l'intention des parents qu'ils ont raison de prendre au sérieux ce qui se passe. C'est un moment-charnière pour T., le conflit commence à s'intérioriser, à s'installer dans les profondeurs du psychisme, plutôt que de se jouer à la surface ... de la peau, pourrions-nous peut-être ajouter.

 

Mais que dire et que faire ensuite puisque, s'ils adhèrent intellectuellement à tout ceci, les parents ont également démontré qu'ils ne pouvaient appliquer que fugacement ce que nous avons appelé des suggestions de bon sens ? L'heure nous semble venue, incontournable, de nous centrer davantage sur eux pour mieux comprendre leurs idées plus intimes, plus subjectives, définitoires de leur relation à Thibaut.

 

Invités à parler d'images, de souvenirs de leur enfance et de leur adolescence, que la relation actuelle avec T. pouvait bien évoquer, ils exposent avec plaisir et soulagement des bribes de leur histoire.

 

L'enfance de P. s'est déroulée au Maroc. Son père était commissaire de police, dur, mais juste. « Une montagne » dit-il, « difficile à affronter ». Par sa profession, il était souvent absent. P. restait donc souvent seul avec sa mère et ses deux soeurs. C'est alors, surtout, qu'il faisait des bêtises, qu'il avait du mal à dompter son tempérament. Sa mère était une femme douce, plutôt soumise, il s'entendait bien avec elle. Le soir, quand son père rentrait, elle lui faisait rapport, elle ne cachait rien à son mari et ne s'interposait pas lorsque, d'aventure, il était corrigé physiquement par son père, puisque de l'aveu même de Monsieur, c'était mérité. Monsieur en est même reconnaissant à son père : sans cela, il aurait peut-être pris le mauvais chemin, ne serait pas là où il est aujourd'hui. « T. aussi a beaucoup de tempérament », ajoute-t-il. Il remarque beaucoup de ressemblances et pense que l'éducation de son fils devrait se passer à l'image de la sienne. Malgré tout il se différencie quelque peu des images de son passé : en effet, il n'a pas envie de se réduire au rôle du tyran, seul à faire régner la loi quand il rentre le soir. Il voudrait que sa femme apprenne à avoir de l'autorité sur les enfants pour qu'il puisse vivre, lui aussi, une part de rapports affectueux avec eux quand il est à la maison.

 

M. appartient à une famille nombreuse, elle est la septième d'une fratrie de neuf enfants. Chez eux, c'était clair, leur mère était dans le secret des garçons qu'elle défendait , et le père s'occupait des filles : elles est même persuadée d'en avoir été la préférée ... , peut-être parce qu'elle ressemblait le plus à sa mère. Il la défendait envers et contre tous : en cas de conflit avec elle, c'était plutôt les autres qui étaient punis, parfois injustement. On la disait « pourrie et gâtée ». Elle ne pensait qu'à faire plaisir à son père adoré, à se faire aimer et à le gâter à son tour. C'est devenu son caractère, elle fait pareil avec son mari et avec son fils, mais ils le lui rendent moins bien en reconnaissance qu'elle ne le faisait jadis. En outre, elle voudrait que T. ait avec son père une relation tout aussi gratifiante qu'elle a eu avec le sien : elle est donc terriblement désolée lorsqu'elle constate les tensions et la distance qui s'installe entre père et fils.

 

Mère et père disent avoir de très bons souvenirs de leur enfance. Chacun de son côté voudrait reproduire rites, règles et valeurs qu'il a connus à l'époque. La mère se reconnaît dans son fils et pense avec nostalgie aux bonnes choses qu'elle a reçues et données à son père, tout comme à l'alliance qui existait entre sa mère et ses frères.

 

Identification aussi du côté du père, avec, en plus, ce désir d'avoir avec son fils la relation affectueuse qui lui a peut-être manquée avec son propre père.

Hélas, ces transpositions, par chacun, de son passé ne s'adaptent pas aux, attentes de leur conjoint, ni aux besoins actuels de T. : et c'est l'impasse.

 

C'est ce que nous tentons de faire comprendre aux parents, en les aidant à faire des liens entre leurs évocations, leur manière d'être parent aujourd'hui, leurs attentes sur l'autre, et les impasses qui se créent.

 

Au père, nous disons par exemple que des souvenirs de son enfance, encore vivant en lui, le poussent à attendre de T. un mélange immédiat d'obéissance et d'affection ... probablement difficile à mettre en place pour cet enfant entier, pulsionnel, qui peut vite penser qu'on le déteste ... il s'attend aussi à ce que la mère lui laisse le champ libre, pour exercer son autorité, mais précisément, ceci va à l'encontre de tout ce qu'elle a vécu.

 

Nous parlons de façon analogue à la mère : à travers ce qu'elle nous dit, nous comprenons mieux le désir qu'elle peut avoir qu'existent de tendres relations de complicité entre T. et elle ... et aussi, entre T. et son père ... mais à procéder de la sorte, elle exclut la fonction paternelle, bien nécessaire pour cet enfant bouillonnant, si différent d'elle quand elle était petite ... et elle donne au père l'impression qu'il n'est « bien » que lorsqu'il est son double à elle.

 

Cette nouvelle manière d'intervenir dans cette famille nous semble potentiellement plus mobilisatrice que si nous continuions à nous en tenir à des informations pédagogiques : elle est à la fois accueillante des contenus subjectifs dont chacun est porteur ... elle en esquisse la trajectoire logique ... sans se dérober lorsqu'il s'agit de constater les impasses auxquelles on arrive si chacun suit « son premier mouvement » ... A chacun, alors, d'apprécier comment il exercera par la suite sa liberté : en ne restant fidèle qu'à ses voix intérieures, ou en tenant compte, comme il peut, des réalités actuelles des autres …

 

Au terme de notre démarche de compréhension, nous manifestons à chaque parent, et notre empathie, et la perception que nous avons de l'impasse à laquelle conduit la tendance de chacun à introduire des répliques de son passé dans ses relations présentes. Peut-être n'ont-ils pas la force de faire autrement ? Soit, mais alors, il faudra peut-être faire le deuil de la guérison de T. Si l'on veut que celui-ci gère mieux sa maladie et trouve davantage en lui une confiance non culpabilisée, il faut continuer à faire l'effort de sortir des rails de l'Histoire, pour négocier avec l'autre et faire avec lui des compromis où ses besoins à lui aussi soient pris en compte. Mais est-ce gérable ?

 

Au fond nous revenons aux attitudes proposées lors des premières consultations. La difficulté de les appliquer nous a permis, par la démarche compréhensive qui suivait, de prendre connaissance des origines de l'impasse et des liens qui existent entre le passé et le présent.

 

Rendus conscients de ces liens, les parents disposent de plus de liberté de changer ou non leurs attitudes, plutôt que d'appliquer les conseils reçus « à l'aveugle, parce que l'expert le dit ».

 

7ème consultation  (après une semaine, séance individuelle : T., C1)

 

T. explore longuement et calmement le contenu du local et de la boîte de jeux, sans rien raconter ... Ensuite, sur la suggestion de C1 de faire un dessin, il dessine un escargot ..., mais ne sait rien en dire. Puis il joue calmement à l'aide de figurines ( mère, père, deux fils ) : chacun habite seul sa maison. Une sorcière survient, la mère la mange d'abord, puis le grand fils achève le repas; elle disparaît. Une deuxième sorcière survient. T. la dote d'une arme ( une épée ) puis d'un drapeau ... heureusement, arrive un grand serpent qui s'enroule autour de la sorcière et la mange. C1 écoute, et se contente de souligner la force du grand fils, apte à se débarrasser de ceux qui le menacent

 

Le thème de la sorcière menaçante, vite tuée par les membres de la famille alliés pour la circonstance, ressuscitant sans cesse pour mourir à nouveau, s'avère un des plus récurrents parmi les productions de Thibaut. Des mois plus tard, il dira encore à C1, fièrement. « Maintenant, à l'école, j'ai vraiment appris à dessiner des sorcières » ... et cette fois, ce sera une sorcière enceinte d'un bébé-loup.

 

Qu'en a-t-il donc été des relations fantasmatiques de cet enfant avec une Mauvaise Mère, bien différente de cette mère de la réalité, débonnaire et vite culpabilisée ? Thibaut, lorsqu'il était tout petit et qu'il a vu, ou qu'on lui a dit, que sa maman avait un bébé dans son ventre, en a-t-il déduit qu'elle était une sorte de cannibale, mangeuse de petits bébés vivants ?

 

Ecouter l'issue de ce matériel, c'est encore aisé ... faut-il, en plus, et non sans spéculation, interpréter quelque chose ? Et quoi, sans être sauvage ? Attendre avec bienveillance que ce fantasme fondateur se relativise, n'est-il pas aussi structurant ?

Dans l'incertitude, ce sera notre choix ...

 

8ème consultation  (après une semaine, séance individuelle : T., C1, ... et un technicien vidéo)

 

Nous avions demandé aux parents de pouvoir prendre en vidéo une consultation avec T., pour des raisons d'enseignement. Pendant cette séance, T., par l'intermédiaire de la maison et des figurines « Play Mobil », exprime ses sentiments ambivalents envers sa soeur et sa tristesse et colère de devoir partager l'amour de sa mère. Il met aussi en scène ses désirs de puissance ( voler la voiture du père ... goûter le fait de vivre seul ). Il joue de façon consciencieuse et concentrée sans être intimidé par la caméra. Nous mentionnons surtout cette séance parce que la bonne « prestation » de T. a sûrement eu un effet narcissisant et sur lui et sur ses parents [7].

 

Message téléphonique, après 8 jours.

 

La mère décommande le rendez-vous prévu avec les parents. Le mari est malade, mais T. va mieux : « Je ne sais pas ce que vous lui avez fait ... ». Elle signale également un rapproché avec le père : T. a fait un dessin à son intention, son papa l'a installé sur le tableau de bord de la voiture familiale. Depuis lors, « ils rient à nouveau ensemble ».

 

Semblables irrégularités ont émaillé la guidance des parents, mais jamais les rendez-vous prévus pour le seul T.; elles nous semblent constituer des indications de l'ambivalence des parents, de leurs hésitations à se mettre en question : au fond, ils ont régulé le rythme de nos rencontres de façon acceptable pour eux. C'était toujours à partir de prétextes, et il nous a été pratiquement impossible de le leur faire reconnaître en paroles. Nous avons plutôt visé à nous y adapter, en ne. laissant pas montrer trop d'irritation en nous : tout bien considéré, ils restent des sujets, qui déterminent ce qui est bon pour eux ...

 

Parmi ces prétextes, il y avait notamment des petites maladies des parents ... recours à la maladie pour réguler la vie relationnelle ... on ne peut pas ne pas faire de lien avec l'eczéma de T. !

 

10ème consultation  (Après 8 jours, Volet A séance individuelle, T., C1)

 

Au moyen de jeux et de dessins, T. continue à représenter ses pulsions et ses affects.

 

Un élément nouveau intervient : T. se représente maintenant en grand frère fort et sociable qui protège vigoureusement sa soeur, et l'entraîne vers la vie.

 

Son rapport avec la « sorcière » reste tendu : dévorer, attaquer, tuer, la faire revivre ; dans un des scénarios, le grand frère va même jusqu'à mourir, en même temps qu'il tue la sorcière ... et toute la famille est bien triste de la disparition du héros.

 

L'eczéma est quasi nettoyé.

 

(Volet B de la 10ème consultation; M., C2)

 

M. y déclare d'emblée, avoir compris que ce ne serait pas elle qui trouverait la bonne pommade pour guérir son fils; alors elle a consulté un dermatologue [8], c'est lui maintenant qui se charge de la médication. Par ailleurs, elle a dit à T. que cela ne l'amuse pas tant de le soigner et qu'elle l'aime autant, si pas plus, sans sa maladie.

 

Maintenant que T. va mieux, elle peut se permettre de parler d'elle, surtout des difficultés qu'elle rencontre dans son couple, où elle se sent peu valorisée par un mari souvent absent et qui s'est un peu trop installé dans ses habitudes. Mais ça, c'est une autre histoire ...

 

Suite de la prise en charge.

 

Cette prise en charge se poursuit encore, dix mois après le premier appel téléphonique, sous forme de rendez-vous relativement espacés ( quinze jours à quatre semaines ), où sont reçus séparément les parents ou T.

 

Côté parents, de façon souple, en fonction de l'intensité ou de la difficulté de ce qui se dit, ce sont eux ou nous qui proposons la date suivante, pas nécessairement fiable, comme nous venons de l'évoquer.

 

Non sans quelques allers-retours, la coopération des parents pour l'éducation de T. - et de sa. soeur - s'améliore : comme ligne de base de cette amélioration, on peut se limiter à dire que chacun laisse davantage de place à l'autre, dans la confiance. Mais il reste, de çi de là, des moments de crispation où de vieux schémas infantiles redeviennent momentanément envahissants, et tensiogènes. Par exemple T. n'a plus d'eczéma, mais, par moments, veut faire régner sur tous une loi tyrannique : P. se plaint à nouveau du manque d'autorité de M., et celle-ci des dimensions trop dures de son mari. Il faut retravailler à nouveau les enracinements, en chacun, des fonctions paternelle et maternelle ... Bien sûr, tout est intriqué, et le fait de parler de leur propre fonctionnement et de leurs attentes sur l'autre, comme parents, les amène spontanément à parler de la relation de couple : si Madame met parfois Monsieur à distance dans sa fonction paternelle, elle en fait autant ... avec son mari : celui-ci s'en plaint, mais ça l'arrange aussi qu'on ne le dérange pas trop pour la corvée du ménage : tout ceci se dit, et se travaille lentement.

 

Quant à T., C1 continue à le recevoir une fois par mois environ. En séance, I'expression des pulsions est moins crue, moins directe, elle se métaphorise et s'enchaîne à de petites mises en scènes fantasmatiques. T. supporte mieux la frustration et trouve de nouveaux moyens pour se valoriser, notamment à travers ses productions scolaires et son comportement protecteur envers sa soeur. Il a envie de grandir et est en train de se construire un Moi-Idéal, en référence aux attentes des parents. Il est tout à fait persuadé qu'il est important, plus rassuré sur sa valeur phallique. Ainsi il n'a plus autant besoin de son symptôme pour se faire remarquer; la soeur devient une rivale supportable.

 

Qu'est ce qui l'a aidé ? Entendre parler ses parents en séance l'a probablement rassuré sur sa valeur tout en lui permettant de mieux cerner leurs attentes et la place qui revient à chacun.

 

A travers le transfert en séance individuelle, il a pu se permettre d'exprimer ses désirs et avoir envie de progresser, de mûrir.

 

Le travail avec les parents a permis une meilleure gestion de la maladie et une mobilisation de son père vers lui.

 

Tout n'est pas résolu pour autant au niveau des adultes, et par moments, T. garde du mal à trouver sa place à l'intérieur de la famille, surtout par rapport à sa mère avec laquelle les limites ne sont pas claires. Mais cela se passe avec plus de sérénité, moins de dépression et de culpabilité.

 

Notre premier objectif qui consistait à le dégager suffisamment des impasses et contradictions des attentes de ses parents sur lui, pour qu'il puisse continuer à se développer sur le plan psychique, affectif et social, nous pouvons dire que nous l'avons atteint.

 

A toute la famille maintenant de prendre le relais, et de s'assumer hors de notre présence ...

 

En guise de conclusion : à propos de notre couple thérapeutique

 

Pour réaliser cette prise en charge, nous avons travaillé à deux thérapeutes, homme et femme, constituant un couple complémentaire et traversé par un lien hiérarchique, mis en place pour l'occasion, aussi bien en fonction des rites locaux de formation des jeunes que de notre intuition quant à la quantité d'énergie que demanderait cette famille. Nous n'étions donc pas deux cothérapeutes habitués à travailler ensemble, et ayant longuement négocié leurs rôles respectifs en fonction des tempéraments de chacun et des méthodes de travail choisies. C1, de sa place de patron de service et de pédopsychiatre consulté par la famille, assurait la direction des consultations. Il le faisait, à son habitude, selon la méthode quia été décrite précédemment ( dialectique « informations pédagogiques/écoute »).

 

C2, si elle avait travaillé seule, se serait centrée plus constamment sur le projet de faire reconnaître à chaque parent en quoi son désir propre était resté attaché à des objets du passé, avec comme conséquence la difficulté d'aménager une place au désir du partenaire et l'obligation insupportable pour l'enfant d'avoir à choisir entre les deux.

 

Il y avait donc des enjeux affectifs chez chacun des thérapeutes, face à l'autre pour C1, reconnaître ses limites à l'occasion, accepter d'avoir besoin de la complémentarité de sa jeune collègue, ou tout simplement, lui laisser de la place. Pour C2, accepter l'autorité de l'autre sans en faire un absolu, sans s'y laisser aliéner.

 

Voici, à notre sens, ce qui en a résulté, dans les mouvements transférentiels et contretransférentiels liés à cette dimension de l'offre et de la demande :

 

- Nous avons l'impression qu'il existe, dans le chef de cette famille, une composante indifférenciée du transfert, qui porte sur le couple thérapeutique en tant que « personne morale ». Sur elle se projettent, par exemple, des réminiscences affectives de ce que chacun des adultes de la famille attendait de ses parents : besoin d'être reconnu ..., peur d'être jugé ..., espoir de recevoir un « arbitrage »  contre l'autre partenaire du couple, qui évoque le frère rival, etc.

 

- Sur ce socle basal du transfert se greffent des éléments plus différenciés par exemple, il est probable que la mère a développé vis-à-vis de C1 l'attente qu'il soit comme le père qui l'a si bien comprise. Pour ne pas trahir celui-ci, elle devait pourtant nécessairement disqualifier C1, au moins un peu, montrer qu'il pouvait être décevant ou que certains de ses conseils étaient bien stériles

 

A d'autres moments, en entretien de couple avec C2 seule, elle tentait plutôt de s'assurer de l'alliance de celle-ci, en misant sur leur féminité commune pour disqualifier la parole de son mari. En entretien individuel, elle se confiait massivement à C2, femme-soeur très proche, seule à même de bien comprendre son vécu de femme et sa difficulté de retirer sa loyauté de sa famille d'origine pour la reporter sur son mari et sa propre famille actuelle.

 

Le père n'a jamais été reçu et n'a pas demandé non plus d'être écouté en entretien individuel. En entretien de couple, il expliquait son point de vue et ses attentes par rapport à son épouse en tant que femme et en tant que mère de son fils, avec cependant un rien de résignation de celui qui a l'habitude de ne pas être écouté.     

 

Alors, pour  les thérapeutes, il était bien sûr hors de question de se mettre à arbitrer ou de préférer une position plutôt qu'une autre. C1 se démarquait de ce qui était attendu de lui dans le transfert en proposant des lignes de conduite visant à donner une place et à la mère, et au père, en même temps qu'il donnait aussi une place à Thibaut en entretien individuel. C2 pouvait se permettre d'écouter et de se laisser toute réponse concrète en suspens, dégagée d'avoir à prendre cette place par la présence et les interventions de C1 qui prenait sur lui cette partie du travail.

 

- Dans notre contre-transfert, des attitudes se sont spontanément mises en acte, qui témoignent des dimensions ( !!) spécifiques de notre identité sexuée. Par exemple, ce n'était pas par hasard si c'était C1 qui animait les moments de consultation centrés sur l'information pédagogique quotidienne ... C2 l'avertit, avant une nouvelle consultation que, à son sens « cela allait trop vite » et « qu'il fallait revenir à plus d'introspection » : « Agir » masculin face à une disposition féminine davantage centrée sur l'accueil, en soi, de ce qu'est l'autre ... et ouverture féminine à donner une place au déploiement de la masculinité tout en rappelant au moment opportun que cela risque de passer quelque chose sous silence.

 

Quant à la répartition du travail – C1 avec Thibaut seul, C2 avec les parents - elle fut, elle aussi, dictée par une rapide intuition sexuée. Thibaut était occupé à dépasser péniblement son inclusion unique dans l'ordre maternel et invité à s'ouvrir aussi et positivement à l'ordre paternel : mieux valait, à nos yeux, que ce soit un homme qui l'aide à faire ce passage.

 

Résumé :

 

Cet article décrit quelques séances de la prise en charge d'un petit garçon de quatre ans, atteint d'un eczéma sévère, ainsi que celle de ses parents. Cette prise en charge a été réalisée par un couple de thérapeutes, dans le cadre d'une guidance parentale, d'entretiens familiaux, et d'une psychothérapie individuelle de l'enfant. Les thérapeutes se centraient parfois sur une écoute active des parents, et sur une recherche des raisons d'être, dans leur histoire de vie et dans les enjeux du couple, des comportements éducatifs qu'ils posaient. A d'autre moments, ils leur donnaient des informations et faisaient des suggestions concrètes. La thérapie individuelle de l'enfant était, elle, d'inspiration plus strictement analytique. Cet ensemble multimodal a amené une résolution des symptômes et un sentiment de mieux être en une dizaine de séances.

 

Mots clé : eczéma - guidance parentale - thérapie brève.

 

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Notes

 



[1]   Raymonde SCHMITZ, pédopsychiatre, Centre hospitalier. Universitaire du Luxembourg, Rue Barblé, 4, Luxembourg.

 

[2]   Jean-Yves HAYEZ, responsable du département de pédopsychiatrie, Cliniques Universitaires Saint-Luc, Avenue Hippocrate 10/2160, B - 1200 BRUXELLES.

 

[3]   Personnes présentes à la consultation

M mère T Thibaut           C1 : consultant 1

P père   S Sabine, sa soeur C2 : consultant 2

 

[4]   Cela fait quelques mois que la famille s'est installée à Bruxelles, habitant Marseille auparavant,  où se sont faites des consultations en dermatologie. Ils n'ont pas reconsulté de dermatologue depuis leur arrivée. Ainsi, contrairement à notre ligne de travail habituelle, nous avons procédé sans prise de contact avec le médecin traitant.

 

[5]   Cette manière de procéder, dans une dialectique permanente entre le comportemental et l’introspectif, n’est pas propre à notre équipe. On la retrouve à l’œuvre dans un certain nombre de thérapies brèves, d’inspiration systémique. Lire à ce sujet l’article « Un cas d’énurésie : de l’équilibrage des interactions à la différenciation intergénérationelle » P. Gonsalès et C.  Mansella, Thérapie familiale, 1990, 1-4, pp. 425-431.

 

[6]   Le ventre, lieu de gestation du petit frère ... petit frère tout à tour désiré et déjà haï, alors qu'il n'est encore que fantasme ... retour sur soi de cette agressivité intense de Thibaut, culpabilisante à mort : nous avons néanmoins choisi de ne pas interpréter tout cela ...

 

[7]   Et T., et ses parents, avaient été informés préalablement que l'on regarderait cette vidéo ensemble. Ce qui fut fait, dans le décours immédiat de la séance. Tous se montrèrent ravis de la prestation de T. Il faut remarquer, en outre, que le contenu qui s'y exposait était particulièrement lisible : pas de sorcière, aujourd'hui .. .mais un « grand » garçon qui expose clairement sa dynamique Oedipienne. T. était-il (pré)conscient qu'il livrait là un message sur lequel les adultes réfléchiraient sûrement par la suite ?

 

[8]   Un vieux monsieur, bien sûr, quasi à l'âge de la retraite ...