Troubles des conduites, familles et

systèmes de vie

 

 

 

Jean-Yves Hayez [1]    

 

 

Conférence présentée au congrès de la SFPEADA - 70e anniversaire - à Paris, le 2 juin 2007 dans une table ronde consacrée à la psychopathologie des troubles de la conduite, avec les professeurs Cohen, Marcelli et Moggio

 

Publié dans Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence, 2008-56, 245-249.

 

I. Qu’est-ce que j’appelle « Troubles des conduites »

 

En m’inspirant des principales nosographies existant, qui ne sont malheureusement pas unanimes, je dis qu’un jeune [2] présente un trouble de conduite lorsqu’il pose de façon répétée et durable des actes clairement antisociaux. Ces actes constituent davantage qu’une simple transgression des normes ; avec suffisamment de visée intentionnelle dans le chef de leurs auteurs, ils créent de la destruction palpable, matérielle ou spirituelle. Leur programmation semble bien intégrée dans le projet de vie du jeune.

 

A définir ainsi les troubles des conduites, trois catégories de fonctionnement de la personnalité, susceptibles d’être en comorbidité, s’y retrouvent centralement. Les trois fois, le principal du projet de vie est arbitraire, tout-puissant : le jeune fait sa Loi et « ignore » les impératifs de la convivialité. Dans un pôle, que j’appelle psychopathique, il le fait pour sentir et étaler l’ivresse de sa force et pour soumettre l’autre. Dans un second, que j’appelle « délinquant essentiel », c’est un parfait prédateur, qui veut jouir le plus possible de biens ou de libertés matérielles sans le moindre travail ni la moindre considération pour autrui. Dans le troisième, plus rare, que j’appelle « pôle de perversité », le jeune le fait pour goûter le plaisir suprême de détruire, de casser le bonheur, la sécurité, la dignité … et parfois la vie de l’autre. Pour illustrer cette définition, le psychopathe – s’il n’est que psychopathe -, lorsqu’il se promène en rue, attend que chacun se courbe profondément devant lui ; si quelqu’un fait mine de lui résister, il le sodomise, plus pour le plaisir de l’emprise que pour la jouissance sexuelle. Le délinquant pur dépouille ceux qu’il croise, et peut tuer si on lui résiste et qu’il est sûr qu’il ne sera pas pris. Tel le serpent Kaa du dessin animé «  Le livre de la jungle », le pervers enroule ses anneaux autour de celui qu’il a d’abord séduit.

 

A ces trois fonctionnements, les plus purement générateurs de troubles des  conduites, j’adjoins les jeunes qui ont en eux « la haine », en réaction à un vécu puissant et durable d’exclusion familiale ou sociale. De façon plus contestable – car leurs comportements difficiles sont moins intentionnellement programmés -, j’y adjoins enfin cette nébuleuse que constituent les fonctionnements socialement immatures : enfants ou adolescents « rois », tyranniques, insupportables, n’ayant pas introjeté de bons programmes pour se socialiser, peu capables de résister aux tentations et aux frustrations. Souvent appelés familièrement « caractériels », appelés aussi « psychopathes » par une partie de la littérature francophone, mais à tort à mon sens, car cela sème la confusion avec les purs psychopathes évoqués plus haut [3].

 

Je terminerai en disant qu’entre ces pôles, les interconnexions et les co-morbidités sont fréquentes sur le terrain : « Psychopathe-délinquant » ;  « psychopathe-immature » ; « vécu d’exclusion – psychopathe – ( délinquant ) », etc …

 

II. Des facteurs de mise en place multiples

 

La mise en place de ces fonctionnements de longue durée relève de facteurs multiples. Probablement la génétique joue-t-elle un rôle, à titre de facteur de prédisposition, chez une partie de ces jeunes : dans les espèces animales, probablement qu’une partie des psychopathes seraient identifiés comme les super-dominants ou dominants du groupe [4]. Probablement aussi qu’une relative pauvreté de l’équipement cognitif rend plus difficile l’introjection et la programmation de stratégies d’adaptation efficaces chez un certain nombre d’immatures. Etc.

 

Par ailleurs, on ne peut plus sous-estimer la force de l’influence issue de certains incitants sociaux directs et indirects. En voici l’une ou l’autre illustration : Nos sociétés multiplient les modèles de violence, de malhonnêteté, d’exercice de la loi du plus fort. Dans nos pays riches, elles fourmillent aussi de messages de consommation et de sources de tentation qui font voler en éclats les capacités adaptatives déjà faibles des immatures et exacerbent la haine des exclus

Elles sont insécurisantes, tant en terme de perspectives d’avenir que de danger immédiat au coin des rues, et encouragent donc les psychopathes à se balader avec un couteau en poche, et les prédélinquants à se débrouiller et à se servir tous seuls.

 

 

Quant à la famille et aux systèmes de vie proches ( l’école par exemple ), bien sûr qu’ils jouent aussi un rôle important, prédisposant le jeune à l’envie d’être sociable, égocentrique ou antisocial, mais avant de détailler celui-ci, je veux faire remarquer qu’en bout de course, lorsque l’on a terminé la recension de tous les facteurs endogènes et externes d’influence, il reste le plus souvent chez chaque jeune une dimension ultime, qui est l’exercice de sa liberté et de son intelligence créative, la mise en œuvre de sa capacité de faire des choix, et de les opérationnaliser [5]. Il les pose souvent, en son âme et conscience si j’ose dire, parce que c’est par eux qu’il rencontre le mieux, son « Je idéal, du moment », repère parfois nébuleux et mouvant à l’adolescence pour son Je en train de se construire. « Moi idéal » de ces jeunes déviants quelque peu déconcertant pour l’adulte bien installé qui cherche à les comprendre. On y trouve pêle-mêle l’image du Terminator, celle de Mesrine ou du grand Vengeur, etc …

 

III. L’influence plus précise de la famille

 

Lorsqu’un trouble des conduites s’installe chez un jeune, les facteurs pathogènes issus de la famille sont souvent plus puissants que les facteurs positifs :

 

 

 

Dans d’autres cas, à l’instar des fonctionnements psychopathiques, ces deux derniers fonctionnements arbitraires peuvent constituer également comme des réactions, des protestations, des vengeances. Ainsi certaines habitudes délinquantes bien fixées résultent au moins partiellement de ce que le jeune vit dans des milieux matérialistes, sans générosité, qui le prient implicitement de se débrouiller tout seul sans jamais peser sur les adultes ; s’ils en ont les moyens, ceux-ci « claqueront du fric » pour lui, mais « ne se décarcasseront » jamais pour lui en lui donnant du vrai temps de vie : certains jeunes ne captent que trop bien le message et, un peu tristement, deviennent eux-mêmes des prédateurs sans sentiment ni morale.
Quant à la perversité, elle naît parfois, elle aussi, de la solitude triste : trop privés de façon impensable d’un statut d’enfant chéri et trop livrés à eux-mêmes, certains enfants, même très jeunes, démontrent qu’ils ont la capacité d’être très mauvais et cruels, pour se venger et, plus inconsciemment, pour montrer qu’on leur manque.

 

IV. Un abord familial peut-il s’avérer restructurant ?

 

 

A. Plusieurs catégories d’interventions devraient se combiner pour inciter ces jeunes à se conduire de façon plus sociable. Par exemple, une médicamentation basée sur les neuroleptiques contemporains peut contribuer à calmer les plus explosifs des immatures. Des rencontres de parole, menées par des professionnels expérimentés gagnent à être imposées, au moins dans les cas graves, sous forme d’entretiens dont l’adulte assume que c’est lui le demandeur. S’il y engage vraiment sa personne, et s’il utilise avec assez d’habileté des techniques de communication adaptées au jeune, celui-ci peut finir par s’y montrer réceptif, en donnant également quelque chose de lui – ses idées, ses souffrances – ou/et  en participant  à une réflexion sur des modifications comportementales.

 

Les transgressions vraiment destructrices du jeune -  au moins elles ! – doivent par ailleurs amener une réaction sociale juste, sous forme d’un rappel des grandes lois humaines et de sanctions ; il en existe de bien des types, et la simple punition en constitue une des modalités les moins intéressantes.

 

B. Tout ceci dit, c’est aussi, et souvent surtout, le renouage avec le jeune de liens de qualité dans le quotidien de la vie, qui contribue plus fondamentalement et doucement à faire naître ou renaître son désir d’être plus sociable.

 

 

 

C. Ce lien de qualité, qui doit le mettre en place ? Plus il s’incarnera comme une ambiance, une toile de fond, dans toute la communauté des adultes avec lequel le jeune interagit, mieux cela vaudra !

 

 

 

D. Alors, et alors seulement, on peut essayer de la convoquer pour des rencontres de parole demandées par nous, les professionnels. Je les appelle « entretiens familiaux » et certainement pas « thérapies familiales », du moins dans un premier temps.

 

Au fil des séances, je me montre souple et pragmatique pour composer, de fois en fois, les membres du groupe qui y assisteront. L’essentiel est de ne mettre en présence que des gens dont je prévois qu’ils seront davantage positifs que négatifs les uns vis-à-vis des autres lorsqu’ils se parlent. Les séances centrées sur d’interminables reproches et conflits font pis que bien.

 

Je ne pense pas que les méthodes qui régissent ces entretiens soient spécifiques : ce sont celles que l’on applique à toutes les familles qui présentent un mélange de dysfonctionnement et de ressources positives.

En vrac, il s’agit pour les professionnels-animateurs des entretiens familiaux de :

 

- encourager les parents des immatures à avoir des objectifs durables et à se montrer plus cohérents, plus fermes et plus persévérants ;

 

- Si tant est que la famille soit toujours engagée pour tel jeune qui se sent victime de rejet et d’exclusion, chercher avec elle l’historique de la mise en place de ce processus de rejet ; se montrer empathique si l’on s’entend dire que le jeune est infernal ; viser davantage, avant de critiquer, à réinstaurer la justice et l’adaptation quotidienne réciproque, davantage que l’affection mutuelle. Par contre si la famille ne veut vraiment plus de lui, il me paraît stérile d’aller réveiller les morts !

 

- Viser que la famille de certains jeunes arbitraires se départisse de sa complicité souvent inconsciente, en cherchant d’abord à comprendre les raisons d’être de sa mise en place.

 

- Pour la grande majorité des autres jeunes tout-puissants, viser à ce que les parents offrent davantage de liens, tout simplement et aussi, le cas échéant, à ce qu’ils instaurent des règles de vie conviviales, valables pour tous, dont l’exécution est surveillée, et non pas des émanations de leur propre arbitraire !

 

 

E. Vaste programme que tout cela, et on n’y arrive pas – ou pas significativement – avec une bonne partie des familles concernées. Qu’importe ! On a bien plus à gagner à essayer qu’à ne rien tenter.

 

Certes, je le redis, il est inutile de vouloir ressusciter ceux qui se confirment comme vraiment morts au nom d’une idéologie du travail familial à tout prix, pas plus que de s’obstiner si la famille ne veut ou ne peut pas changer : « Jamais je ne sanctionnerai mon fils de quatorze ans pour ce qu’il a fait », persistait à me dire un père, « la seule chose qui m’importe est de me sentir bien avec lui ». Et le jeune avait violé deux enfants dans des conditions assez sordides. Il faut acter que certains parents biologiques n’exercent jamais vraiment leur fonction paternelle ou maternelle.

 

F. Mais si la famille ne se mobilise pas, n’en faisons pas un bouc-émissaire du possible échec de la prise en charge du jeune. L’idée de fortes loyautés familiales, visibles ou invisibles, me laisse régulièrement perplexe ; il m’arrive de penser que c’est une légitimisation commode trouvée par les professionnels parce que rien ne bouge. Si un jeune dont la famille n’a pas pu se mobiliser stagne ou  s’aggrave, c’est peut-être bien aussi parfois parce que nos sociétés ou nos groupes de professionnels ne sont pas non plus des modèles de sociabilité, parce que nous ne sommes pas en mesure de lui proposer des liens alternatifs de qualité ou encore parce que, avec sa liberté qui nous échappe, il continue à ne vouloir être approché par aucun de nous.


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Notes

 



[1]   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur ordinaire à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, past chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc, avenue Hippocrate, 10, B-1200 Bruxelles.

Courriel : jean-yves.hayez@pscl.ucl.ac.be

Site web : http://www.jeanyveshayez.net/

 

[2]   Jeune ? Fondamentalement, synonyme de mineur d’âge. De facto, les adolescents sont cependant davantage concernés par cette problématique que les préados et encore plus que les enfants !

 

[3]   Pour plus de détails, on peut se référer à mon livre» : « La destructivité chez l’enfant et l’adolescent », J.-Y.  Hayez, Dunod, 2001. 2e éd. revue et corrigée.

 

[4]   Mais la super domination constitue aussi une conduite apprise, à partir de la jouissance éprouvée et de la soumission anxieuse et passive rapide des autres.

 

[5]   Un petit bémol à cette affirmation à propos de la liberté intérieure. Pour certains de leurs actes, les plus impulsifs, les plus immatures ne choisissent pas toujours. Ils sont démunis face à la poussée momentanée extrême de leurs pulsions.