Paru dans Neuropsychiatrie de l'enfance et de l'adolescence 50 (2002) 466‑474

 

 

Un projet de programme pour répondre à la violence des jeunes (*)

 

A program for dealing with youth violence

 

J.-Y. Hayez (**)

 

Pédopsychiatre, docteur en psychologie, responsable de l'unité de pédopsychiatrie, cliniques universitaires St‑Luc, 10, avenue Hippocrate, 1200 Bruxelles, Belgique

 

Résumé

 

L'auteur décrit les grandes lignes d'un programme d'accompagnement qui peut convenir, moyennement adaptations circonstancielles, aux jeunes auteurs de violence significative. Parmi ceux‑ci, il se limite à considérer les catégories de l'immaturité, de la psychopathie et de la délinquance essentielle. Le programme comporte nécessairement trois axes : il y a les sanctions de l'acte destructeur ; il y a la sollicitude que l'on peut manifester pour la personne du jeune, à travers la qualité des relations quotidiennes proposées, la mise en place de rencontres de paroles instituées et éventuellement la remédiation cognitive et la médicamentation ; il y a enfin la sollicitude pour les systèmes de vie du jeune.

 

Abstract

 

The author describes the main lines of a comprehensive program conceived for violent young people who are immature, psychopathic or delinquent. The program comprises three components : sanctioning of destructive acts ; providing understanding of the young person through the quality of a positive daily relationship, therapeutic dialogue and, if necessary, cognitive changes and medication ; providing support for the family and others who interact with the young person.

 

Mots clés: Destructivité ; Violence ; Délinquance ; Sanctions ; Réparations

 

Keywords: Destructivity ; Violence ; Delinquency ; Sanctions ; Reparation

 


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1. Définition et objectifs ; place de la prévention

 

1. Nous appellerons jeunes violents les enfants et les adolescents qui posent des comportements agressifs extrêmes, soit sous une forme physique déchaînée, immédiatement lisible, soit sous des apparences soft : ils concrétisent une forte destructivité d'autrui ou/et plus rarement de soi, corps ou/et âme. Certains le font une seule fois, avec un résultat catastrophique, comme le viol ou le meurtre ; d'autres répètent à plus ou moins haute fréquence des troubles variés des conduites, couplés plus ou moins fort à une négation de l'autre dans leurs aménagements relationnels.

 

Les fonctionnements actuels de la personnalité de ces jeunes sont variés et mouvants dans la durée ; nous les avons décrits en détail dans l'ouvrage La destructivité chez l'enfant et l'adolescent [1] ; dans le cadre limité de cet exposé, nous n'en retiendrons que trois catégories : la première est celle des jeunes au fonctionnement psychopathique (1) : régis par l'arbitraire et par la volonté de toute puissance, ils aiment sentir en eux une force immense, par laquelle ils veulent soumettre le monde entier et surtout leurs supposés agresseurs ; la seconde est celle des jeunes au fonctionnement délinquant essentiel, tout‑puissants eux aussi, qui mettent toute leur intelligence à chercher indéfiniment des profits matériels et des libertés malhonnêtes.

 

D'autres fonctionnements, non tout‑puissants ceux‑ci, mais simplement immatures, conduisent à une violence erratique, via l'inorganisation diffuse de la personnalité, peu capable de résister aux frustrations et aux tentations de la vie.

 

Nous nous en tiendrons à ces trois catégories, bien qu'une méchante violence puisse également surgir de la forte souffrance morale ( alors ... on a « la haine ») voire même, rarement et à certaines conditions, de la bonne santé mentale adolescente !

 

Par ailleurs, on ne peut pas statuer avec certitude sur le degré de discernement et de liberté intérieure à l'oeuvre pour produire chaque acte destructeur qui résulte concrètement de la violence : bien des destructions, même graves, n'ont pas été pensées ni voulues, en tout cas pas avec l'intensité atteinte. Le programme que nous décrirons tout de suite est principalement pensé en référence aux transgressions et destructions majoritairement intentionnelles : nous faisons confiance à la créativité du lecteur pour en tirer les adaptations requises quand c'est plus mélangé ou plus incertain.

 

2. Quel projet destinons‑nous aux jeunes intentionnellement violents ?

 

La communauté sociale devrait fondamentalement les encourager à désirer et à mettre en oeuvre davantage de convivialité ; corollairement, elle devrait s'opposer à la récidive de leur violence et se montrer particulièrement vigilante aussi longtemps que cette nouvelle socialité n'est pas bien intégrée. Mais le coeur du projet est bien positif : accroître leur envie d'un fonctionnement sociable, à l'intérieur duquel ils se donnent le droit de réaliser leur créativité personnelle.

 

Nous, professionnels visant la santé mentale des jeunes et la remédiation de leur psychopathologie, sommes de plus partie prenante dans ce projet, dont nous élaborons ou/et conduisons même directement d'importants volets. Dans la suite de cet article, nous montrerons de façon explicite où et comment pédopsychiatres, psychologues et disciplines associées sont concernés (2).

 

3. Ils le sont déjà via la mise en place d'une excellente prévention, par laquelle commence le projet précité. Contentons‑nous d'en esquisser les grandes lignes.

 

Nous pourrions d'abord intensifier un ensemble d'attitudes destinées à tous les jeunes : reconnaissance et accueil de leur personne, authentique et sans démagogie : adaptation des lieux de vie et de travail à leurs besoins et caractéristiques ; place utile prévue pour eux ; davantage de présence amicale des adultes dans leur vie ; exercice d'une fonction paternelle sociale cohérente, régulatrice à l'occasion mais surtout encourageante et témoignant de ses propres valeurs, etc.

 

D'autre part, nous pouvons viser à améliorer la capacité d'autodéfense des victimes potentielles de la violence, tous âges confondus, plutôt que tout miser sur le signalement des méchants, au résultat si souvent hasardeux, et sur une victimologie de plus en plus doloriste.

 

2. Et quand la violence s'exerce quand‑même ?

 

Nous allons esquisser un programme d'intervention à mettre en oeuvre quand la violence se manifeste quand même, nonobstant une excellente prévention.

 

Ce programme est destiné à un système‑client constitué par les jeunes en interaction ou en absence d'interaction concrète avec leur famille (3) et leur entourage informel. Nous nous désignerons, nous, les professionnels, comme le système des intervenants ( ou des professionnels ).

 

Ce second système peut espérer conduire le premier vers davantage de convivialité, s'il s'avère capable de concevoir et d'incarner dans le quotidien un programme d'ensemble, intense, cohérent, qui intègre sans les hiérarchiser des objectifs thérapeutiques, sociaux et éducatifs. Ces derniers incluent l'éducation au respect des grandes lois humaines fondamentales et de celles des lois de la cité qui les traduisent ; pour stimuler ce respect ou au moins pour améliorer l'obéissance aux lois, il est souvent ‑ mais pas systématiquement ‑ indiqué d'inclure une participation judiciaire au programme.

 

Le rôle et la place concrète des pédopsychiatres et des psychologues sont importants pour concevoir et réaliser le programme. Il leur revient d'exercer l'une ou plusieurs des fonctions que voici :

 

• participer informellement d'un état d'esprit qui favorise la conception et la réalisation du programme, et, entre autres, veiller à ce qu'il apparaisse comme un ensemble ;

 

• en élaborer des parties, aussi bien leur contenu que les processus de leur application ;

 

• dialoguer avec les autres professionnels ou les parents qui l'appliquent ; les conseiller, les soutenir ;

 

Tableau 1

Les fonctions du psy dans le programme

 

 

• faire partie d'équipes multidisciplinaires qui en appliquent des parties plus ou moins spécifiques : par exemple, équipes de prévention ; équipes d'expertise qui se chargent du diagnostic ; équipes qui gèrent spécifiquement les Prestations d'Intérêt Général (PIG), la médiation pénale ; institutions résidentielles de rééducation pour jeunes délinquants, maisons d'arrêt pour mineurs, etc ;

 

• appliquer eux‑mêmes directement des parties du programme, soit au même titre que tout le monde, soit avec des spécificités.

 

Le Tableau 1 schématise ces différentes implications des psy.

 

2.1. État d'esprit du programme

 

Pour commencer, soulignons deux éléments essentiels dans ce que l'on pourrait appeler l'état d'esprit, l'ambiance générale du programme.

 

1. Le vécu émotionnel du système des professionnels est puissamment sollicité par ces jeunes tellement difficiles et par leur entourage.

 

Ainsi le jeune immature, terreau de base des banlieues populaires, avec la violence musculaire qu'il agite sous le nez de tous, est‑il facilement vécu comme l'ennemi à abattre ou à tout le moins à mettre en cage en priorité : il exaspère, décourage et, d'agence sociale en contrat de sécurité, on l'abandonne vite au trottoir des SDF sans intérêt. Le jeune psychopathe, style Orange mécanique, réveille parfois nos désirs d'anarchie et fascine ; ou alors, il angoisse sans qu'on l'avoue, et on évite subtilement de contrarier son chemin. Quant au jeune délinquant essentiel, on l'inscrit vite dans la liste des Mesrine irrécupérables, surtout s'il récidive dans le « pigeonnage » de celui qui lui offre son amitié, et on le renvoie à une solitude radicale.

 

Tant mieux donc si le système professionnel met en place un dispositif d'auto‑évaluation de son contre‑transfert. Tant mieux s'il se donne les moyens de travailler et, pour paraphraser Winnicott, de le ramener vers les rives d'une « sérénité suffisamment bonne ! ».

 

2. Autre constituant essentiel d'un état d'esprit, le système des intervenants devrait veiller à constituer un ensemble sociable ! C'est un préalable essentiel à qui prétend restaurer la sociabilité des autres ! Préalable qui commence par le respect, voire la sollicitude des professionnels les uns pour les autres.

 

Se connaître entre intervenants ; se parler ; penser que ce que le collègue fait, c'est important aussi ; lui faciliter la vie ; s'être réparti les tâches complémentaires, sans trop de lacunes, mais sans non plus de superpositions confusionnantes, où l'on marche sur les pieds de son frère en le disqualifiant ; bien connaître les grandes lignes de l'ensemble du programme, son organisation et notamment ses niveaux hiérarchiques et les respecter.

 

S'il a été institué une autorité de référence (v. p. 8), les autres professionnels doivent se plier aux impulsions et à l'organisation générale qu'elle met en place, et elle doit se souvenir qu'elle n'est jamais que la déléguée d'une société démocratique : elle est donc priée d'écouter et de tenir compte de chacun, chargée de soutenir et d'encourager autant que de trancher. Si des rites et des contenus de communication sont convenus entre soi ou avec le système-client, il s'agit de s'y tenir, sans passages à l'acte ...

 

Bien loin de nos habitudes d'orgueil et de rivalité, ces attitudes ? : Oui, peut‑être, mais quel confort, quelle efficacité, et finalement quelle joie partagée quand nous pouvons les faire nôtres !

 

2.2. Acte premier du programme : mettre en place une autorité de référence

 

1. Cette autorité, qu'on gagne à mettre en place précocement, exercera les dimensions ultimes de la fonction paternelle sociale à l'intention du système‑client. Quant aux professionnels, ils devraient accepter qu'elle soit responsable de la décision d'appliquer l'ensemble du programme, et du contrôle de son devenir, sans la saboter par l'ignorance ou par des passages à l'acte plus ou moins rationalisés.

 

La composition de l'autorité de référence est variable :

 

• dans certains cas, le plus souvent les plus légers, on ne passe pas par les autorités judiciaires et les parents ( ou des éducateurs en institution résidentielle ) restent les ultimes décideurs ;

 

• dans d'autres, toujours non‑judiciarisés, tout le monde, parents inclus, se met d'accord pour désigner comme autorité de référence une autorité administrative ( par exemple un service social d'État ) ou encore on constitue une association momentanée qui exerce cette fonction pour les besoins de la cause : par exemple, le représentant d'un service social d'État, celui d'une école et celui d'un centre de santé mentale ; des psy peuvent donc y être inclus, en référence à une fonction de direction qu'ils sont à même d'exercer dans certaines circonstances ;

 

• dans les cas judiciarisés, le juge pour mineurs y occupe ipso facto la place centrale ; il travaille souvent seul, mais pourtant rien ne l'y oblige : il pourrait décider de mettre en place une autorité de référence multidisciplinaire, dont les autres membres n'ont pas la même position hiérarchique que lui.

 

Quoi qu'il en soit, tous les professionnels, même s'ils ne sont pas membres effectifs de l'autorité de référence, participent aussi, à un second degré, à la fonction paternelle sociale dont ils devraient relayer la voix.

 

2. Les missions principales de l'autorité de référence sont :

 

• être l'ultime décideur du contenu du programme d'accompagnement sans en avoir nécessairement élaboré soi‑même toutes les dimensions techniques ;

 

• énoncer des commentaires‑clé sur ce qui est en jeu, au moins à l'intention du système‑client : paroles fortes, brèves, compréhensibles, scandées et répétées, où elle résume ce qui s'est passé ( la violence ) et pourquoi, sans y réduire le jeune. Elle dit aussi au système‑client ce qu'on exige de lui à l'avenir et ce qu'on lui propose. Elle résume enfin les grandes lignes du programme destiné à y pouvoir ;

 

• évaluer régulièrement l'application du programme par chacun, professionnels inclus, ainsi que l'évolution du jeune et du système‑client ; en fonction de ce qui lui est rapporté, adapter le programme et sanctionner, en référence au degré de correction dans l'application de celui‑ci ;

 

• après un certain temps ‑ de l'ordre de deux à trois ans dans les cas graves­ - décider la clôture ou l'assouplissement significatif du programme, ou la réorientation du système client vers un autre ; mais l'autorité de référence peut encore décider que le moindre mal, c'est de supporter le statu quo pour un nouveau terme.

 

3. Parmi toutes les qualités d'être que l'on peut attendre de l'autorité de référence, citons :

 

• la légitimité : elle ne doit jamais sortir de son mandat social ; en particulier, l'aide contrainte ne peut être gérée que par un magistrat. Non aux pressions entre-deux dont sont friandes certaines agences sociales !

 

• une correction totale dans ses relations aux autres, en fonction de ce qui a été convenu et un rapport correct aux grandes lois humaines et aux lois de la cité qui les traduisent ;

 

• l'intensité de son engagement pour tous ; le non-effritement de celui‑ci dans la durée ; la rapidité de ses réflexes en cas de besoin ; l'accessibilité ;

 

• la force ; la capacité d'imposer de justes décisions et celle de sanctionner ;

 

• une capacité conjointe de bienveillance et d'encouragement ;

 

• l'humilité : comme nous l'avons déjà dit, l'autorité de référence doit se souvenir en permanence qu'elle n'est jamais que déléguée à cette fonction par une société démocratique ; elle doit s'appliquer à elle‑même la fonction paternelle qu'elle destine aux autres et, entre autres, pouvoir s'auto‑évaluer et changer.

 

2.3. Présentation synthétique des interventions du programme d'accompagnement

 

Celui‑ci comporte une dimension diagnostique menée en référence à des critères bio‑psycho‑sociaux ; le diagnostic est toujours soumis à réactualisation et nourrit le contenu des interventions éducatives, thérapeutiques et sociales qui s'ensuivent.

 

Ces dernières se distribuent sur trois axes, nécessairement, simultanément et sans hiérarchie entre eux :

 

1. Le premier axe, c'est celui d'une sanction de l'acte destructeur. Il gagne à s'appliquer quasi‑indépendamment des deux autres. Le contenu de la sanction est déterminé en référence à deux critères :

 

• le résultat concret de l'acte, c'est‑à‑dire la quantité et la qualité de destruction physique ou/et morale observable résultant de la violence ;

 

• la part de discernement et de liberté intérieure qui a présidé à sa mise en oeuvre : on peut parler ici de la part d'intentionnalité destructrice, ce qui est souvent très délicat à apprécier.

 

Nous ne commettrons donc pas l'erreur commune qui consiste à lier la nature de la sanction au type de personnalité du jeune. Par contre, la procédure d'application de la sanction, elle, tient bien en compte les caractéristiques et la capacité de la personne qui a posé l'acte.

 

2. Le second axe, c'est celui de la sollicitude envers la personne du jeune, et le troisième, celle envers son entourage et, s'il le faut, envers les conditions matérielles de sa vie. Les axes deux et trois, sont en très large résonance mutuelle : obtenir des améliorations dans l'un rejaillira très probablement positivement sur l'autre ; l'inverse est malheureusement vrai également.

 

2.4. L'axe des sanctions

 

Les sanctions, ici, ce sont les réponses sociales qui marquent le coup en réaction à l'acte destructeur. Par elles, on espère des remaniements intrapsychiques du jeune, jugés intéressants dans la perspective de sa meilleure socialisation : capacité et projet d'adaptation plus prudent au réel social; amplification d'une conscience morale plus mûre, remaniement du système de valeurs, etc.

 

Quant à la nature des sanctions, rappelons‑nous d'abord que décider de s'abstenir de réagir, c'est déjà une forme de sanction, qui n'a rien à voir avec l'impuissance ni la démission ; elle produit souvent des effets face à des transgressions à la fois mineures et en quantité pas trop étouffante.

 

Mais, face à des transgressions graves, on n'a pas le choix : des sanctions actives s'imposent.

 

Les trois premières sont chacune indispensable ; elles consistent à :

 

1. Dire ou rappeler ce qu'exigent les grandes lois humaines et celles des lois de la cité qui les traduisent. Elles interdisent notamment la violence et la destruction et beaucoup pensent même qu'elles comportent un volet d'injonction positive, c'est‑à‑dire qu'elles demandent à chacun de la sollicitude pour son frère humain, si pas pour tout ce qui est vie.

 

La procédure que prend cette énonciation de la loi est parfois mal comprise ; pour notre part, nous ne souhaitons pas que Zeus lance ses foudres du haut de l'Olympe, mais bien qu'existe un dialogue entre deux humains : pour le moment, l'un exerce la fonction paternelle et l'autre s'est égaré. Même si, in fine, la loi s'impose à tous, elle revêtira d'autant plus de sens aux yeux du jeune si on s'est d'abord écoutés, expliqués, si l'adulte a pu témoigner authentiquement de ce qu'il pensait, etc. Ce dialogue sur la loi, c'est bien l'affaire de tous dans le quotidien, même lorsqu'existent des moments plus solennels et des délégués plus officiels pour y procéder, comme les magistrats.

 

2. Veiller à ce que ce respect des lois soit effectif dans le quotidien de tous. Si la loi dit que l'on ne peut pas voler, il faut obtenir du jeune une restitution des objets de recel ou de provenance très douteuse qui traînent dans sa chambre. Si l'on pense qu'elle inclut aussi que l'on ne peut pas se droguer ni consommer d'alcool fort, il faut contrôler à l'occasion ce qu'il en est. Si l'on est au courant d'un risque de récidive dangereuse, il faut faire quelque chose d'intense pour l'empêcher, même si l'on est thérapeute et qu'on l'apprend par la thérapie ... En plus, et surtout avec les délinquants essentiels, il faut dire non aux petits tests pseudo‑anodins, style « Puis‑je fumer dans votre bureau ? », dont ils déduiront, par généralisation, que l'adulte testé respecte ou ne respecte pas toutes les lois. Etc.

 

3. Exiger un dédommagement chaque fois qu'une destruction physique ou morale palpable résulte d'une violence intentionnelle ; le proposer si le résultat est là mais que la violence était accidentelle.

 

Ce dédommagement consiste souvent en heures de travail visant une reconstruction positive concrète en compensation totale ou partielle, identique ou différente, de la destruction générée par l'acte.

 

Le dédommagement peut être très formalisé, comme dans les prestations d'intérêt général, ou conçu plus informellement et plus rapidement, de manière qu'il se négocie et s'effectue dans un temps vécu significatif pour le jeune. La quantité de sueur qu'il connote doit être proportionnée à l'intensité de la destruction opérée ; tant mieux bien sûr, si l'on motive positivement le jeune à son propos, et si on l'associe même à sa conception, mais ce n'est pas tout à fait indispensable ; la procédure de son application, elle, doit tenir compte de la psychologie et des capacités du jeune : par exemple, un jeune immature a besoin de beaucoup plus de soutien et d'encouragement qu'un jeune délinquant essentiel. Conçu et exécuté de la sorte, le dédommagement n'a rien d'une punition et il faut pouvoir en discuter avec les jeunes qui le ressentiraient autrement. D'ailleurs, une rela­tion positive avec le professionnel qui soutient le processus est essentielle ; la présence encourageante et déterminée de celui‑ci peut avoir autant d'impact positif que la mesure elle‑même.

 

Tableau 2

Quelques applications des différences dédommagement‑réparation de soi

 

 

4. Sans être obligatoire, la sanction suivante est néan­moins bien souhaitable : il s'agit de provoquer l'issue d'actes évalués positifs tant par le jeune que par les professionnels ou/et d'en reconnaître l'advenue spontanée, dans la suite temporelle assez proche de la destruction ; on n'est néanmoins pas toujours tenu, loin de là, de faire faire au jeune un lien mental conscient entre sa « réparation de soi » au sens kleinien du terme et la destruction d'estime de soi, parfois purement inconsciente, qu'avait engendrée sa violence.

 

Les actes positifs en question ici sont soit symboliques, à ce que l'on dit, comme de présenter ses excuses à la victime, soit porteurs d'un poids de réalité plus ou moins intense. Un acte symbolique ne devrait jamais prendre la place d'un dédommagement. Quant à ceux qui engagent aussi temps et sueur, c'est plus complexe, mais il faut toujours y regarder à deux fois avant de faire passer l'un pour l'autre ( Tableau 2 ).

 

5. Les récompenses d'une meilleure socialisation ulté­rieure constituent, elles aussi, des sanctions souhaitables. Elles sont de nature dite morale ‑ ce sont alors pratiquement les paroles de valorisation ‑ mais elles peuvent également être matérielles, soit bien prévues dans un programme behavioriste, soit tombant à l'improviste comme de bonnes surprises.

 

Deux remarques à leur sujet : elles devraient sanctionner plus fondamentalement l'effort que le résultat même si, bien sûr, on ne peut pas vraiment ignorer celui‑ci ; elles ne devraient jamais sentir la volonté de récupération non avouée, ce que détesteront particulièrement les jeunes au fonctionnement tout‑puissant.

 

6. Quant aux punitions matérielles, c'est‑à‑dire aux privations de plaisir jusqu'à la privation de liberté de mouvement, tous les spécialistes de la pédagogie attirent l'attention sur le nombre de leurs effets négatifs ou aléatoi­res ; les jeunes les plus perturbés se sentent vite persécutés par l'atteinte à leur puissance ou à leur droit au plaisir qu'elles instaurent. On peut donc assez souvent s'en passer, essentiellement si les trois catégories de sanctions obliga­toires déjà décrites sont appliquées clairement et avec consistance.

 

Il faut noter néanmoins que, paradoxalement, les jeunes au fonctionnement tout‑puissant ne comprendraient proba­blement pas qu'elles ne s'ajoutent pas au reste après leurs agressions les plus fortes ; ils y verraient le signe de l'impuissance ou de l'indifférence de la société, ce qui les provoquerait à en remettre ! Alors une punition en quantité raisonnable peut parfois s'ajouter au reste comme un moindre mal, sans atteindre des durées désespérantes qui anesthésient définitivement le désir de changer. Par exem­ple, trois mois à passer en centre fermé à haute qualité pédagogique, c'est peut‑être une punition mais ça laisse de l'espoir et ça rend possible que le jeune soit confronté bon gré mal gré aux autres composantes du programme.

 

7. Enfin, le bon sens devrait indiquer comme allant de soi une dernière catégorie de sanctions ; elles consistent à séparer le jeune de ceux de ses systèmes de vie qui sont et surtout qui restent dangereux pour sa santé physique et morale. Malheureusement, des slogans politiques à la mode, aux intentions économiques souvent camouflées, couplées à une multiplication anarchique d'agences sociales prêtresses du seul bon travail dans le milieu naturel, nous serinent que tout le salut est dans l'ambulatoire, et qu'il faut vraiment être d'une époque révolue pour oser proposer un placement résidentiel. Et c'est ainsi qu'on transforme à la douzaine des enfants et des préadolescents en interaction difficile avec des milieux à risques en jeunes au fonctionnement immature ou tout‑puissant bien stabilisé.

 

Tableau 3

 

Composantes d'une éducation quotidienne de qualité, appliquées à trois catégories de personnalité

 

 

2.5. L'axe de la sollicitude envers la personne du jeune

 

Nous passerons plus brièvement en revue les deux autres axes du programme qui nous sont davantage familiers.

 

Le second, celui d'une sollicitude envers la personne du jeune, regroupe quatre grandes intentions :

 

1. Offrir au jeune des relations humaines de grande qualité. Ces relations ont des visées multiples : simple camaraderie et partage d'idées, de sport, de culture, de petites et grandes joies entre personnes de génération différente ; réalisation de tâches communes, gestion du quotidien ; support à l'instruction ou à l'apprentissage professionnel et aussi, en partie et alors intentionnellement, visée d'éducation quotidienne.

 

Il est essentiel que le système des professionnels offre au jeune ces liens de qualité : tous sont conviés à les proposer, de l'éducateur au psychothérapeute en passant par le magistrat, étant bien entendu que, pour exercer sa mission propre, chacun devra y élaborer des modalités spécifiques.

 

De son côté, le jeune ne s'y donne vraiment, et souvent à la longue, que s'il repère que les adultes en font autant, c'est‑à‑dire qu'ils s'y donnent aussi, qu'ils y engagent des dimensions authentiques et précieuses d'eux‑mêmes, tant dans leurs réserves d'amitié discrète que dans leurs idées les plus personnelles.

 

Ce ne sont pas les pièges qui manquent sur cette route fondamentale des liens de qualité : le jeune au fonctionnement immature risque de décourager par sa manière de claquer les portes, et il faut revenir patiemment vers lui ; le jeune au fonctionnement psychopathique, lui, aime les démonstrations de force et déteste se sentir récupéré : il n'apprécie donc qu'un compagnonnage discret; quant au jeune délinquant essentiel, « accro » à l'idée du profit à tout prix et menacé par la « tentation du bien » que représente l'offre de l'adulte, c'est probablement lui qui malmènera le plus radicalement ce qui, au début, n'est pour lui qu'un pseudo‑lien. Néanmoins si l'adulte lui reste fidèle, patiemment, en prévoyant les mauvais coups à l'avance, et en croyant ferme que le jeune ne se réduit pas à sa délinquance, peut‑être ce dernier finira‑t‑il par s'y laisser apprivoiser lui aussi.

 

S'accrocher, ça en vaut la peine, et, une fois ces liens engagés, le jeune sera davantage sensible au témoignage de vie de l'adulte, en même temps qu'il bénéficiera d'autres dimensions de l'éducation quotidienne résumées dans les quatre derniers rangs du Tableau 3.

 

2. Repérer les lacunes et dysfonctionnements cognitifs qui existent chez un certain nombre de jeunes violents, notamment les immatures, et y remédier. Il s'agit néanmoins de le faire dans une ambiance plaisante, attractive pour le jeune.

 

3. Proposer des médicaments, en complément du reste. Ce peut‑être une mesure réaliste et efficace, qui s'indique à propos des jeunes très impulsifs, générateurs d'une violence physique qui les encombre eux‑mêmes ; et il y a aussi les jeunes dépressifs négativistes, les états‑limites et les psychotiques, pour qui nous disposons de médicaments contemporains plutôt efficaces pour réduire les symptômes. L'expérience montre qu'il y a moyen de parler avec nombre de jeunes des médicaments, c'est‑à‑dire de la part autonome du corps. Tous ne les refusent pas, loin de là, et ceux qui acceptent la médication voient souvent leur vie sociale facilitée et se trouvent davantage calmes de l'intérieur et donc accessibles à une réflexion approfondie sur soi.

 

Tableau 4

L'organisation des entretiens et des psychothérapies

 

 

4. Offrir au jeune des rencontres de paroles instituées, à visée cognitiviste, cognitivo‑behavioriste, à visée d'introspection ou à visée mixte.

 

Ces rencontres relèvent de deux catégories :

 

• il y a les entretiens, demandés par les professionnels, de préférence clairement et fermement, auxquels le jeune est obligé d'assister, régulièrement et poliment mais pas de s'y exprimer : au thérapeute à s'y montrer assez engagé et attractif que pour l'inviter à le faire, ce qui réussit régulièrement, au moins jusqu'à un certain point ;

 

• et il y a les psychothérapies qui, elles, sont demandées par le jeune, d'emblée ou après un certain temps, avec sa manière à lui de s'exprimer qu'il faut parfois décoder ; elles doivent l'être fondamentalement dans la perspective d'une meilleure rencontre de Soi et d'une mobilisation de ses attitudes propres, et non pas dans la perspective d'une plainte sociale.

 

Bien des questions se posent quant à la nature, à l'organisation et aux connexions des entretiens et des psychothérapies. Elles sont schématisées dans le Tableau 4.

 

2.6. L'axe de la sollicitude envers les systèmes de vie

 

Le troisième axe du programme est celui de la sollicitude envers les systèmes de vie qui interagissent avec le jeune ; on peut y ajouter le projet d'améliorer les conditions matérielles de cette vie, lorsqu'elles sont momentanément toxiques pour la santé physique ou/et mentale de celui‑ci.

 

Nous savons combien sont variables et mouvants dans la durée des paramètres comme l'accessibilité de chacun de ces systèmes, leur capacité de mise en question de soi, ainsi que celle de se mobiliser : à un extrême, c'est pratiquement le jeune tout seul à qui l'on impose le programme ; à l'autre, beaucoup de monde s'avère très collaborant : c'est fondamentalement plus intéressant, quoiqu'il faille déployer beaucoup d'énergie pour bien gérer le programme.

 

N'oublions jamais que nous, professionnels, constituons un de ces systèmes qui interagit avec les jeunes ; dans cette affaire, nous avons donc cette position inconfortable d'être à la fois juge et partie. Nous y avons fait allusion précédemment, en indiquant combien était importante notre capacité d'autocritique, de perception de notre contre-transfert, bref d'évaluation permanente de l'adéquation de nos attitudes aux besoins du jeune.

 

En s'adaptant à la nature et aux besoins de chacun des systèmes concernés, la sollicitude à son égard peut se concrétiser via les mêmes composantes que celles évoquées à l'axe 2.

 

En voici deux exemples :

 

• toute la famille gagne à ce qu'on noue avec elle des relations humaines de qualité ; en deçà de ce qui s'y dit, elle y voit déjà le signe de sa valeur reconnue, ce qui l'encourage à mieux respecter le jeune ;

 

• des entretiens systémiques menés avec le jeune et tel enseignant qui représente l'école, ou tel éducateur expérimenté qui représente le lieu de vie résidentiel, ont plus d'une fois contribué à sérénifier les relations, pour peu que l'adulte s'y présente, lui aussi, de façon humble et authentique ... Sans néanmoins y faire sa psychanalyse personnelle, et sans oublier non plus qu'il reste le garant d'une fonction parentale quotidienne.

 

Via cette sollicitude manifestée aux différents systèmes, on ne vise pas toujours à les rendre tout de suite plus adaptés aux besoins du jeune. On vise d'abord et avant tout à ce qu'ils se sentent bien et à ce qu'ils aient davantage envie de fonctionner de façon conviviale. Et selon l'adage bien connu, des effets bénéfiques sur le jeune peuvent s'ensuivre par surcroît ... Après, on peut parler plus explicitement éducation.

 

Référence

 

[1]. Hayez J.-Y. La destructivité chez l'enfant et l'adolescent : clinique et accompagnement. Paris : Dunod ; 2001.

 

Notes.

 

*. Communication présentée lors des Journées nationales de la Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, 18‑19 mai 2001, Nice, Acropolis.

 

** Auteur correspondant.

Adresse e‑mail : mailto:jyhayez@uclouvain.be  ( J.-Y. Hayez ).

 

1. Du moins dans notre acception du terme ! On sait combien les définitions de la psychopathie sont plurivoques selon les auteurs.

 

2. Et, pour gagner de la place, nous les désignerons par le vocable familier psy.

 

3. Dans les cas graves où existent de nombreux dysfonctionnements dans les interactions familiales, et au moins là, il nous semble faux et démagogique de mettre la famille sur le même pied que les professionnels ; elle est bénéficiaire du programme, comme le jeune. Néanmoins, il va de soi que tant elle que le jeune doivent être respectés, écoutés, invités à s'associer à l'élaboration du programme là où c'est possible, encouragés à réaliser les parties positives de leur projet de vie, etc.

 

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(*)  Communication présentée lors des Journées nationales de la Société française de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent, 18‑19 mai 2001, Nice, Acropolis.

 

(**)  Auteur correspondant.

Adresse e‑mail : mailto:jyhayez@uclouvain.be  ( J.-Y. Hayez ).

 

(1)  Du moins dans notre acception du terme ! On sait combien les définitions de la psychopathie sont plurivoques selon les auteurs.

 

(2)  Et, pour gagner de la place, nous les désignerons par le vocable familier psy.

 

(3)  3. Dans les cas graves où existent de nombreux dysfonctionnements dans les interactions familiales, et au moins là, il nous semble faux et démagogique de mettre la famille sur le même pied que les professionnels ; elle est bénéficiaire du programme, comme le jeune. Néanmoins, il va de soi que tant elle que le jeune doivent être respectés, écoutés, invités à s'associer à l'élaboration du programme là où c'est possible, encouragés à réaliser les parties positives de leur projet de vie, etc.