A propos des bébés-médicaments

 

En 2007, l'Etat belge a promu une loi pour fixer les conditions positives de la procréation médicalement assistée : A cette occasion, il a été légiféré sur cette application particulière que sont les bébés médicaments : la aratique est admise à titre exceptionnel ( ... ) quand c'est le seul moyen à tenter pour guérir un proche d´une pathologie gravissime ... Et l'Etat belge ajoute, avec une candeur suspecte : on doit vérifier que le bébé à procréer de la sorte est aussi attendu pour lui-même, et pas seulement comme médicament à venir : Comme si, dans de telles conditions, des parents allaient jamais admettre le contraire ... Mais au moins, l'Etat a-t-il donné une porte de sortie à la sensibilité d'une partie des députés appelés à voter et jusqu´alors réticents ...

1. Je vous invite d’abord à prendre connaissance du chapitre « Bébés médicaments » écrit en 2006 dans l’ouvrage collectif le sens de l’homme, avec Jean Michel Longnaux, philosophe.

 

2. Ensuite un interview réalisé par le Père Charles Delhez et publié dans le journal Dimanche : LES PROGRÈS BIOTECHNOLOGIQUES Un risque pour la dignité humaine ?

 

 

 

LES PROGRÈS BIOTECHNOLOGIQUES

 

Un risque pour la dignité humaine ?

 

Les progrès rapides de la science autour de la procréation interrogent la conscience humaine. Des lois essaient de baliser le terrain. Questions au professeur Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre à l’UCL.

 

Ne serions-nous pas pris en otage par les progrès de la science?

 

La science continue à nous faire mieux connaître la réalité et nous permet de grands

progrès dans la qualité de vie. Des risques existent néanmoins, un emballement occasionnel est toujours possible. Certains médecins pourraient réduire les humains qu’ils manipulent à des sources de cellules ou à des masses tissulaires et oublier cette réalité mystérieuse de la transcendance de la vie humaine sur la matière. Ils pourraient oublier aussi de bien évaluer la qualité globale de la vie qu’ils créent ou maintiennent biologiquement et enfin, oublier d’inclure leurs actes dans un projet de santé publique mondiale : les prouesses mises au service d’enfants et de familles de pays industrialisés ont régulièrement des coûts exorbitants, alors que l’on ne trouve pas l’argent pour répondre aux besoins de santé élémentaires des enfants de la majorité de la planète. Ne faut-il pas dire «Non», tôt ou tard, à ce vertige coûteux de la toute-puissance technologique?

 

Le manque n’est-il pas constitutif de la nature humaine?

 

Nos sociétés supportent en effet de moins en moins le manque. Nous cherchons à combler tous nos besoins très vite par des objets immédiats que nous voyons comme les conditions de notre bonheur. S’il n’y a pas cette satisfaction ample et rapide, cela est souvent vécu comme une moindre qualité humaine. Si, par exemple, une grossesse désirée risque de déboucher sur la mort du bébé, il faut faire l’impossible pour «sauver» celui-ci, même s’il s’agit d’un très grand prématuré. Par contre – et voici bien un incroyable paradoxe – si l’on découvre que le fœtus est handicapé, alors sa famille risque de se sentir entravée dans ses projets ; on pousse à l’avortement. Ne pouvons-nous donc pas rester confiants dans le sens de nos vies, dans notre valeur, et redevenir suffisamment heureux en assumant des manques quand c’est mieux ainsi. Et c’est mieux ainsi lorsque vouloir les combler à tout prix aggrave la fracture de l’injustice ou met en péril la qualité de l’affectif et du spirituel dans les relations.

 

A accepter de moins en moins les limites de notre condition humaine, le risque est de ne jamais être satisfaits, d’en vouloir toujours plus et encore plus, d’accepter que ce soient les objets et les marchands qui dominent le monde, de créer de moins en moins de pensée, d’imagination, d’idées pour dire ce qu’est la vie.

 

L’enfant ne serait-il pas en danger d’instrumentalisation?

 

Un enfant qu’on met au monde, c’est une personne ; c’est, radicalement, un autre sujet humain que nous. Je suis convaincu que nous devrions lui laisser le champ libre pour qu’il vive et aime sa vie, comme un livre dont il doit lui-même écrire les pages. Sa vie biologique vient des parents ; mais sa vie humaine, sa vie spirituelle, c’est son trésor à lui. On ne devrait pas l’envahir en décidant, à sa place de ce que seront les missions-clé de sa vie. L’exemple du bébé-médicament convient ici. Le risque est grand qu’il ne soit plus conçu pour lui-même, qu’il soit “ instrumentalisé ”. Rappelons-nous le beau texte du poète Khalil Gibran : “Vos enfants ne sont pas vos enfants. Ils sont les fils et filles de l’appel de la Vie à elle-même. Ils viennent à travers vous mais non de vous.” Dans le cas du bébé-médicament, non seulement, il n’est pas attendu pour lui-même, mais on décide pour lui et à son insu un geste capital qui engage son corps. Il y a donc, je pense, des interdits à poser. À condition d’être bien situés, ne sont-ils pas les meilleurs garants de la liberté pour tous et de l’ordre social?

 

Et la dignité humaine de l’embryon, surnuméraire ou non…

 

Effectivement. Je me demande si l’adulte qui doit prendre des décisions concernant les embryons ne voit pas se dissoudre en lui l’idée que l’être vivant sur lequel il se propose d’agir est peut-être déjà un humain à part entière : embryon, “ surnuméraire ” ou non, manipulé à l’envi, fœtus avorté, faut-il vraiment faire l’impasse sur l’idée de leur dignité humaine ? Qui peut dire quand commence la nature, la qualité de la vie? Oter la vie à un humain, si minuscule soit-il, constitue un geste grave. Y réfléchit-on assez dans les laboratoires?

 

Recueilli par Charles DELHEZ