Paru dans Lucarne # 04, novembre - décembre 2006, page 9 à 11.

 

 

Amis ou ennemis ?

 

 

 

Dès l’âge de onze ans, huit jeunes sur dix fréquentent, chaque jour, Internet. Les multimédias font désormais partie de leur quotidien.

 

Comment analyser ce phénomène? Quels sont les bienfaits potentiels, mais aussi les risques ?

 

Le point avec le Pr Jean-Yves Hayez, chef du Service de pédopsychiatrie des Cliniques universitaires Saint-Luc.

 

Les adolescents et les multimédias

 

Lucarne : Que dressez-vous comme état des lieux à propos des jeunes et des multimédias ?

 

Pr Jean-Yves Hayez : Les jeunes fréquentent de plus en plus les écrans. En 2004, les 12-17 ans belges passaient quasiment la moitié de leur temps libre entre la télévision, internet et les jeux vidéo. Dans cette tranche d’âge, le sport, les activités culturelles ( en groupe ), les sorties et la lecture arrivent bien après : on “ sort ”, mais à domicile, devant une machine … La messagerie instantanée d’apparence privée ( MSN Messenger ) fait elle aussi un véritable tabac chez les 12-16 ans. Autre particularité : beaucoup ont l’œil sur plusieurs multimédias à la fois ; ils surfent sur le net tout en dialoguant avec plusieurs interlocuteurs, en lisant leur courriel, en allant nourrir leur cyber-ours ou chercher vaguement de la documentation scolaire sur Google ; en même temps, ils jettent un œil sur la télé, répondent à leur portable ou y surveillent l’arrivée de SMS et autres images …

 

Lucarne : Quels sont, selon vous, les points positifs ( acceptables ) dans les pratiques des jeunes sur les multimédias ?

 

Pr J-Y. H. : De nombreux points sont positifs, du moins jusqu’à une certaine limite ! Je pense à l’usage personnel des multimédias qui permet à beaucoup de faire l’expérience d’une compétence personnelle originale et d’une maîtrise exercée sur le monde matériel, voire relationnel. De cette façon, ils vivent la réussite de projets élaborés seuls ou entre copains. Même si ces expériences comportent des limites et des illusions, elles sont souvent positives pour le sentiment de confiance en soi qu’elles procurent et pour la construction de leur identité. Autre élément à pointer : beaucoup trouvent dans les multimédias une occasion de satisfaire cette disposition humaine fondamentale qu’est la curiosité. Ils peuvent le faire sans tabou, ni contrôle : cela aussi, c’est grandir, même si on s’y brûle parfois le bout des ailes !

 

Lucarne : Que penser des jeux vidéos violents ou encore des conversations sexuelles ou autres sur le net ?

 

Pr J-Y. H. : A l’occasion, les jeunes peuvent éventer dans ces jeux des surplus d’agressivité ou de pulsions sexuelles qui ne peuvent pas diriger sur des objets externes incarnés. Et même si ce sont des représentants de l’ordre établi qui sont massacrés dans tel jeu vidéo, ce n’est jamais qu’un jeu : l’adolescent normal sait bien faire la part des choses entre l’imaginaire et la réalité. Quant aux conversations sexuelles, voire un peu de cybersexe avec une fille de Montréal que ça amuse aussi, c’est déjà se hasarder à dépasser le monde de la sexualité solitaire … Les multimédias permettent bien d’autres petites transgressions commodes, tâtonnements nécessaires à l’affirmation de soi et au grandissement: depuis les sales coups joués à des internautes qu’on n’aime pas ou encore jusqu’à l’expertise théorique acquise en matière de cannabis … Les multimédias et surtout Internet, permettent encore aux jeunes de découvrir et d’explorer différentes facettes de ce patchwork qu’est “ l’identité ”. Selon les sites et interlocuteurs du moment, les voici porteurs de “ pseudo ”, d’une carte d’identité et de manières d’être bien différentes. Ils apprennent à s’assumer dans leurs dimensions intérieures et être plus tolérants pour celle des autres ; ils gagnent en confiance en eux et se choisissent petit à petit une identité dominante.

 

Lucarne : Que cherchent les jeunes dans les multimédias ?

 

D’abord et avant tout, à communiquer : avec leurs copains, avec le monde entier. Ils vivent en  réseau. Parce qu’ils adorent être en relation. Ces communications peuvent être profondes ou passionnées, il est donc injuste ( et typique d’une rivalité intergénérationnelle ) de les réduire à des “ chitchats ” superficiels. On a dit parfois d’Internet qu’il constituait le plus grand groupe de self help du monde, immense réservoir communicationnel où, entre gens connus ou inconnus, s’exercent de profondes entraides, solidarités et fonctions thérapeutiques informelles.

 

Lucarne : Beaucoup cherchent aussi simplement à s’y distraire …

 

Pr J-Y. H. : Oui, ce sont des distractions vécues seules ou partagées ( on en parle à la récré, on est à deux ou trois devant l’écran, on échange des fichiers, on se plonge dans un jeu multiplayers …). Distractions plutôt stimulantes pour l’esprit, même si l’on ne bouge pas beaucoup. Nous faisons souvent reproche à nos jeunes de passer trop de temps à ces distractions cocoon et sans doute n’avons-nous pas complètement tort. Mais par ailleurs, les rues de nos villes sont-elles encore si sûres pour y jouer ? Et les distractions organisées ( sports, stages ) ne sont pas toujours bon marché et aussi « distrayantes » qu’elles ne l’annoncent.

 

Lucarne : Tout n’est pourtant pas rose : quels sont les risques des multimédias et les franches destructions ?

 

Pr J-Y. H. : Le revers de la médaille ( les pièges des multimédias ) est d’abord de s’y

empêtrer : de devenir cyberdépendant. Même si cette nouvelle forme de dépendance frappe surtout les jeunes au-delà de vingt ans, principalement les gens sans liens, ni bonheur relationnel, elle n’épargne pas une petite partie des mineurs d’âge : ceux chez qui les parents n’ont pas été assez vigilants pour amener progressivement une autodiscipline dans l’usage des multimédias. La cyberdépendance peut consister en un surf diffus et interminable sur les diverses fonctions d’Internet, ou avoir un objet très précis ( le chatt, les jeux vidéo, la pornographie, la fabrication de logiciels et l’amélioration sans fin de l’ordinateur, le téléchargement obsessionnel de musique et de vidéos, etc. ). Plus globalement, tous les autres points positifs que nous venons d’évoquer sont susceptibles de se muer en points négatifs, en raison des avatars de la construction de la personnalité de l’ado ou en fonction de circonstances externes très variées. Ainsi à force de plonger dans le monde virtuel, le sentiment de compétence peut se transformer en ivresse de toute-puissance. Un état qui coupe le jeune des autres, le rend esclave d’une machine procurant tant de jouissances et d’illusions, et le pousse même à expérimenter dans le monde réel, l’une ou l’autre stratégie violente ou sexuelle dont il s’est déjà repu virtuellement, principalement pour le plaisir de se sentir invincible : inutile de rappeler que ce dernier passage à l’acte, rare, menace surtout les jeunes dont l’équilibre psychique préalable était déjà problématique. Des dérives peuvent également se produire sur le plan de la sexualité. Sur le plan social, les transgressions dont tout jeune est amateur peuvent le pousser à chercher des connaissances de plus en plus antisociales et à les mettre en pratique sur le web ou dans le monde incarné ( création ou renforcement d’une structure délinquante ). La fréquentation en solitaire des multimédias peut couper les jeunes des liens sociaux incarnés, ce qui convient très bien à certains peu sûrs d’eux ; ils se contentent de fréquenter des mondes où l’autre n’est présent qu’indirectement et où ils ont la maîtrise de l’anonymat et du débranchement. Le danger est également de ne plus pouvoir se débrancher : même quand le média n’est pas là concrètement en face d’eux, il est toujours occupé à agir dans leur tête, où continuent à passer presque sans fin les images, les sons, les expériences médiatiques qui les ont le plus excités. Alors, bonjour les dégâts scolaires et ceux en sociabilité ! Enfin, s’il se construit chez certains jeunes trop de savoirs erronés ou superficiels, parce que l’intergénérationnel et l’éducation à la critique scientifique ne jouent plus, nous n’avons qu’à nous en prendre à nos démissions d’adultes !

 

Lucarne : Que faire face à ces nouvelles pratiques des jeunes ?

 

Pr J-Y. H. : Tous les adultes devraient s’intéresser aux multimédias et y connaître au moins un petit quelque chose, évitant ainsi de leur conférer la dimension d’un monde réservé aux moins de 20 ans. Côté parents, nous avons à rester des éducateurs actifs, tant dans le champ de la gestion des médias que dans celui des idées qu’ils suscitent.

 

Lucarne : Concrètement ?

 

Pr J-Y. H. : Cela signifie qu’il est primordial d’installer précocement, dès neuf-dix ans, une bonne discipline quant aux durées consacrées aux multimédias. Durées qui peuvent augmenter au fur et à mesure que l’enfant grandit, mais les parents doivent garder un vrai contrôle dessus, aussi longtemps qu’ils ne sont pas sûrs que le jeune y arrive seul : la multimédia dépendance, et plus strictement la cyberdépendance, est vraiment une grande misère, rebelle à améliorer, équivalente aux autres toxico-dépendances.

 

Lucarne : Un exemple ?

 

Pr J-Y. H. : On peut admettre qu’un enfant de dix ans puisse consacrer deux heures  par jour aux multimédias, tous appareils confondus, à certaines conditions : avoir fini et bien fini ses tâches scolaires ; aller au lit à une heure raisonnable ( sans écran allumé dans sa chambre ! ) ; ne pas échapper par médias interposés à des services matériels à rendre en famille ni à de saines distractions familiales ou sociales, pour peu qu’elles soient concrètement accessibles. Dans le même ordre d’idées, si une famille en a les moyens financiers, elle peut acheter deux ou trois ordinateurs et les installer dans une pièce commune conviviale, plutôt que de régler sournoisement la question des durées en obligeant les utilisateurs potentiels mineurs d’âge à se bagarrer et à “ s’arranger ” autour de l’unique appareil de la maison : à ce jeu-là, ce sont trop souvent les plus forts qui gagnent …

 

Lucarne : Dialoguer beaucoup avec les enfants et les adolescents …

 

Pr J-Y. H. : Oui, sur la place des médias dans nos vies et dans les sociétés ; sur les intérêts et les risques liés à leur utilisation ; sur les idées et les images qu’on y capte et sur les valeurs ; sur la pornographie, le Bien, le Mal. Je préfère mille fois ces discussions, pas toujours suivies d’obéissance, que la croyance en la vertu des filtres ou des seules interdictions proférées de haut. Une des idées-clé de ce dialogue est la suivante : ce qui se pratique sur Internet et dans les autres multimédias, c’est susceptible d’être aussi bien, “ neutre ”, ou mal que ce qui se pratique dans la vie incarnée ; et dans la famille, on attend de chacun, adultes et jeunes, qu’ils soient plutôt des gens “ bien ”, même si, pour y arriver, ils doivent parfois se battre … avec eux-mêmes.

 

[Propos recueillis par XL]

 

Pour le Pr Hayez, il est primordial d’installer très tôt une autodiscipline liée à l’usage des multimédias.

 

Pr Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, Service de psychiatrie infanto-juvénile Cliniques universitaires St Luc.

Tél. : 02 764 20 38

E-mail : mailto:jyhayez@uclouvain.be

 

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