Paru dans Thérapie familiale, Genève, 2000, Vol. 21, No 3, pp. 305‑321.

 

 

MODÈLES D'INTERVENTIONS

SOCIOTHÉRAPEUTIQUES DANS LES

SITUATIONS D'ABUS SEXUELS

SUR MINEURS D'ÂGE

 

 

Emmanuel DE BECKER (1), Jean‑Yves HAYEZ (2), Evelyne CABILLAU (3)

 

Résumé: Modèles d'interventions sociothérapeutiques dans les situations d'abus sexuels sur mineurs d'âge. ‑ Le dévoilement de situations d'abus sexuels provoque toujours un état de crise tant au sein des familles qu'au niveau des intervenants : émotions diffuses, angoisses, besoin d'agir, de protéger, ... risque de se précipiter, de ne pas respecter les rythmes, de provoquer une autre maltraitance, ....

 

L'article propose donc de structurer les premiers temps de l'intervention, en établissant des repères sous forme de modèles. Certains critères sont analysés pour orienter au mieux les prises en charge.

 

L'expérience décrite ici s'appuie sur le travail effectué en Belgique et son cadre légal, utile et instructif pour tout professionnel, quel que soit le pays concerné.

 

Summary : Socio‑therapeutic intervention model in situations of sexual abuse on minors ( 0‑18 yr.) ‑ The revelation of sexual abuse situations always creates a crisis event in families as well as among the professionals : diffuse emotions, anxiety, feeling the need to, do something, to protect ... risks of reacting in a rush without the respect of each person rhythm, risks of provoking other forms of abusing behaviours, ...

 

The article defends the need to, structure the first steps to, follow at the beginning of the intervention.

 

This major period should be managed by the establishment of models based on indicators. These indicators must be analysed in order to, find the best guidelines for the socio‑therapeutic intervention.

 

The research was accomplished in Belgium under the Belgian legal conditions. But it should be helpful and instructive for all professionals regardless their country.

 

Resumen : Modelos de intervención socio‑terapeuticas en las situaciónes de abuso sexuales a menores. - Desvelar situaciónes de abuso sexual provoca siempre una crisis en las familias tanto conte, en los intervenientes : emociónes difusas, angústias, gana de actuar, de proteger, riesgo de precipitarse, de no respetar a los rítmos, de provocar un maltrato más.

 

Propone este articulo estructurar primeramente los tiempos iniciales del intervención, estableciendo marcas en forma de modelos. Se analisen algunos criterios a fin de orientar a la admisión a tratamiento.

 

La experiencia aqui descrita se funda sobre el trabajo hecho en Belgica, y su marco útil e instructivo para cada profesional, cualquiera que sea el pais que se considere (e).

 

Mots‑clés : Abus sexuel ‑ Collaboration ‑ Crise ‑ Judiciarisation ‑ Modèle d'intervention ‑ Prise en charge psycho‑sociale ‑ Protection.

 

Key words : Sexual abuse ‑ Collaboration ‑ Crisis ‑ «Judiciarisation» ‑ Intervention model ‑ Psychosocial intervention ‑ Protection.

 

Palabras claves : Abuso sexual ‑ Colaboración ‑ Crisis ‑ Modelos de intervención ‑ Admisión a tratamiento psico‑social – protección.

 

Introduction

 

La modélisation présentée concerne principalement les situations d'abus sexuels intrafamiliaux. Selon les catégories et les éventualités, on pourra l'appliquer aux situations d'abus sexuels extrafamiliaux.

 

Les modèles d'intervention sont pluriels et s'appuient sur deux notions fondamentales que sont la collaboration de la famille et la protection de l'enfant [5].

 

Par collaboration, on comprend une reconnaissance par chacun des faits portés à l'encontre du mineur et une acceptation réelle, honnête, du programme de prise en charge proposé ; par protection, il faut entendre une certitude quant à la non‑récidive de l'abus et l'évitement de pressions physiques ou morales sur l'enfant. Ces deux notions, pour peu qu'elles soient mobilisées et effectives dans le temps, participent au phénomène de résilience de l'enfant et de sa famille et définissent de la sorte la suite de l'intervention.

 

La reconnaissance des faits doit être totale, pleine, sans espace d'interprétation conduisant à la confusion et/ou la déresponsabilisation. Soulignons en effet qu'une reconnaissance rapide, à « l'emporte‑pièce », de la part de l'agresseur peut enfermer aussi bien la victime et sa famille que les professionnels concernés par la situation, la victime n'osant pas appeler à une plus grande précision, estimant « suffisante » l'attitude de son agresseur, les professionnels « soulagés » d'obtenir un certain consensus autour des faits.

 

Nous estimons les deux notions en nous basant sur l'analyse minutieuse des éléments informatifs recueillis au moment de la révélation faite par l'enfant (4). Outre le discours sur l'abus, il y a lieu de tenir compte des paramètres contextuels et familiaux, sans oublier les comportements généraux de l'enfant ( pour ces points, référons-nous aux ouvrages consacrés à l'évaluation et aux techniques d'investigation ) [2].

 

Le temps de l'analyse permet à l'intervenant de réaliser une première impression, une première idée quant à la matérialité des faits révélés et quant au contexte dans lequel ils s'inscrivent ; évidemment, il faudra tenir compte de l'évolution de la prise en charge d'après certains critères comme la qualité de la rencontre, l'authenticité du discours .... Il sera primordial de garder à l'esprit qu'une conviction n'est pas une certitude et qu'une famille peut varier son degré d'ouverture à l'égard des intervenants et de l'intervention ( passer d'une catégorie à l'autre ). Soyons toujours vigilants et n'hésitons pas à envisager d'autres hypothèses que celles préalablement retenues [3].

 

Rappelons aussi que l'abus sexuel intrafamilial est, dans la majorité des cas, la résultante d'une dynamique transgénérationnelle et d'un phénomène bio‑psychosocial où interviennent différentes données contextuelles ( conditions socio‑économiques … ).

 

Schématiquement, l'on peut distinguer différentes catégories dans lesquelles rentrent les familles confrontées à l'abus sexuel, selon qu'elles collaborent ou non, et protègent ou non l'enfant.

 

L'on notera C+ P+ les situations d'abus où il y a et collaboration et protection, C- P‑ les situations où il n'existe ni collaboration ni protection et C‑ P+ les situations où la famille n'accepte pas le programme d'aide proposé alors que nous estimons le mineur protégé du risque de récidive. Nous ne retiendrons pas la catégorie C+ P‑, étant donné qu'elle ne peut se concevoir dans la durée ; en effet, la protection du mineur est une donnée capitale au concept et à la validité même d'une prise en charge. Par contre, on peut concevoir un moment réduit dans le temps où il y a collaboration mais plus temporairement de protection. Dans ce cas, les professionnels sont tenus à analyser rapidement les éléments en fonction du principe de « l'assistance à personne en danger » et à repositionner la situation dans une des autres catégories.

 

Nous devons également évoquer les situations où les inquiétudes de l'intervenant de première ligne concernent davantage le comportement que le discours de l'enfant et les situations où la révélation elle‑même est douteuse.

 

Avant de procéder à une catégorisation de la famille, il est important d'obtenir de meilleures informations quant au fonctionnement et de l'enfant et de sa famille. Pour remplir cette mission de recueil d'informations qui permettra les décisions ultérieures, les intervenants de première ligne ont souvent besoin d'aide, c'est‑àdire d'interpeller d'autres adultes proches de la famille ainsi que l'environnement professionnel, susceptibles de constituer des sources de renseignements supplémentaires.

 

Nombre d'intervenants prennent toutefois l'option d'interpeller rapidement les parents dont l'adulte suspecté, s'il s'agit d'abus intrafamilial.

 

Plutôt que de se lancer dans une quelconque voie d'intervention sur base d'éléments flous, il y a lieu de prendre le temps de se forger une conviction, car une intervention trop hâtive, manquant de finesse, débouche très souvent sur une impasse. Et dans ce cas, on ne maintiendra pas sa propre conviction face aux dénégations familiales.

 

L'enfant a aussi besoin d'être respecté dans ses rythmes : il s'agit d'attendre sa parole, voire de la susciter, mais non pas de la précéder ( attention aux interpellations sur base de dessins « bizarres » sans que l'enfant ait pu en faire un commentaire ou en donner la signification ) [6].

 

En outre, nous allons décrire les passerelles possibles entre les différentes structures et champs professionnels impliqués en recherchant l'efficacité par la complémentarité des compétences plutôt qu'un recouvrement d'actions sous‑tendues par la rivalité, voire une succession d'actions isolées. In fine, notre modélisation vise à ce que la société s'organise en privilégiant les compétences et les spécificités et en suscitant les collaborations pour un plus grand bénéfice général et un moindre investissement humain et matériel.

 

Modèles

 

a) Première catégorie C+ P+

 

1re éventualité

 

Les intervenants de première ligne (5) gèrent seuls, sans autre autorité, la situation. Par autre autorité, il faut entendre plusieurs instances qui appartiennent soit au champ judiciaire soit au champ de l'aide et du soin (6), médico‑psycho‑social, encore appelé non‑judiciaire.

 

L'instance judiciaire, qu'elle soit protectionnelle ou pénale, agit comme autorité disposant d'un pouvoir effectif de contrainte. Par ailleurs l'article 2 du décret du 16 mars 1998 relatif à l'aide aux enfants victimes de maltraitances identifie comme instance compétente : le conseiller et le directeur d'aide à la jeunesse, l'équipe SOS Enfants, l'équipe d'un centre P.M.S. ou l'équipe d'un centre I.M.S. L'instance non-judiciaire regroupe donc des structures compétentes diversement spécialisées comme les équipes SOS Enfants (7) et des services tel le SAJ, officiellement mandaté par la Communauté, disposant essentiellement d'une autorité morale. Nous en reparlerons plus loin.

 

Dans cette première catégorie où il y a collaboration et protection de l'enfant, nous trouvons la situation paradigmatique de la « famille dépressive ». Les adultes, insatisfaits d'eux‑mêmes de façon chronique, acceptent largement et plutôt rapidement l'aide que l'on propose, après un moment de bouleversement. Nous ressentons chez eux une mobilisation au moins partielle, mais déjà satisfaisante, des ressources de chacun et donc une modification positive du fonctionnement familial. La famille est assez prête à se remettre en question, entend les interpellations et s'appuie sur ses propres compétences que les intervenants sollicitent ( ceci concerne toute la phase thérapeutique ). N'omettons cependant pas qu'un piège consiste dans l'auto‑satisfaction rapide, dans une sorte de déni, de naïveté et de refus de l'effort. Pour « labourer vraiment le champ en profondeur » , une prise en charge de ce type devrait prendre en moyenne deux ans [4].

 

Quoi qu'il en soit, deux aspects sont encore à relever : d'une part, veiller à une fluidité de l'information et à une coordination réaliste entre divers témoins et les intervenants impliqués et d'autre part garder une vigilance sociale dans le temps. Par vigilance, nous entendons une présence sociale soutenante qui ne doit pas se transformer en surveillance paranoïaque ni en prédiction négative faite à coup sûr. Pour prévenir les rechutes toujours possibles, il faut se souvenir que beaucoup d'abuseurs fonctionnent, mutatis mutandis, comme des alcooliques : ils peuvent conserver indéfiniment une hypersensibilité à l'enfant. L'abstinence prolongée est possible, mais pour mieux la garantir, les abuseurs eux‑mêmes, leur entourage proche et les intervenants psycho‑sociaux doivent se mettre tous en état de vigilance continuée : la persistance de celle‑ci évite parfois que des drames se reproduisent à la troisième génération, avec les petits‑enfants, ...

 

Concrètement, ceux qui assurent cette vigilance organisent, à côté de l'aide socio‑matérielle et du soutien social, un contrôle effectif et des actes préventifs qui diminuent les risques de récidive ( par exemple, l'un ou l'autre « coup de sonde » auprès des membres de la famille, de l'instituteur de l'enfant, ...).

 

Nous prônons une solidarité entre les intervenants différemment impliqués, par exemple entre ceux qui abordent le contenu même de la problématique au fil des rencontres thérapeutiques et les intervenants qui accompagnent la famille dans une aide plus périphérique à la question soulevée ( nous pensons au médecin de famille, aux enseignants ...). Rappelons‑nous combien les risques de récidive et/ou de pression morale, et certainement dans les premiers temps, ne sont pas nuls.

 

Se retrouvent également ici les familles provenant d'autres catégories, mais qui, après un laps de temps, collaborent pleinement à la prise en charge tout en assurant une protection réelle à l'égard du mineur d'âge. Il peut s'agir d'une famille qui a d'abord refusé toute reconnaissance des faits et/ou une collaboration au programme de prise en charge, mais qui après la crise liée au dévoilement reconnaît le bien-fondé et l'intérêt des rencontres thérapeutiques.

 

Ces cas de figures confirment la nécessité de prendre du temps dans l'analyse de la situation et l'opiniâtreté souvent nécessaire dont il faut faire preuve pour tenter de mobiliser les dimensions humaines positives dans l'interlocuteur que nous rencontrons.

 

Relevons encore que dans cette première catégorie, on est davantage confronté aux situations de maltraitance physique qu'aux abus sexuels. En effet, on retrouve davantage la dépression chez ces parents que des traits de personnalités pathologiques graves comme la perversion, les assuétudes ( dépendance alcoolique, ...) ; la maltraitance physique fait souvent écho à des passages à l'acte de l'adulte en lien avec des moments de crise familiale. Les adultes concernés seront dès lors plus ouverts à l'aide proposée. L'abus sexuel touchant à ce que l'humain a de plus intime est plus difficilement reconnaissable par l'individu qui transgresse. Les risques en terme d'atteinte de l'image sociale ou de sanction ( incarcération ) sont aussi très redoutés [7].

 

2e éventualité

 

Soit les intervenants de première ligne « passent la main » à une instance non‑judiciaire, soit ils s'adjoignent à celle‑ci pour réaliser un montage de collaboration temporaire ( par exemple avec le SAJ ). Le montage peut également être initié par l'instance compétente et/ou spécialisée elle‑même si la famille prend directement contact avec elle. S'il s'agit d'une interpellation d'une équipe S.O.S. Enfants, celle‑ci peut décider de gérer seule la situation.

 

Il peut aussi s'agir de familles envoyées à une équipe d'aide spécialisée par l'instance judiciaire ( un Parquet ) pour lesquelles celle‑ci a constaté un degré d'ouverture et de compliance propice à un processus d'aide sans une intervention complémentaire d'une autorité protectionnelle. Dans ce cas, le Parquet éteint‑il alors son action ou reste‑t‑il en position de vigilance ?

 

Rappelons que le Service d'Aide à la Jeunesse est une structure qui encourage, stimule, aide à établir un cadre de travail garantissant qu'en un autre lieu ( Service de Santé Mentale ou équipe SOS Enfants, par exemple ) soit abordé et travaillé le contenu des souffrances psychiques individuelles et familiales. Il est garant du cadre, de la procédure d'aide que d'autres professionnels sont invités à apporter. Ce service se base toujours sur la collaboration entre famille et professionnels, tout en représentant ce qu'on peut communément appeler une autorité morale. Par autorité morale, nous entendons une instance qui favorise la rencontre entre humains, sollicitant les compétences, ouvrant les questions, les pistes d'aide possible, stimulant les idées des uns et des autres ... ( l'on pourrait utiliser la métaphore du démarreur de voiture ). Cette autorité devrait agir comme une « fonction paternelle sociale bienveillante » avec cette intention d'amener l'adulte à vouloir se dépasser et se construire positivement. Si l'on admet qu'une « pression sociale » puisse en émaner, ce devrait être une pression sociale positive, dans une ambiance de dialogue, fait d'encouragements et de partage d'idées et non de menaces. Le SAJ ne devrait donc pas se transformer en « père la menace » , « père croque‑mitaine », n'obtenant que des pseudo‑consentements ou des mobilisations comportementales minimes, faites de « mauvais coeur » , par peur du Tribunal.

 

Cette ambiance positive créée dans la durée n'exclut pas que, sans faire de marchandage, après un et un seul avertissement sobre, le SAJ ne recourre à l'article 38 du décret si la protection des gens ( mineurs ou sa famille ) est gravement compromise.

 

Il est vrai qu'il est parfois angélique de parler de franche et immédiate collaboration entre partenaires alors que sont interrogés, voire mis en évidence, des actes transgressifs graves à l'égard d'enfants. Il est vrai aussi que n'importe quel intervenant est touché dans ses émotions par certains faits relatés, et que parfois légitimement, il redoute pour la sécurité de l'enfant. Là encore, il ne peut utiliser de façon réflexe « la peur du gendarme » car il risque de crisper, d'accroître les protestations et de ne pas dégager une réelle collaboration avec les personnes concernées. Le chantage ne mène à rien, autant « passer la main » à l'instance judiciaire au bon moment et sans marchander. Par ailleurs, notre expérience indique que dans certaines situations de maltraitance et surtout de suspicion de maltraitance, l'accord de collaboration obtenu génère chez l'enfant un repli ; il semble qu'il ressent chez le parent maltraitant un sentiment de « toute‑puissance » , ce dernier étant renforcé dans sa position de force, devant l'apparente ambiance de dialogue et d'accord entre les parties ( table ronde, ...) et l'évaluation ou l'aide mise en place ne conduit à rien. De plus, dans les cas où nous sommes confrontés à des parents intelligents, manipulateurs, voire pervers, on propose indûment et naïvement une aide basée sur une collaboration, alors que seule une intervention émanant de l'instance judiciaire permettrait une meilleure garantie d'aide adaptée par une mise en place de la force de la loi. Ils nous répondent « oui » en pensant « non » . Bien évidemment, tout dépendra des personnalités en jeu et en présence ; un parent dépressif, « mal dans sa peau » depuis son enfance, ne tiendra pas la même position qu'un parent tyrannique et rigide !

 

Qui dit montage dit complémentarité des champs d'action. Il y a lieu de respecter au mieux l'expérience de chacun, sa liberté et ses limites, d'où l'importance d'une bonne connaissance des uns et des autres. Mais il y a des risques à ces montages :

 

‑ sortir d'un contexte d'aide et aborder les adultes sur le versant de la menace ( aide forcée, « peur du gendarme ») ;

 

‑ tomber dans la bureaucratie, les pertes de temps et d'énergie ;

 

‑ vivre des confusions dans la désignation des fonctions et des responsabilités, avec le risque inhérent de dissolution de celles‑ci ;

 

‑ connaître la possibilité de sentiment de rivalité, de conflits de compétences ou d'illusion sur les compétences (« attendre de l'autre ce qu'il ne peut donner »). Dans les situations de suspicion d'abus sexuel, il est classique que certains intervenants attendent d'autres qu'ils soient experts en diagnostics ( vérité absolue sur les faits ). Or, personne n'a à donner de réponse en terme de certitude, même si le doute est difficilement acceptable pour tout un chacun. Rappelons aussi les différences de logique des champs professionnels concernés, par exemple la logique de recherche de preuves du système judiciaire.).

 

Depuis quelques années, membres du Parquet et experts psychologues travaillent de concert pour cerner au plus près la matérialité des faits allégués ou suspectés. Ils travaillent dans un contexte très clairement défini avec des objectifs précis, à l'aide d'outils performants ( grilles d'analyse de validation ).

 

En outre, nous promulguons la concertation entre intervenants impliqués et témoins. Cela concerne les messages principaux que nous adressons aux familles ( par exemple, à propos des messages‑clefs sur les conduites à tenir ...). Globalement, le contenu de ceux‑ci doit être dans la même ligne, mais scandé par des nuances et des analyses différenciées selon la place et la fonction de l'intervenant. Le fait qu'il y ait plusieurs intervenants ne doit pas conduire à un message unique ; la diversité offre une opportunité de sensibilités individuelles et donc un espace de conflictualisation possible. Ainsi, un médecin généraliste connaissant la famille de longue date et sur plusieurs générations sera sensible à d'autres aspects qu'une déléguée du S.A.J. qui « débarque » dans la situation et qui se sent par exemple très proche de l'enfant. L'un soutiendra les éléments de l'histoire transgénérationnelle, l'autre la souffrance de l'enfant.

 

Toutefois, soyons prudents, par rapport aux adultes, au fonctionnement psychique pervers pour lesquels il faut privilégier un message très ferme.

 

Rappelons que la concertation entre les personnes impliquées s'appuye sur des temps de rencontres réguliers, sous forme de tables rondes, où les questions sont soulevées, les rôles et missions de chacun définis et en invitant le plus souvent possible les parents concernés à prendre une part active dans le processus de prise en charge.

 

Enfin, selon les contraintes géographiques ( distance trop éloignée entre structures spécialisées et professionnels de première ligne ) ou l'option de travail des uns et des autres, le montage peut se réduire à des temps de supervision des intervenants impliqués dans la situation par l'équipe spécialisée.

 

3e éventualité

 

Une autre voie réside dans l'interpellation de l'autorité judiciaire. Cette interpellation émane soit des intervenants de première ligne, soit, plus rarement étant donné que nous nous situons dans la première catégorie, du montage réalisé avec l'équipe compétente et/ou spécialisée.

 

Dans les situations d'abus intrafamiliaux, cette interpellation se situe souvent dans le chef des intervenants de première ligne. Ceux‑ci, très rapidement, amèneront leurs inquiétudes au niveau du Parquet. Quels sont les cas de figure?

 

‑ soit ils ont été profondément touchés affectivement par la révélation de l'enfant et en estiment la gravité trop lourde pour concevoir une aide sans l'adjonction d'un pouvoir contraignant ;

 

‑ soit ils estiment la situation urgente et ne souhaitent pas aller plus loin dans l'analyse de la situation ;

 

‑ soit ils réalisent une première et rapide analyse de la situation et estiment qu'il n'y aura pas à terme de collaboration de la famille et/ou protection efficace de l'enfant ( collaboration et/ou protection trop précaires ).

 

En fait, c'est rétrospectivement que l'évaluation permettra de situer la famille dans la catégorie C+ P+.

 

Concrètement, nous devons différencier le canevas de ce qui va suivre selon que l'on se situe à Bruxelles ou en Wallonie. En effet, le décret de 91 n'est pas encore d'application sur la capitale. En Wallonie, le S.A.J. est une véritable plaque tournante au sein du réseau pour tout ce qui est de l'ordre de la prise en charge psychosociale. Complémentairement, le Parquet interpellé par les intervenants de première ligne réorientera les situations vers lui, quoiqu'il puisse aviser les autorités répressives, et sa politique à ce sujet est variable. Puisqu'il en est ainsi, nous recommandons qu'existe d'abord une concertation, voire un montage, entre intervenants de première ligne et le S.A.J. Une interpellation éventuelle immédiate ou ultérieure envers le judiciaire protectionnel n'a de possibilité d'être réellement entendue que si elle est portée par le S.A.J.

 

À Bruxelles, les intervenants de première ligne peuvent toujours interpeller le Parquet sans nécessairement faire appel au S.A.J.; et c'est avec cette structure qu'ils peuvent se concerter et envisager la suite à donner à leurs inquiétudes. Ça ne veut pas dire que, même à Bruxelles, un premier montage ( première ligne ‑ autorité non‑judiciaire, soit SAJ soit équipe spécialisée ) n'aurait pas eu de sens. Pourquoi aller tout de suite à la contrainte alors qu'elle ne sera peut‑être pas nécessaire? D'autant qu'il y a le risque de la poursuite pénale !

 

Idéalement, la judiciarisation devrait s'appuyer sur une concertation la plus large possible entre intervenants médico‑psycho‑sociaux et judiciaires. Schématiquement, le Parquet section famille interpellé peut soit directement et assez rapidement réorienter vers le S.AJ., soit saisir quand même un juge de la jeunesse. Ce dernier, plus que probablement, réorientera également vers le S.A.J.. Et ces différentes réorientations vers le S.AJ. doivent nécessairement, pour être efficaces, s'appuyer sur la notion de collaboration entre les structures.

 

Dans tous les cas, l'appareil judiciaire répressif peut être mis en place via le Parquet, tout en sachant que l'on risque le non‑lieu (8), alors que les faits auraient éventuellement davantage pu être reconnus dans un cadre d'aide et un processus thérapeutique mis en route.

 

Dès lors, quoique cette 3e éventualité doive être théoriquement conçue, son issue ( réorientation probable vers les structures sociothérapeutiques ) conforte toute l'importance que l'on doit accorder à la première analyse réalisée autour de la révélation des faits et si possible à la concertation entre intervenants de champs professionnellement différents.

 

Dans notre pratique, il n'est pas rare que l'équipe spécialisée réfléchisse avec le Parquet sur les issues probables dans telle ou telle situation, mais en respectant l'anonymat de celle‑ci.

 

Deuxième catégorie C- P+

 

1re éventualité

 

Comme dans la première catégorie, les intervenants de première ligne gèrent toute la situation sans une interpellation d'autres instances, estimant la protection de l'enfant comme une priorité et comme la mieux accessible via leur seule implication ; ils estiment donc que la collaboration, si elle n'est pas obtenue dans un premier temps, pourrait être travaillée et/ou améliorée lors de rencontres régulières, et qu'une protection de facto de l'enfant se mettra en place même sur base coopérative de fond peu importante ou minime.

 

Dans ces cas, souvent, la protection de l'enfant exige qu'il n'y ait plus de contact direct, pendant un certain temps, entre ce dernier et l'agresseur suspecté, et si possible l'évitement de pressions morales exercées directement ou indirectement par l'adulte ou un autre membre de la famille.

 

Concrètement, la protection de l'enfant peut être obtenue soit par une mise à distance de l'adulte négociée avec lui, soit par un éloignement de l'enfant ( selon l'âge, l'état de souffrance et les souhaits de l'enfant, il faut envisager l'hébergement dans la famille élargie, une structure d'hospitalisation ou d'accueil ). Sont parfois négligées les pressions du parent non‑abuseur ainsi que celles de la fratrie qui peuvent continuer à abîmer l'enfant.

 

Rappelons‑nous que nous n'avons qu'une première image, une première conviction des faits abusifs et de la manière dont ils s'inscrivent dans le contexte familial. C'est une sorte de « pari » que font les intervenants sur une compliance familiale. Nous nous disons qu'au fil des entretiens, nous parviendrons probablement à mobiliser suffisamment les ressources et comportements des parents au moins pour garantir la protection du mineur.

 

Une question importante concerne le risque lié à la présence matérielle dans la vie de l'enfant de l'adulte suspecté d'abus, corollaire à son degré d'ouverture ou de refus par rapport au programme de prise en charge proposé par les professionnels. Le plus fréquemment, dans cette catégorie, on rencontre un déni initial avec comportement véhément associé à des menaces ( par exemple, de poursuites judiciaires ). L'on peut aussi observer une vive ambivalence, l'adulte oscillant entre une indignation ou une incompréhension (« vraiment, je ne comprends pas ce qui se passe … ça me dépasse … ») et un détournement pragmatique sous forme d' « une recherche de sens » (« peut‑être l'enfant a‑t‑il mal compris certains gestes de tendresse ... » , « ou alors l'enfant veut‑il se venger d'une sanction ...» ).

 

Dans les situations d'abus intrafamiliaux, les professionnels peuvent se donner un certain laps de temps ‑ autour d'une semaine ou deux ‑ pour rencontrer l'enfant et ses parents, d'habitude de manière individuelle, l'enfant étant souvent écouté. Ce temps précieux permet de se forger une conviction, d'offrir un soutien thérapeutique certainement à l'enfant, de replacer les faits dans leur contexte et leur dynamique familiale ainsi que d'approcher les personnalités en jeu.

 

Dans les situations d'abus extrafamiliaux, le canevas sera différent, tant dans les démarches ( très souvent judiciaires ) à l'égard de l'abuseur que dans l'accompagnement de l'enfant et sa famille ( importance des rencontres familiales ). En effet, habituellement, l'abuseur a touché plusieurs enfants et le danger potentiel qu'il représente pour d'autres victimes nous amène à penser l'aide avec adjonction d'une contrainte judiciaire [1].

 

Dans cette catégorie, l'on retrouve également nombre de situations d'allégations d'abus sexuels dans les cas de séparation parentale. En effet, très souvent le parent porteur d'inquiétudes prend la décision de protéger lui‑même l'enfant ( de l'autre parent désigné comme abuseur en ne le reconfiant pas à ce dernier ) et sollicite les professionnels à agir dans la hâte. Dans la plupart de ces situations, l'appareil judiciaire est déjà intervenu ou intervient encore ( tribunal civil ). Un certain nombre des parents référant les inquiétudes sont des individus moralement fiables désireux de bien faire et très souvent angoissés par ce qu'ils ont entendu. La probabilité de l'abus est forte lorsque le couple parental était dans le dialogue jusqu'alors ; à l'inverse, il ne faut pas croire que la probabilité est faible du seul fait d'une séparation conflictuelle des époux.

 

La séparation peut donner naissance à des incitants affectifs souvent inconscients qui poussent le parent non‑gardien à malmener sexuellement l'enfant :

 

‑ il veut agresser son ex‑partenaire en abîmant l'enfant qu'il ressent comme précieux pour celui‑ci ( il le fait souvent sous la forme symptomatique d'attouchements ) ;

 

‑ il peut aussi voir dans l'enfant la réplique d'un partenaire dont il n'a pas accepté le départ ou le moyen de combler son vide affectif ;

 

- il peut aussi vouloir continuer à lutter contre son ex‑partenaire ( s'il y avait déjà eu des conflits autour de la sexualité et de l'éducation sexuelle des enfants, il a besoin de les prolonger en se montrant initiateur là où l'autre serait, lui, identifié comme rétrograde ).

 

Nous devons réinsister sur une attitude de prudence : si on prend l'ensemble des parents référant qui prétendent apporter des certitudes, on doit estimer que 35 à 65 % d'entre eux disent la vérité.

 

Pour les autres, l'on constate, de façon analogue au phénomène de « folie à deux », un processus d'emballement réciproque où le parent et l'enfant se voient pris dans une construction où se mêlent fantasmes, angoisses, interprétations, voire manipulations ( à partir de petits gestes anodins, un enfant jeune peut générer chez une mère angoissée des craintes qu'elle cherchera à confirmer auprès de l'enfant ; celui‑ci, pour différentes raisons, un peu malgré lui, confortera la mère dans sa position ... et la spirale s'emballe ! ).

 

Dans la plupart des cas des situations de séparation parentale, le parent lui-même, souvent soutenu par sa famille d'origine, interpellera l'instance judiciaire lorsque d'une part il y a absence totale de dialogue avec l'autre parent, craintes et angoisses extrêmes, et d'autre part quand il estime que le canevas de prise en charge proposé ne correspond pas à ce qu'il attendait ( par exemple, refus des professionnels de parler des faits avec l'enfant et le parent, proposition de rencontre des parents et/ou du couple parental ...).

 

Soulignons que dans cette catégorie où il n'y a pas fondamentalement une collaboration du ou des parents, les professionnels ne respectent pas au pied de la lettre le décret de mars 98. Ils ne sont pas en porte‑à‑faux, pour des raisons que nous qualifions d'éthiques, s'ils peuvent montrer qu'ils ont eu une attitude engagée qui constituait pour eux, selon leurs critères, la moins mauvaise façon d'aider ; ils peuvent alors se donner quelque temps avant d'opter pour une autre orientation.

 

2e éventualité

 

Par intime conviction et/ou dans la suite du décret de mars 98 relatif à la maltraitance d'enfants, les intervenants de première ligne s'associent à une instance compétente et/ou spécialisée. Ces intervenants peuvent aussi amener leurs inquiétudes au niveau du parquet qui, en Wallonie, réorientera ipso facto la situation au S.A.J., et qui, sur Bruxelles, pourra en décider autrement.

 

La résultante est, comme dans la première catégorie, la constitution complémentaire d'une autorité et d'une compétence ( avec leurs différents aspects techniques ). En plus de ceux évoqués dans la catégorie précédente, certains risques existent ; soyons vigilants sur certains points :

 

‑ Tout d'abord, la valeur du mot collaboration est précaire et il y a lieu de ne pas s'illusionner. La collaboration n'est pas un phénomène de « tout ou rien » : le plus souvent, on a affaire à une pseudo‑collaboration dans une forme d'obéissance, la peur d'éventuelles retombées si la situation était judiciarisée. L'association momentanée entre les intervenants de première ligne et le S.A.J. représente une autorité morale qui garantit ou qui devrait garantir un plus grand degré de certitude quant à la protection de l'enfant.

 

‑ Ensuite, ne pas tomber dans le « piège » du perfectionnisme ( vouloir tout recommencer à zéro ) : il convient donc d'intégrer de suite les éléments de l'analyse des professionnels intervenus précédemment et avec lesquels on se concerte.

 

‑ Enfin, contrairement à la pratique dans d'autres situations, ne pas mettre autour d'une « table ronde » père, mère et enfant comme s'ils étaient vierges de tout passé et comme si les intervenants, par leur seule présence et/ou leurs seuls discours, allaient empêcher toute pression morale, ou obtenir un discours de vérité, ... ou, à tout le moins, éviter des affrontements sauvages une fois qu'ils tournent le dos.

 

Quoi qu'il en soit, un élément déterminant pour la suite de la prise en charge ( et donc de la catégorisation ) réside dans la position du parent non‑abuseur. Pour certains d'entre eux, on pourra faire le pari qu'ils assurent la protection physique et psychique de l'enfant, mais ce n'est pas toujours le cas. En effet, d'autres sont soit pris dans l'ambivalence, soit sous l'emprise de l'abuseur. Tout en le désirant ardemment, ils ne peuvent être garants de la sécurité de l'enfant. En tout état de cause, nous devons rester attentifs à l'évolution dans le temps de la position du parent non‑abuseur. Après un moment de sidération, nous pouvons parfois observer un mouvement de bascule qui peut alors mettre l'enfant en danger quand le parent non‑abuseur prend l'option, parfois insidieusement, d'adopter le discours et les attitudes de l'abuseur. Ainsi, la position du parent non‑abuseur définira largement la suite à donner.

 

3e éventualité

 

Les intervenants de première ligne ou l'association momentanée des professionnels avec une instance compétente et/ou spécialisée estiment qu'il y a lieu de judiciariser.

 

Dans ce cas, il est préférable de solliciter une table ronde préparatoire pour envisager la portée réelle de la judiciarisation. À tenir un raisonnement probabiliste, on évite de se servir du judiciaire comme d'un mythe. La table ronde permet aussi d'estimer le « prix à payer» ( pour l'enfant, les adultes, la famille ...) et de voir s'il y a lieu de recourir au protectionnel et/ou au pénal. A nos yeux, les deux seules options intéressantes sont soit le protectionnel seul, soit le protectionnel et le pénal.

 

Théoriquement, dans cette troisième éventualité, on peut aussi concevoir un montage où ce qui concerne le mineur serait sous la responsabilité de structures médico‑psycho‑sociales ( S.A.J., S.O.S. Enfants, intervenants de première ligne ...) et que ce qui concerne l'adulte abuseur serait du ressort de la juridiction pénale.

 

Quel que soit le montage d'intervention réalisé, nous prônons la concertation entre les professionnels concernés en soulignant l'importance des deux plaques tournantes que sont d'un côté le S.A.J. et de l'autre le Parquet. Ces deux structures sont des passages ( presque, selon qu'on se situe à Bruxelles ou en Wallonie ) « obligés » par lesquels transitent la plupart des situations.

 

Quand interpeller le Parquet ?

 

1. La protection de l'enfant n'est pas réelle ( par exemple un enfant qui est soumis à de fortes pressions dans son environnement familial ; on passe de C+ P+ à C+ P‑ ).

 

2. Les cliniciens ont une impression de fausseté dans les discours tenus par le ou les adulte(s).

 

3. L'enfant présente un tableau inquiétant de traumatisme physique et/ou psychique.

 

4. Le fonctionnement familial montre une faible perméabilité des frontières et une faible mobilisation avec désignation, par exemple, de bouc émissaire.

 

5. Le parent non‑abuseur bascule dans un soutien à l'emporte‑pièce du parent abuseur.

 

6. Les fonctionnements de personnalité des adultes en présence indiquent qu'il y a manipulation ( voire perversion ) ; la prise en charge proposée n'aboutirait à rien.

 

7. Il y a une franche perversité par rapport à la loi.

 

L'interpellation de l'instance judiciaire ( surtout quand il y a intervention du Tribunal de la Jeunesse ) permet à l'enfant et à sa famille de se rendre compte que la loi est au‑dessus des parents. En outre, le Juge de la Jeunesse peut prendre des mesures concrètes et réparatrices à l'égard du mineur victime. Si le Parquet saisit le Tribunal Pénal, l'adulte abuseur sera confronté par rapport à ses actes et à sa responsabilité. Rappelons, s'il était encore nécessaire, qu'on ne peut tout attendre de la justice et qu'il est délétère de la mythifier.

 

Troisième catégorie C+ P-

 

Dans cette troisième catégorie, on procédera selon que les professionnels interviennent après révélation par l'enfant seul, quand il n'y a pas encore eu de dévoilement au niveau familial ( engendrant très souvent une crise ) ou lorsque la révélation a déjà éclaté au sein de la famille et que celle‑ci réagit violemment, interpelle tout azimut, nie les faits et met l'enfant en « danger » ( risque de pressions, violences, récidives ... ).

 

Si l'enfant se confie à l'un de ses parents ou familiers, dans un contexte de séparation parentale, nous proposons de tenir la réflexion de la deuxième catégorie.

 

a) Révélation par l'enfant seul

 

La situation paradigmatique est représentée par les confidences de l'enfant faites à un tiers, d'habitude un professionnel proche de lui.

 

Nous pouvons reprendre le canevas des trois éventualités décrites dans les deux autres catégories.

 

1re éventualité

 

Les intervenants de première ligne sont rapidement persuadés de la matérialité des faits et convaincus que la famille de l'enfant refusera toute proposition d'aide, mettant de la sorte l'enfant en danger. Il s'agit bien évidemment d'une impression très subjective de l'intervenant, impression qui demandera à être confortée ou infirmée selon les éléments qu'il recueillera ultérieurement. Une illustration classique est celle du professionnel qui reçoit les confidences d'un enfant et qui connaît bien ses parents issus d'un milieu privilégié et fermé. En effet, il perçoit bien le contexte de la famille et plusieurs contacts avec les parents le laissent croire à un manque réel d'ouverture de leur part ( on peut penser que ces données sont confortées par la direction ou le P.M.S. de l'école, lesquels seraient alors associés à la concertation ). Ces professionnels peuvent se concerter dans la discrétion, pour définir la suite à donner. L'association momentanée de plusieurs personnes ( rappelons que nous insistons pour que le confident ne reste pas seul ) amène un supplément d'idées et de créativité ( mieux vaut être à plusieurs pour examiner discrètement la forteresse familiale, pour rechercher une porte d'entrée et/ou un moyen d'évasion pour l'enfant ...) Cette concertation introduit plus de lucidité dans l'évaluation de la situation ( la forteresse familiale est‑elle ou non inexpugnable et à quel prix ? ...).

 

Le fait de réfléchir à plusieurs permet une mise en question que nous appellerons éthique sur la situation que vivent l'enfant et sa famille ( où est le moindre mal, la moins mauvaise assistance à personne en danger ? ... Peut‑on parler d'aide à l'enfant si l'on est convaincu qu'en allant frapper à la porte de la forteresse, on exposera très probablement l'enfant à de plus grands sévices ? ...).

 

Quelle décision prendre ? Comment orienter les actions futures dans cette première éventualité? On peut distinguer 3 grandes voies possibles :

 

‑ La non-intervention active :

 

Ici, on se limite à garder le contact avec l'enfant seul via des rencontres de paroles menées en un lieu tiers ( par exemple dans un local de l'école ) sans autre intervention active dans la famille dans l'immédiat. Ces rencontres, outre leur intention d'accompagnement thérapeutique, ont pour but d'aider l'enfant à chercher comment il pourrait se protéger efficacement, imaginer des idées nouvelles pour éviter la récidive ... ( par exemple, en trouvant un prétexte pour être mis à l'écart, ne pas être seul avec l'adulte abuseur ...).

 

‑ L'aide moyennement interventionniste :

 

Ici, outre les rencontres de paroles avec l'enfant, on tente d'associer à la réflexion d'autres personnes‑ressources ( comme un membre de la famille élargie ou un autre professionnel proche de la famille ...). Le but est d'étendre la concertation pour recueillir d'éventuelles informations complémentaires et d'obtenir des idées nouvelles de protection.

 

‑ L'intervention active :

 

Ici, les intervenants se confrontent directement à la famille ; dans certains cas, l'on parie que l'abuseur évitera prudemment de s'en prendre à l'enfant, comprenant qu'il vaut mieux céder du terrain plutôt que de laisser ouvrir des poursuites judiciaires inévitablement préjudiciables pour son image sociale ; mais cependant, très souvent, l'on procédera à l'éloignement du jeune.

 

Rappelons qu'il s'agit de chercher où pourrait être le moindre mal à l'avenir pour un enfant déjà massacré dans le présent.

 

2e éventualité

 

Les intervenants de première ligne font appel à une instance compétente et/ou spécialisée et réalisent un montage qui optera pour l'une des voies d'intervention que nous venons de décrire. Toutefois, si l'instance est le S.A.J., il y aura plus que probablement intervention au niveau familial et confrontation aux parents. De plus, dans la plupart des cas, il y a éloignement de l'enfant dans une visée de protection de celui‑ci. Cette voie peut parfois être retenue au cas où il s'agit d'adolescents très ambivalents rencontrés par les membres d'une équipe SOS Enfants.

 

3e éventualité

 

Ici, les intervenants, devant les risques pour l'enfant, interpellent les autorités judiciaires. On y recourt quand on peut estimer que la protection de l'enfant et la probabilité d'inculpation de l'abuseur sont susceptibles d'émaner du Parquet et des Tribunaux. C'est le cas dans les situations d'abus graves impliquant plusieurs enfants et où l'adulte abuseur présente une personnalité franchement pathologique ; ce l'est également quand il y a des traces et/ou des lésions physiques. Dans ces situations, l'enfant est mis à l'abri et l'on confronte l'abuseur aux certitudes que l'on a ( en pratique, ce sont essentiellement les autorités judiciaires qui réalisent ce travail ).

 

Quoi qu'il en soit, l'abuseur « gagne » quand même dans une majorité de cas ; alors il y a de grands risques que soit perdu tout contact avec l'enfant et sa famille.

 

b) Révélation, au sein de la famille, déclenchant une crise

 

1re éventualité

 

La révélation a déjà éclaté au niveau de la famille qui choisit le déni et le refus de tout programme d'aide en provenance des professionnels de première ligne.

 

Seule la voie de la confrontation à l'ensemble de la famille est retenue. Les professionnels de première ligne font le pari, non sans vivre une grande ambivalence, que la révélation de l'abus hors du seul cercle familial permettra une certaine forme de protection de l'enfant. Très souvent, ils tentent de constituer autour de la famille un réseau constitué par exemple d'un médecin de famille, d'un enseignant ... Par rapport à l'enfant, on peut essayer de garder un contact discret avec lui en un lieu tiers avec l'intention thérapeutique de le soutenir et de l'aider à se protéger au mieux.

 

Reconnaissons toutefois que cette piste est délicate à tenir et que dans la plupart des cas, les professionnels opteront pour les autres éventualités.

 

2e éventualité

 

Le montage réalisé par l'association entre les professionnels de première ligne et la structure spécialisée conduit dans la plupart des cas au constat de l'impossibilité d'une aide efficace. En effet, que ce soit le SAJ, un centre PMS ou une équipe SOS Enfants, structures dont la mission prioritaire est l'arrêt de toute maltraitance quelle qu'en soit la forme, ceux‑ci ne peuvent pratiquement pas retenir cette 2e éventualité étant donné la non‑protection plus que probable de l'enfant. D'ailleurs, ils n'ont d'habitude guère le temps d'analyser plus à fond la situation, vu l'emballement, les risques et les émotions soulevés.

 

3e éventualité

 

Celle‑ci sera le plus souvent retenue, d'autant qu'il s'agit souvent d'une situation d'urgence avec crise familiale importante. Les professionnels de première ligne interpellent donc directement et rapidement les autorités judiciaires, si possible dans la journée qui suit la révélation.

 

Nous suggérons vivement que les professionnels concernés se retrouvent directement, avec la famille, devant l'autorité judiciaire pour exposer clairement et objectivement leur point de vue et les motifs de la démarche.

 

Conclusions

 

A travers cette modélisation, nous avons tenté de définir des repères d'interventions dans les situations d'abus sexuels sur mineurs d'âge. Il est clair qu'il y a lieu de bien distinguer les situations d'abus sexuel intra‑ et extrafamilial. En effet, sans vouloir quantifier l'impact du dommage pour l'enfant et sa famille, la transgression commise par un parent sur son enfant doit répondre à un type de programme d'aide précise. Pour y parvenir, nous devons être particulièrement attentifs à l'attitude de collaboration des parents, tant de l'abuseur que du non‑abuseur. C'est cette collaboration, s'appuyant d'une part sur la reconnaissance des faits et d'autre part sur l'acceptation de l'aide et des soins, qui représente la clé qui ouvre l'une des portes évoquées sous forme de catégories. À chaque fois, trois éventualités pourront être envisagées par les intervenants. Toutefois, les professionnels de l'aide que nous sommes, savent que seule une petite proportion des familles ( que nous estimons à 20 % ) acceptera d'emblée et dans le temps le programme de prise en charge. Il ne faudra donc pas confondre échec dans le chef du professionnel et limites dans les potentialités d'une famille. Celle‑ci peut « se camper » dans le déni et le refus alors que les professionnels l'invitent à s'ouvrir à la rencontre et à oser regarder en face ses failles mais aussi ses ressources.

 

N'omettons pas que certains aspects du fonctionnement de la société peuvent contribuer à précipiter le passage à l'acte sexuel, puis à imposer le silence à son sujet. Le manque de solidarité à l'égard des familles, l'invitation sociale ambiante à l'hédonisme, l'affaiblissement du rôle des parents sont quelques paramètres qui peuvent être incriminés. S'il est vrai, in fine, qu'il reste à l'adulte abuseur une part de l'exercice de sa liberté, il serait malsain de lui attribuer une place de bouc émissaire pour toutes les défaillances de la société.

 

Enfin, le professionnel confronté aux situations d'abus, s'il doit souffrir de vivre un sentiment d'échec dans de nombreux cas, doit être encouragé à poursuivre sa mission d'aide en s'appuyant sur une constante réflexion à partir de modèles mis en pratique [4].

 

Emmanuel de Becker

Equipe SOS Enfants

Place Carnoy 16

B‑1200 Bruxelles

 

BIBLIOGRAPHIE

 

1. Candance A., Grosz, Ruth S. Kempe, Michelle Kelly (2000) : Extrafamilial Sexual Abuse : Treatment for Child Victims and their Families. Child Abuse and Neglect, vol. 24, n° 1.

 

2. Chanoit P.‑F. et de Verbisier J. (1999) : Les sévices sexuels sur les enfants, Erès, Psychiatrie et société.

 

3. Furniss T. (1993) : The Multiprofessional Handbook of Child Sexual Abuse, London and New‑York, Routledge.

 

4. Hayez J.‑Y. (1999) : Autour de l'abus sexuel, de sa prévention et de sa prise en charge. DIREM, Bulletin d'information de l'Action Enfance Maltraitée, n° 35.

 

5. Hayez J.‑Y., de Becker E. (1997) : L'enfant victime d'abus sexuel et sa famille : évaluation et traitement, PUF.

 

6. Paradis J.‑P. et Perron A. (1993) : Guide d'intervention pour l'entrevue d'investigation avec l'enfant victime d'abus sexuel intra-familial, édité par le centre des services sociaux du centre du Québec.

 

7. Tremblay C., Hebert M., Piche C. Coping (1999) : Srategies and Social Support as Mediators of Consequences in Child Sexual Abuse Victims, Child Abuse and Neglect, Vol. 23, n° 9.

 

Notes

 

1. Pédopsychiatre du programme SOS Enfants‑Famille des Cliniques Universitaires Saint‑Luc, Place Carnoy 16, B‑1200 Bruxelles.

 

2. Pédopsychiatre, docteur en psychologie, professeur à l'Université Catholique de Louvain, responsable du groupe de pédopsychiatrie, Cliniques Universitaires Saint‑Luc.

 

3. Stagiaire psychologue, Faculté de psychologie, B‑1348 Louvain‑la‑Neuve.

 

4. Par révélation, nous entendons le discours de l'enfant sur l'abus lui‑même, mais aussi ce qui est périphérique au discours : les éléments physiques, les propos autour de la sexualité et de l'attachement ou encore telle ou telle attitude inquiétante.

 

5. Rappelons que l'on désigne par première ligne les professionnels directement impliqués sur le terrain ; dans les situations concernant les enfants, il s'agit des professionnels en contact avec ceux‑ci, par exemple enseignants, infirmières ONE, médecin de famille ... Dans l'article, par souci de simplification, l'on regroupera souvent ces mêmes professionnels, les services de santé mentale ainsi que les structures PMS et IMS. Notons que dans le cadre du décret 98, ces dernières se situent également comme instances compétentes et spécialisées. Tout dépendra en fait de la porte d'entrée de la situation.

 

6. Nous ne distinguerons pas dans cet article l'aide du soin pour une plus grande clarté ; notre propos concerne aussi le moment particulier de la mise en place du cadre d'intervention aux confins de l'aide et du soin.

 

7. Le vocable S.O.S Enfants désigne une structure d'aide et de soins pluridisciplinaire comprenant médecins, psychologues, assistants sociaux, juriste, spécialisée dans la prise en charge des situations de maltraitances et d'abus sexuels.

 

8. En effet, la recherche de preuves conduit rarement à l'établissement d'éléments probants. Un non-lieu risque aussi de conforter l'abuseur dans un sentiment de toute‑puissance. Prenons donc garde à ne pas mythifier la judiciarisation.

 

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(1)  Pédopsychiatre du programme SOS Enfants‑Famille des Cliniques Universitaires Saint Luc, Place Carnoy 16, B‑1200 Bruxelles.

 

(2)  Pédopsychiatre, docteur en psychologie, professeur à l'Université Catholique de Louvain, responsable du groupe de pédopsychiatrie, Cliniques Universitaires Saint Luc.

 

(3)  Stagiaire psychologue, Faculté de psychologie, B‑1348 Louvain‑la‑Neuve.

 

(4)  Par révélation, nous entendons le discours de l'enfant sur l'abus lui‑même, mais aussi ce qui est périphérique au discours : les éléments physiques, les propos autour de la sexualité et de l'attachement ou encore telle ou telle attitude inquiétante.

 

(5)  Rappelons que l'on désigne par première ligne les professionnels directement impliqués sur le terrain ; dans les situations concernant les enfants, il s'agit des professionnels en contact avec ceux‑ci, par exemple enseignants, infirmières ONE, médecin de famille ... Dans l'article, par souci de simplification, l'on regroupera souvent ces mêmes professionnels, les services de santé mentale ainsi que les structures PMS et IMS. Notons que dans le cadre du décret 98, ces dernières se situent également comme instances compétentes et spécialisées. Tout dépendra en fait de la porte d'entrée de la situation.

 

(6)  Nous ne distinguerons pas dans cet article l'aide du soin pour une plus grande clarté ; notre propos concerne aussi le moment particulier de la mise en place du cadre d'intervention aux confins de l'aide et du soin.

 

(7)  Le vocable S.O.S Enfants désigne une structure d'aide et de soins pluridisciplinaire comprenant médecins, psychologues, assistants sociaux, juriste, spécialisée dans la prise en charge des situations de maltraitances et d'abus sexuels.

 

(8)  En effet, la recherche de preuves conduit rarement à l'établissement d'éléments probants. Un non-lieu risque aussi de conforter l'abuseur dans un sentiment de toute‑puissance. Prenons donc garde à ne pas mythifier la judiciarisation.