Qualité des institutions destinées à l’enfance. Pour que le remède ne soit pas pire que le mal.

 

 

                                                                J.-Y. Hayez [1]    

 

 

 

Conférence présentée le 14/06/07 à Lugano, au congrès de l’association européenne de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent

 

 

Constituer une personne morale

 

I. Un enfant ou un adolescent en difficulté est habituellement pris en charge par plusieurs institutions, au sens large du terme. Sa famille en est une, de première importance dans la majorité des situations. Autant pour l’école. Et puis, au cas par cas vont se mettre en place : le service de santé mentale, l’hôpital, un centre de résidence pour cas sociaux, un service social, un Tribunal pour mineurs, etc. …

 

L’idéal , c’est  que ces institutions à l’œuvre se respectent, se parlent et s’organisent pour constituer une personne morale cohérente aux fonctions complémentaires,  chaque institution  partie-prenante  connaissant bien le rôle qui lui a été attribué et le respectant.

Cette coopération  conviviale est évidemment optimale quand elle inclut aussi la famille. Elle n’exclut donc pas qu’il existe une organisation hiérarchique ( avec cette famille ou, dans des cas plus difficiles, un Juge pour mineurs au sommet ).  Par ailleurs, elle n’exige pas que tout le monde s’engage quantitativement ni qualitativement de la même manière. Il y a place pour des différenciations et des mises en veilleuse « pour ne pas se marcher sur les pieds ».

 

Que le jeune ne se sente pas donc pris en charge de façon morcelée par des institutions qui s’ignorent ou se détestent  et tirent à hue et à dia pendant des temporalités limitées : éventualités stérilisantes et sources de manipulations diverses, mais aussi désespérantes, comme si lui, le jeune, n’avait aucune importance globale.

 

II. Nous ne visons pas la perfection, mais seulement la mise en place d’une personne morale « suffisamment bonne » ( cfr Winnicott ), celle d’un réseau « suffisamment fonctionnel » ; sur fond de bonne organisation, un peu d’anarchie et de contradictions, quelques points faibles, quelques défauts, cela fait partie de la vie.

 

Nous ne souhaitons pas non plus qu’une organisation institutionnelle impeccable soit érigée comme un filet tout-puissant qui contrôle et soumet … notamment les jeunes ou les familles les plus défavorisées.

 

Par exemple : nous sommes très perplexes face au « traçage social » de la vie sexuelle (déviante) des adolescents placés en institution, via signalement de tout dérapage.

 

Par exemple : les méga-réunions qui rassemblent tous les services sociaux, policiers, judiciaires d’une grande ville pour faire soi-disant des programmes de prévention nous laissent également quelque peu perplexes. Entre prévention et contrôle social des économiquement défavorisés, par exemple via la centralisation informatique des données individuelles, la distance n‘est jamais très grande …

 

Est-ce bien à cette construction « suffisamment bonne » que nous aboutissons ?  On peut parfois en douter, comme le montrent les trois applications que voici :

 

L’ensemble institutionnel offre-t-il aux jeunes à qui il s’adresse la possibilité de nouer au quotidien  un lien fort  avec lui?

 

 

 Lien fort,  adapté aux besoins émotionnels du jeune, qui se trouve parfois en manque cruel de lien ( famille absente ), ou de lien de valeur ( familles chaotiques ou psychotoxiques ). C’est une question de toute première importance, car ce lien positif rétabli est une condition essentielle pour la restructuration du jeune en difficulté.

 

I. C’est plus difficile qu’auparavant !

 

- Il se vit aujourd’hui un discrédit excessif à l‘égard de l’institution sociale – lieu de vie – à laquelle on ne recourt qu’en dernière extrémité, et souvent trop tard. « Il faut tout faire pour laisser le jeune en famille, le lieu le plus naturel de sa vie ». Ce slogan, propagé par bien des services sociaux ou par les autorités politiques, a certainement un fond de vérité, mais on en fait une utilisation perverse à des fins économiques.

Et donc, quand le jeune entre vivre en collectivité, c’est plus difficile de présenter celle-ci comme un endroit positif qu’il peut investir à fond et longuement. Il la vit comme un pis-aller transitoire.

 

- Corollairement, les sorties, c’est à dire les ruptures de lien, sont (souvent) instituées dès (ou avant) l’entrée : l’imprévisible que pourrait constituer le besoin de rester dans l’institution n’est pas vraiment pris en compte : placements sociaux revus d’année en année … séjour en hôpital ne pouvant pas dépasser un certain temps ( trois ans maximum en Belgique, même pour les psychoses les plus destructives ).

 

- Enfin, la professionnalisation importante des métiers, et notamment du métier d’éducateur, rend plus difficile la « personnalisation » des liens [2].

 

Certes, comme toute médaille, cette « personnalisation », a ses revers ( attachement excessif, protection non-raisonnée du jeune, etc. …). Mais ses dimensions positives sont très constructives pour la personne du jeune : se sentir aimé, important, valorisé, interlocuteur … aux yeux de quelqu’un, plus ou moins choisi ( auquel il consent en tout cas ).

 

II. Certaines institutions y réussissent néanmoins

 

Certaines institutions réussissent néanmoins encore à mettre en place une personnalisation ni rigide, ni totale … le jeune a toujours un « référent » parmi les éducateurs, qui est davantage que la personne qui connaît très bien son dossier.

D’autres font le pari que le jeune peut vraiment « ressentir » qu’il est investi par une personne morale … presque comme si c’était un être vivant particulier. Cela ne me semble pas impossible, mais demande une vraie organisation de l’institution, des rituels, une répartition harmonieuse d‘objectifs spécialisés, une culture telles que l’on se passe vraiment, entre petites équipes qui fonctionnent à des moments différents, et de façon bien vivante, des « relais », dont le contenu concret contient les besoins, les questions, les projets, les sanctions … qui concernent le jeune dans la durée.

 

III.  Qu’est-ce qu’un lien de qualité, généré par une institution ?

 

 

Dans l’institution, un lien de qualité inclut une part active dans le processus de nomination, une force et une permanence, couplée à de la souplesse face au nomadisme de certains jeunes.

 

A. Part active dans le processus de « nomination » ?

 

● Connaissance de l’identité du jeune, des raisons de son placement, du projet pour et avec lui et de son histoire.

 

● Partage de cette connaissance de lui avec lui : c’est un « vivant », un invité vivant qui entre dans l’institution, et pas un vague dossier :

Qui le lui restituera ? Qui cherche avec lui à reconstituer son histoire ? Que lui dit-on de la partie de ce  savoir sur lui  qui circule dans la communauté adulte ?  Qu’est-ce que les autres pensionnaires en sauront, eux ?

 

● Ceci n’exclut pas – AU CONTRAIRE – une protection de la confidentialité, par exemple, si le jeune bénéficie d’une psychothérapie avant ou pendant son placement.

 

B. Force du lien, du moins dans les institutions où le jeune est placé pour des raisons sociales, sans (ou quasi sans) famille (valable) ?

 

·        Il ne s’agit pas de prendre la place des parents, mais d’offrir quelque chose de très ressourçant, qui est de l’ordre de la sollicitude, de l’amitié.

 

A ce propos, combien d’entre vous accepteraient que leurs enfants aillent vivre    à seize ans en appartement supervisé,  pratiquement seuls, « pour les préparer à l’autonomie », c’est à dire à un large abandon par la société ? Quel slogan menteur !

 

C. La permanence du lien offert ? Oui, plutôt que le découpage de celui-ci en éléments isolés successifs, assortis chacun de la (fausse) promesse « On – c’est à dire les suivants - va t’écouter et t’aider ».

 

● Permanence ne veut pas dire : « Ne jamais laisser le jeune décider : ne pas le laisser s’envoler ». Cela veut dire : « Un être-là fort quand il en a besoin ».

 

● Permanence dans la volonté qu’il soit bien répondu aux besoins du jeune, permanence au delà de l’inévitable passage de relais ; permanence dans l’intérêt pour sa personne … ( nous y reviendrons à propos de la protection et de l’abus sexuel ).

 

D. Mais il faut aussi une souplesse dans l’offre, face au nomadisme plus ou moins tumultueux de certains jeunes : ceux qui fuguent, claquent les portes, répètent vingt fois : « Vous me saoulez ; allez vous faire foutre ».

 

·   Parfois, il nous faudra accepter que le jeune ne nous investit qu’une étape de sa vie, puis nous oublie ; à nous alors de parler de lui aux suivants avec authenticité, sans faire de ce jeune le pire objet du monde ou celui dont on ne dira rien parce qu’il n ‘a jamais existé.

 

● Pour d‘autres, mieux vaudra rester disponibles, leur rappeler discrètement que nous continuons à exister et à les attendre patiemment ; trouver des moyens pour leur conserver une place dans l’institution, même quand ils sont transitoirement absents de corps.

 

● Peut-être même, pour les plus immatures, gagne-t-on à dénicher, dans tout ce personnel mouvant des institutions officielles un volontaire que le jeune investit et qui se pose comme « référent dans la durée » et instituer officiellement sa mission.

 

 

L’institution constitue-t-elle une personne morale capable de protéger effectivement ?

 

 

Pour vraiment protéger, il faut investir l’enfant ou l‘adolescent et se sentir une responsabilité durable quant à la qualité de son devenir ; payer de sa personne ; faire preuve de pragmatisme et pas de croyance aveugle dans les textes officiels ; bousculer à l’occasion l’organisation  bureaucratique et prendre quelques risques ;  passer par l’une ou l’autre transgression mineure ; faire parfois changer des articles de loi inadéquats.

 

Les textes officiels  promettent une protection officielle, et parfois bruyamment, avec des finalités politiques. C’est dans les pays les plus injustes que l’on trouve les plus beaux textes et les plus grands congrès sur les droits des enfants. Ce que je vise plutôt, moi, c’est que l’ensemble des institutions engagées pour le jeune lui assurent une protection concrète, réelle, pragmatique !

 

Il faut pour cela contrôler  les émotions que ce jeune fait naître en nous :

 

Protéger, ce n’est certainement pas vivre de la toute-puissance  et se sentir le seul à comprendre tel jeune, en pensant sa vie à sa place et en mouchant toutes les institutions complémentaires.

 

 Protéger est une nécessité, en référence à des manques réels perçus chez ce jeune. Ce n’est pas sur-protéger : un adolescent dont la personnalité serait estimée suffisamment forte peut  s’entendre dire un jour qu’on ne peut plus rien pour lui pendant une période indéterminée, c’est à dire se retrouver à la rue, parce qu’il rejette indéfiniment toutes les mains tendues. Ceci peut concerner par exemple tous ces parents qui couvrent pendant bien trop longtemps ses échecs scolaires en lui payant et repayant de nouvelles années d‘étude stériles ; A l’inverse, un adolescent très fragile ou très difficile devrait pouvoir bénéficier sans trop tergiverser de mesures autoritaires qui le placent dans une collectivité adaptée pour l’encadrer socialement ou le soigner : actuellement, dans bien des pays, on surprotège sa toute-puissance en confondant aide et dialogues sans fin avec son principe du plaisir … et l’on perd des mois si pas des années à le laisser dériver sans oser le toucher.

 

Et en effet, il faut bien constater que, un peu trop souvent, ce n’est pas au service de la protection effective que nous nous mettons, mais bien plutôt des idées à la mode ou de l’homéostasie des institutions qui se ménagent soigneusement.

 

On peut encore en prendre comme  exemple la prise en charge inter-institutionnelle des enfants victimes de maltraitance ou d’abus sexuel, avec les nombreux phénomènes de traumatisation secondaire à quoi elle donne lieu :

 

  Dans ce domaine, le premier confident professionnel, qui a reçu la confiance de l’enfant et sa révélation douloureuse, ne pourrait-il pas se sentir davantage responsable dans la durée d’une  supervision au moins informelle des étapes suivantes, s’assurant qu’il se passe bien du positif pour l’enfant et réintervenant si ce n’est pas le cas ?

 

● Peut-on accepter l’actuelle succession d’intervenants à durée limitée qui répètent tous, la main sur le cœur : « Parle, c’est très important … on va t’aider ( c’est à dire que ce sera les suivants qui vont le faire, un jour, peut-être ).

 

● Ne peut-on pas regarder en face que l’on abandonne l’enfant à la logique et au fonctionnement judiciaire pénal, qui n’est pas fondamentalement conçu ni organisé pour veiller à ses intérêts … souvent donc, délais d‘attente anormalement longs, surtout quand il s‘agit de tous petits ; répétition d’interrogatoires et parfois de confrontations traumatisantes, pas toujours menées par des personnes expérimentées ; non prise en considération de critères validés scientifiquement, comme ceux qui sont liés au SVA ; auto protection excessive de l‘ordre adulte et  sacrifice de l‘enfant  à la présomption d’innocence, régulièrement brandie confortablement, pour protéger  cet ordre  adulte.

 

● Obligation faite à l’enfant de retourner en visite, si pas en garde, chez un  très probable abuseur, mais officiellement innocenté. Est-ce vraiment la vérité judiciaire, toute respectable qu’elle soit, qui doit amener tant de vécus d’angoisse, de dégoût et de révolte justifiés chez l ‘enfant ?

 

● Enfant (pauvre) placé (pourquoi lui ?) et abuseur à la maison. En fait-on  toujours assez pour trouver les vraies solutions alternatives ?

 

L’institution  exerce-telle bien  les fonctions d’un Père social ?

 

I. Un Père social et les conditions de sa mise en place

 

 

 Quand c’est indiqué, « la personne morale » inter-institutionnelle doit assumer les fonctions clé attendues d’un Père social : s’engager personnellement pour le jeune, se sentir fier de son grandissement et le lui signifier ;  l’encourager à aller de l’avant, à la fois dans plus d’autonomie et plus de vie sociale ; partager un savoir avec lui et initier à de nouvelles compétences ; énoncer ce qui est exigé et interdit et pourquoi, en référence à de grandes Lois naturelles et à des règles sociales ; veiller sur l’exécution, c’est à dire évaluer et sanctionner, etc.

 

Voici, parmi tant d‘autres deux terrains d‘exercice bien contemporains pour un Père social  suffisamment bon :

 

- Faire face aux troubles de la conduite les plus structurés des adolescents ;

 

- Faire face au problème plus étendu et bien préoccupant des enfants-rois.  Il est grand temps que leurs parents, leur école, et les autres professionnels impliqués marchent main dans la main pour : reconnaître les vraies ressources de l’enfant et l’inviter à les utiliser ; lui fixer quelques règles claires et suffisamment précises pour que sa conduite conserve une sociabilité basale : règles concertées avec les différents partenaires et si possible avec l’enfant ; appliquer des sanctions positives et « négatives » cohérentes ; tenir bon dans la durée ; veiller à ce que ne soient jamais émotions, promesses ou menaces qui mènent le bal. Ni plus, ni moins : sur papier, c’est tout simple.  Le tout est de s’y mettre ensemble et de tenir.

 

II. Sur le terrain, le Père Social est trop souvent défaillant

 

 

Défaillance endémique que je résumerais ainsi : « Surgescences brèves erratiques d’exercice d’une paternité solitaire, parfois tyrannique, sur fond d’incohérence, de démission,  de rivalités sauvages  ou de transgressions commises par les pères eux-mêmes ». Je ne dirai plus rien des rivalités sauvages entre nous, et de notre orgueil : j’ai déjà signalé combien ils entravaient la mise en place de cette indispensable personne morale conviviale à proposer au jeune.

 

Moments d’exercice d’une paternité solitaire-tyrannique ? C’est ce qui se passe lorsque certaines institutions résidentielles excluent – souvent avec l’étiquette sociale « abuseur » -, tel jeune qui a transgressé leurs règles en matière sexuelle ; et pourtant ce jeune, loin d’être systématiquement un vrai abuseur est plus souvent un adolescent à la sexualité facile et qui aime le défi ; n’empêche, c’est un des moments où l‘on se vengera de lui sans vraie rationalité et en le clouant au pilori.

 

C’est ce qui se passe lors de certaines décisions judiciaires, surtout dans le domaine civil. Certains juges, contre l’avis des personnes concernées mais aussi des experts, comme ivres de leur pouvoir, s’obstinent à imposer des décisions manifestement contre l’intérêt de l’enfant : hébergements alternés précoces, obligations de visite chez un parent source d’infiniment d’angoisse ( et peut-être abuseur ) ; déplacement de domicile sous prétexte d‘aliénation parentale, etc.

 

Démission et incohérence ? L’absence de concertation, et aussi de courage et de solidarité pour appliquer jusqu’au bout des règles stables et des sanctions convenues, pousse à la persistance le comportement de bien des enfants-rois. Sur papier, ce n’est pourtant pas si difficile : Dans des reality shows à l’éthique douteuse, des chaînes télévisées exhibent des supermammies qui ramènent l‘ordre en trois semaines dans des familles tyrannisées par de petits monstres en culottes courtes si pas en pampers. Elles le font à coup de fermeté tranquille et persistante, mais aussi en témoignant de respect pour ce que l‘enfant a de potentiellement meilleur. Mais voilà, les familles résistent souvent davantage lorsqu’il s’agit de coopérer avec nous et non avec les caméras, et puis, nous avons rarement la même détermination confiante que ces phallus paternels en représentation à l’écran.

 

Et quand le Père est lui-même délinquant ?

 

Difficile de prendre valablement en charge un adolescent intelligent, révolté ou antisocial s’il sent chez les responsables de son accompagnement/encadrement : isolement ; ignorance les uns des autres ; mépris mutuel ; voire transgressions plus ou moins masquées pour torpiller la parole de l’autre.

 

- Et encore pire s’il remarque, dans la société, qu’existe tant et tant de délinquance chez les « Pères sociaux » : escroqueries et autres affaires que les médias ne cessent de nous jeter en pâture … Avant de prétendre les aider et leur réapprendre la morale sociale, commençons donc par balayer devant notre propre porte !


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Notes

 

 

 

 

 



[1]   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain, premier chef du service de psychiatrie infanto-juvénile aux Cliniques universitaires Saint-Luc, avenue Hippocrate, 10, B-1200 Bruxelles.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be

Site web : http://www.jeanyveshayez.net/

 

[2]   Un enfant peut avoir un lien très fort et important pour lui avec d’autres catégories du personnel, comme les psychothérapeutes mais ici aussi ce sont des liens discontinus, professionnalisés, où l’adulte concerné ne se « coule pas » longuement dans le quotidien du jeune.