La sexualité subie

 

 

 

 

 

J.-Y. Hayez [1]   

 

 

 

 

Chapitre I 

 

Considérations générales

 

 

 

§ I. Définition et discussion

 

Pour nombre d’êtres humains, à tous les âges de la vie, il existe des moments où ils ont subi la pression d’un ( de plusieurs ) autre(s) et où ils ont été obligés de participer  à une activité sexuelle sans le désirer en ordre principal.

 

Pourquoi ? Parce que dans la dynamique de la demande sexuelle, il y a place pour la volonté de domination, l’égocentrisme hédoniste, le besoin de régler des comptes. Plus banalement, un certain nombre d’adolescents ont envie de bizuter les plus jeunes comme eux l’ont été, c’est à dire de « les initier », oui, mais de façon humiliante ou effrayante.

 

Par ailleurs, il existe régulièrement des facteurs défavorables de facilitation, susceptibles d’être émis par la victime ou par son entourage ! Nous avons déjà évoqué la question de l’ambivalence dans la première partie, mais il en existe bien d’autres, dont nous ne reparlerons plus.

 

Je réaffirme donc que, entre la sexualité subie et celle qui est franchement désirée, il existe de nombreuses zones intermédiaires. Dans la suite de cette troisième partie, toutefois, nous n’étudierons plus que celle qui est franchement subie.

 

§ II. Quelques qualifications

 

A. Les moments de confrontation à la sexualité subie sont variables, ainsi que leur durée. Une mention particulière doit cependant être réservée à des moments précoces à volonté de bizutage : pour montrer qu’il sait et affirmer sa pensée, un grand ( un petit groupe de grands ) s’ingénie à humilier un cadet. Parfois, la volonté d’initier est claire au-delà du bousculement. Parfois même pas. On peut faire rentrer dans cette catégorie les pratiques contemporaines où un petit groupe d’ados filme une scène sexuelle ou para-sexuelle où un plus jeune est malmené et puis expédie le clip vidéo à un public choisi.

 

B. Le degré de gravité, de destructivité de l’acte imposé est variable. Il en va de même des moyens utilisés pour l’imposer.

 

C. Les conséquences psychiques sur la victime sont très variables, elles aussi.

 

On peut donc considérer que les actes posés sous contrainte («  subis ») se répartissent sur un gradient de gravité qui va du bénin à la destruction importante du corps et de l’esprit de l’enfant … des épines sexuelles aux abus graves.

 

 

Chapitre II 

 

Les épines sexuelles

 

 

§ I. Définition

 

Sur le chemin de leur vie, un très grand nombre d'enfants subiront quelques « épines » sexuelles, ne faisant qu'effleurer moralement ou égratigner la majorité de ceux qui y sont confron­tés. Par définition, leur effet traumatique ou celui d'activation sexuelle précoce est bénin chez beaucoup.

 

Ces « expériences », au sens large du terme, sont tantôt de purs hasards malencontreux, sans intention d'aucune sorte, tan­tôt volontairement provoquées par un agent humain, qui solli­cite l'enfant sexuellement ou quasi. L'enfant qui y est confronté se situe toujours à un degré précis sur l'échelle « subir-provo­quer » Lorsqu'il provoque, c'est néanmoins afin de déclencher une expérience positive, sans imaginer l'atteinte négative qui va lui tomber dessus !

 

§ II. Critères de probabilité

 

Certaines caractéristiques augmentent la probabilité que l'enfant ne vive l'événement que comme une épine bénigne :

 

◊ - Le fait que l'événement soit isolé ou quasi et que l'enfant ait conscience de ce caractère non récurrent ou qu'il connaisse et maîtrise les moyens de contrôler son retour ( par exemple, évi­ter telle fréquentation )

 

◊ - Le fait qu'il émane d'une personne étrangère à la famille de l'enfant. Si c'est un adulte, le risque d'atteinte psychique diminue encore si cet étranger n'exerce aucune autorité offi­cielle ou morale ni pouvoir d'emprise de facto sur l'enfant.

 

◊ - Le fait que l'enfant puisse reconnaître par la suite qu'il n'y avait aucune intention de lui nuire volontairement, même si cela a produit un effet négatif désagréable sur le coup.

 

◊ - Le fait que l'événement n'entraîne pas tout de suite une grande frayeur ; que sa remémoration ultérieure ne génère ni trop de honte, ni d'angoisse, ni de culpabilité ; que l'anticipation de son retour possible n'entraîne pas frayeur et sentiment d'impuissance.

 

◊ - Le fait qu'il soit suivi le plus rapidement possible par de la parole reconstructive : parole qui explique ce qui s'est passé, qui permet à l'enfant de comprendre qu'il n'était pas menacé dans son intégrité physique, ou encore, parole qui tente de rattraper les choses ; parole où l'agresseur rend compte de ses motivations et demande pardon à l'enfant.

 

◊ - Pas de traumatisation secondaire après coup. (cfr chapitre suivant)

 

§ III. Quelques exemples

 

Exemples d'événements souvent  bénins

 

◊ - Être bousculé sexuellement par un pair ou un plus grand être fortement suggestionné par lui ou être forcé à montrer son sexe, regarder celui de l'autre.

 

◊ - Être confronté à une exhibition imprévue et sauvage d'un aîné ou d'un adulte ; être confronté à l'improviste à des scènes sexuelles ou à de la pornographie, surtout hard.

 

◊ - Être surpris dans une activité sexuelle par un tiers qui désapprouve ou se moque ; être « cuisiné » pour avouer une activité sexuelle et en être sanctionné excessivement ; être trahi par le(s) partenaire(s) qui prétend(ent) avoir été forcé(s).

 

 

Venons-en maintenant au thème le plus délicat, celui de la (quasi-)sollicitation sexuelle faite par un adulte et de l'activité susceptible d'en résulter. Il n'est pas impossible que cela soit vécu comme « épine » sexuelle par l'enfant, et ce d'autant plus que l'expérience répond plus complètement aux critères de béni­gnité. Ces critères sont parfois rencontrés dans les « dérapages sexuels » — dans le chef de l'adulte — dont un certain nombre représentent, dans le vécu de l'enfant, pas plus que des épines ! Mais cela n'est jamais certain, ni dans un sens ni dans l’autre.

 

§ IV. Comment gérer cette question

 

La majorité des enfants sont à même de cicatriser rapidement l'impact traumatique ou excitant de ces égratignures, seuls ou aidés. S'il en est ainsi, nous pouvons nous en tenir à :

◊ - Les préparer : leur expliquer que les épines égratignent leur corps sexuel et génèrent un souvenir désagréable, mais que leur âme et leur valeur n'en volent pourtant pas en éclats.

 

◊ - Leur apprendre à se faire respecter et les y encourager, notamment en acceptant qu'ils nous disent « non » quand nous leur manquons de respect au quotidien.

 

◊ - Les prévenir qu'ils ne gagneront pas tous ces petits com­bats sexuels ; nous en avons perdu quelques-uns aussi et c'est ainsi que va la vie : il existe de loin en loin une ronce que l'on a vue à temps et que l'on peut enjamber... ou sur laquelle on s'écorche les mollets.

 

◊ - Ne pas les traquer, les laisser libres de se confier ou non à propos de ces incidents. Si un enfant décide d'en parler, com­mençons par l'écouter et par le consoler. Puis, étudions avec lui, de façon réaliste, les tenants et les aboutissants des réactions susceptibles d'exister ( au moins sur papier )

 

Être vigilant, mais sans excès

Toute intervention, parentale ou autre, doit veiller à ne pas pro­voquer le risque de la traumatisation secondaire et de la stig­matisation par les pairs. Cela n'en vaut pas la peine pour telle histoire — moche au demeurant — qui s'est passée dans les douches du club sportif ! Réagir discrètement entre parents, sans dramatiser, voire « l'écraser » pour cette fois, tout en sti­mulant la prudence de l'enfant à l'avenir, peuvent constituer les réactions positives les plus réalistes.

Pour la minorité d'enfants très vulnérables, déjà fort trau­matisés par leur confrontation à ces petites épines, comment réagir ? Montrons-nous d'abord sensibles à leur souffrance, qu'ils essaient souvent de dissimuler : allons à leur rencontre et encourageons-les délicatement à s'exprimer. S'ils le font, veillons à ce qu'ils reçoivent de la solidarité familiale et des soins psychologiques adéquats. Par ailleurs, nous pouvons les entraîner, eux aussi, à mieux se défendre et à avoir confiance dans leurs capacités.

 

 

Chapitre III

 

 

Les abus sexuels graves

 

 

 

§ I. Définition et discussion

 

I. Définition de l’abus sexuel

 

Le mineur est utilisé, sans vrai consentement de sa part, pour la gratification sexuelle de l’auteur, et au moins autant pour la volupté de pouvoir qu’il en ressent. Très diversifiés, les abus émanent souvent de familiers de l’enfant, notamment de membres de sa famille ou d’autres personnes connues qui commencent souvent par séduire l’enfant et par le tromper intellectuellement, plus fréquemment que de l’effrayer.

 

Il faut toujours prendre en considération, non seulement le fait « abus » mais aussi le contexte qui le rend possible : constitution de l’être de chaque protagoniste ; états de leurs relations, arrière-plan social. Le fait-abus n’est jamais qu’un maillon fort dans un ensemble expérientiel dont les limites historiques, passées et futures, sont floues : en effet, son chemin dans le psychisme de l’enfant se poursuit après la cessation des actes, dans le sens de la reconstruction progressive ou de la destruction continuée.

 

II. Il est impossible de proposer des chiffres de prévalence fiables, principalement parce que des forces énormes s’exercent pour tenter de dissimuler ces exactions en y réussissant souvent. Accessoirement, on rencontre également des problèmes liés aux méthodologies des recherches. Au terme d’une longue expérience dans ce champ sinistre de la psychiatrie sociale, il me semble raisonnable de penser que, pour l’abus sexuel répété sur une durée de temps significative ( plus de trois mois ), les chiffres sont un peu plus élevés ( 6 à 8% des filles – 5% des garçons )

 

III. Les abus sexuels frappent les enfants de tous âges : j’ai vu des photos non truquées de bébés violés ; comme il existe de frêles adolescents en perdition qui n’oseraient jamais avouer la somme d’humiliations sexuelles subies au quotidien.

 

Les sévices sont susceptibles de prendre place dans tous les milieux de vie : entre pairs ou dans la fratrie, émanant le plus souvent d’aînés ; dans la famille, à l’école et même dans les institutions résidentielles censées rééduquer ou soigner l’enfant. Ils se produisent dans toutes les classes sociales : les nantis et les puissants dissimulent mieux les leurs tandis que les milieux défavorisés, surveillés de près par des nuées de services sociaux, voient trop facilement leurs exactions repérées et exposées au pilori sur la place publique.

 

IV. La prudence reste de mise pour que ce ne soit pas les émotions ni le système de valeurs des observateurs et des intervenants qui galvaudent le terme « abus » et l’appliquent aux milieux de vie qui choquent leurs références habituelles :

 

◊ - Par exemple, les familles laxistes, où l’ambiance est « sexe » et où les jeux sexuels dans les fratries sont plus nombreux qu’habituellement, ne sont pas de par ce seul fait des familles marquées par la perversion ou par l’abus sexuel.

 

◊ - Tout contact physique tendre entre l’adulte et l’enfant ne signe pas nécessairement de sombres tendances pédophiliques dans le chef de l’adulte. Et pourtant, il est consternant de constater que les adultes professionnels osent de moins en moins toucher les enfants, ou reconnaître explicitement le charme de leur corps, alors que ceux-ci ont tellement besoin de ces signes pour se sentir aimés et importants.

 

§ III. L’étiopathogénie

 

L’abus ne se limite jamais à l’affrontement, dans une séquence de temps donnée, de caractéristiques psychologiques et physiologiques de ses deux protagonistes d’avant-plan, l’auteur concret et l’enfant victime. En effet, une multitude de facteurs partiels d’incitation s’enchevêtrent ou se mettent en sommation ou en résonance pour créer une dynamique personnelle, familiale ou groupale ouvrant la porte à l’abus … et à mille autres caractéristiques de la vie. Les voici brièvement décrits, en allant du plus général au plus particulier :

 

I. Les facteurs sociaux

 

A.          L’humanité et sa liberté.

 

Comme la conscience réflexive et la liberté intérieure exercent une fonction centrale dans l’espèce humaine, celle-ci est capable du meilleur ou du pire à l’égard de ses propres petits.  Le meilleur existe, présent dans tant d’actes de sollicitude, de dévouement et de générosité qu’aucun animal ne pousserait jamais aussi loin. Mais le pire aussi : ici des individus, des groupes, des nations choisissent de sacrifier les intérêts profonds des enfants, parfois leurs propres enfants, à des objectifs d’adultes estimés prioritaires.

 

S’en suivent alors, pêle-mêle : les actes d’abus individuels ; l’exploitation sexuelle commerciale des enfants ; l’indifférence ou la lâcheté active des témoins, etc.

 

B. Les sociétés, leur organisation et leurs aspirations.

 

En nous en tenant aux sociétés industrialisées, bien des facteurs incitent au passage à l’acte sexuel. Par exemple :

 

◊ - L’ambiance de stress diffuse de la vie contemporaine ; la nécessité d’être efficace, vite et bien, qui nous fait utiliser les enfants comme le punching-ball de nos frustrations. 

 

◊ - Le matérialisme et la promotion d’idées d’égo-centration. « Fais ce qui te plaît », dit-on, et non plus « Retiens-toi pour le bien-être de tes proches et de tes enfants »

 

◊ - Les messages de consommation sexuelle qui inondent nos médias et la vie quotidienne de nos sociétés.

 

◊ - Etc.

 

C.   Le dysfonctionnement occasionnel des institutions

 

En nous limitant aux institutions chargées de prendre en charge l’enfant victime d’abus, même si ceci semble paradoxal, il y existe souvent des facteurs négatifs, dits de « traumatisation secondaire », parfois plus importants que les positifs. En voici quelques exemples :

 

◊ - L’incompétence d’une partie des intervenants, la bureaucratie, la non-adaptation des rythmes institutionnels au temps vécu par les enfants (  par exemple, les délais d’audition, même lorsque les enfants sont tout petits ! ) ;

 

◊ - Les rivalités, les clivages, les revendications de pouvoir entre intervenants ;

 

◊ - Les logiques et objectifs radicalement différents entre les dites institutions et surtout, le manque de volonté réelle d’harmonisation. L’harmonisation, ce n’est pas la négation des différences !

 

Ainsi, par exemple, la Justice pénale a pour intention centrale la poursuite de l’auteur et la sanction du délit bien prouvé, ce qui la met régulièrement en porte-à-faux avec les besoins de l’enfant victime, à commencer par celui d’être reconnu.

 

◊ - Dans le chef des institutions et même de toute la société : la frilosité, et même la suspicion sont occupées à reprendre du terrain par rapport aux paroles de plainte des enfants. Il y a des mouvements en balancier de l’Histoire dans ce champ : les découvertes pédiatriques des années 1950 ont créé dans l’opinion publique beaucoup d’indignation et de confiance faite aux enfants … mais c’est occupé à se terminer : les pouvoirs adultes en place en ont assez de ces petits impertinents qui quittent leur rôle de victimes silencieuses pour oser les déstabiliser : souvent inconsciemment, par leur résistance à les entendre, ils les remettent de plus en plus à leur place de non écoutés.

 

D.  Les dysfonctionnements familiaux

 

La majorité des abus se déroulent dans l’intimité des familles, nucléaires d’origine, recomposées ou élargies. Alors, dans la plupart des cas, les relations entre les membres de ces familles sont durablement dysfonctionnelles et prédisposent au passage à l’acte sexuel. Quelques dérapages de brève durée constituent l’exception,  où les circonstances sociales jouent de tout leur poids pour déstabiliser brièvement des personnes ou des familles habituellement équilibrées.

 

Nous nous limiterons à évoquer l’un ou l’autre phénomène familial d’ambiance particulièrement préoccupants, comme la solitude, le repli barricadé sur soi, le chaos, avec la mouvance perpétuelle des liens et l’inconsistance des règles; le manque de socialisation et d’éducation des parents et le manque de valeurs sociales dans la famille.

 

Ailleurs, ce sera une ambiance incestuelle diffuse ou émanant de l’un des parents : séductions perpétuelles, sensualité, allusions sexuelles, voyeurisme et exhibitions plus ou moins manifestes,  etc.

 

A l’inverse, il y a l’ambiance de violence, générée  par une personne ( père ou mère ) ou  par un sous-groupe ( par exemple, père et frère aîné ) qui terrorisent tous les autres. Les plus faibles constituent leurs punching-balls et/ou leurs poupées sexuelles.

 

Certaines familles cachent très bien un jeu pervers, sous les apparences de la plus parfaite normalité, voire du dévouement social. Ce jeu implique activement au moins un des parents, avec une position variable pour l’autre ( entre ignorance et complicité plus ou moins active ).

 

E.  L’absence ou le rôle négatif du tiers

 

Les tiers sont les individus, les groupes ou les institutions côtoyant la violence sexuelle qui s’exerce entre l’auteur et sa victime.

 

Dans la majorité des cas, si celle-ci peut s’installer ou persister, c’est aussi parce que ces tiers n’ont pas pu ou voulu prendre une place efficacement positive pour protéger la victime, dialoguer avec l’auteur ou interpeller des professionnels compétents.

 

Pourquoi cette non-prise de responsabilité ?

 

◊ - Par vraie ignorance, parfois ;

 

◊ - ailleurs, ce tiers est bien trop absent pour mettre en œuvre une part de vigilance : trop occupé par son travail, obligé de travailler la nuit, ou radicalement absent, comme dans les familles monoparentales [2].

 

◊ - Plus souvent cependant le tiers a des doutes et fait la politique de l’autruche, en raison de l’angoisse si pas de la terreur que soulève en lui l’idée de la révélation des faits ( violence de l’auteur, éclatement des structures actuelles ; honte publique ; etc. ) ; parfois aussi, il peut s’agir de l’ambivalence que ce tiers vit à l’égard de l’enfant sacrifié, jusqu’à ressentir qu’après tout, ça arrange bien les choses que l’auteur se soulage sur ce dernier … jusqu’à se venger sur l’enfant d’autres maltraitances que l’on a subies soi ;

 

◊ - Manque de solidarité de la fratrie ou d’autres enfants proches.

 

II. Facteurs de provocation, volontaire ou non, émanant de l’enfant-victime

 

Ces facteurs ne jouent pas de façon constante et c’est alors sur un enfant sans caractéristiques particulières que s’abattent les sévices. En Belgique, depuis 1995, An, Eefje, Julie,  Melissa, Sabine, Laetitia, Loubna, Elisabeth et tant d’autres en ont été et sont encore de sinistres illustrations.

 

Plus souvent cependant, il émane de l’enfant comme des points d’appel qui vont attirer sur lui l’attention négative du futur auteur ou l’inertie des tiers :

 

◊ - Par exemple : pouvoir de séduction particulier ; sentiments oedipiens intenses ; non-socialisation ; carence affective et besoin d’être aimé par n’importe quel moyen ; hyper-érotisation …

 

D’autres de ces enfants n’intéressent personne ; d’autres sont susceptibles de comprendre ce qui leur arrive  moins vite que les autres; autant pour les moyens efficaces d’esquive et pour la capacité de révéler et de demander de l’aide ;

 

◊ - Au début du processus d’abus, nombre d’enfants pourraient se protéger  plus efficacement de leur agresseur. Certains y parviennent bien, discrètement ou avec de l’aide. Mais beaucoup ne réagissent pas, par ignorance ou soumission, en référence à une image immature de ce que doivent être les rapports enfants – adultes, ç'est à dire des rapports d’obéissance.  (« On doit obéir à l’adulte, qui a nécessairement raison. »)

 

Par la suite, une petite partie des enfants se transforme de l’intérieur et élabore des stratégies d’adaptation … qui ne font qu’aggraver les choses : dépression, culpabilité et soumission ; confusion des idées et adhésion partielle à celles de l’auteur ; masochisme et adoption de comportements de provocation enrageants pour l’auteur, etc.

 

III. Caractéristiques intrapsychiques des auteurs directs

 

N’importe qui peut déraper et se dévoyer transitoirement. Néanmoins, dans la majorité des cas, on se trouve face à l’une des cinq grandes constellations intra-psychiques que voici, énumérées en ordre de fréquence décroissante, et qui sont donc susceptibles de provoquer des abus répétés :

 

◊ - L’insatisfaction de soi ; le vécu chronicisé d’échec, d’infériorité, de manque de valeur. Ici, l’ambiance familiale est souvent marquée des mêmes caractéristiques : solitude et grand froid. Alors, l’enfant peut être vécu comme une compensation affective et sexuelle.

 

◊ - L’inorganisation de la personnalité ; l’absence de stratégies de socialisation ; l’incapacité à résister aux pulsions sexuelles lors des frustrations et des tentations. Ici, il est fréquent que toute la famille soit chaotique.

 

◊ - L’adulte  « suavement immature œdipien », secrètement fixé au maternage sensuel qu’il a reçu ; il séduit ses enfants et  le « sale gosse » attardé   resté en lui se livre à des jeux sexuels avec eux.

 

◊ - Le parent ou l’adulte tout-puissant, violent physiquement ou autoritariste jouant de l’exercice de sa voix, de ses muscles, de sa volonté et de ses arguments intellectuels. Il terrorise et frappe ses enfants ou les hypnotise et exerce une sorte de droit de cuissage sur eux.

 

◊ - Le pervers, au sens sexuel du terme : ici, la personne de l’enfant n’a aucune importance, seule compte la jouissance jugée « exquise » que provoquent des activités précises, au scénario répétitif : par exemple le déshabiller, lécher ses pieds, pratiquer une sodomisation, etc … 

 

Lorsque l’une de ces dimensions intra-psychiques est en place, il peut encore s’y ajouter :

 

◊ - La part possible de la génétique : à l’origine d’un équipement psychophysiologique, d’un soma, et d’un tempérament de base qui nous différencie les uns des autres.

 

◊ - La dépendance aux plaisirs que l’activité sexuelle procure à l’auteur : chez certains sujets, les plus atteints, on n’est pas loin de la franche addiction.


◊ - Enfin, il faut toujours évaluer ce qui demeure de la liberté intérieure de l’auteur ; dans la (grande) majorité des situations, les abus qui s’abattent sur l’enfant ne sont pas le strict résultat d’impulsions irrésistibles. Même si l’être humain qui s’y livre y est prédisposé, par sa génétique ou par sa psychopathologie, il choisit in fine, et il programme en connaissance de cause d’achever le comportement répréhensible vers lequel son destin commence à le pousser. L’auteur a donc en lui, et une dimension pathologique et une dimension mauvaise, qui lui fait choisir de l’immoral. Il relève et de soins et de la réprobation de la communauté.

 

 

On peut présenter ce qui précède de façon plus schématique :

 

MONDE           Expériences            Expériences relationnelles   Le troisième pôle

EXTERNE      Relationnelles           et sociales du présent                (« témoins »)

                             du passé

 

                 Vécus subjectifs,                                                    Rétractions

                 mise en place de la                                               Renforcements

                 personnalité

A

U

T                                        Liberté       Projet            Abus            Enfant-cible

E                     Pressions                    d’abus                                    ( caractéristiques )

U

R

                Prédispositions                                                                        MONDE

                 génétiques                                                                              EXTERNE

 

§ III. Les atteintes majoritairement présentes chez l’enfant-victime

 

L’atteinte de l’enfant est la conséquence, non seulement des actes abusifs directs dont il est l’objet, mais aussi de l’ambiance relationnelle générale dans laquelle ils ont le champ libre. Sont affectés en proportions variables : son corps, ses idées et ses valeurs, ses grands sentiments et les représentations qui les accompagnent, la mise en place de certaines dimensions de sa personnalité et ses comportements.

 

Beaucoup sont psychotraumatisés plus ou moins longtemps. Une minorité est « allumée sexuellement » précocement et abondamment. Une minorité encore est à peine atteinte psychiquement, davantage troublée que blessée, et tourne rapidement la page de ce qui lui arrive.


I.  Les enfants psychotraumatisés

 

A. On constate fréquemment de la distorsion cognitive, c’est à dire des erreurs de pensée, en partie induite par l’auteur et en partie générée par le pouvoir d’autocréation de l’enfant,  ici erroné.  Un certain nombre pense être vraiment mauvais et mériter son sort ; d’autres encore pensent que la manière dont on les aime, avec du sexe, est normale, si pas un cadeau privilégié ; ils en voient une confirmation dans les éventuels moments d’excitation et de plaisir que leur corps ressent, etc.

 

B. L’enfant est fréquemment habité par un va-et-vient d’affects pénibles et de représentations mentales qui y sont liées (« vécus intérieurs »)

Les vécus intérieurs les plus habituels sont :

 

·                    L’angoisse : angoisse de l’imprévisibilité du retour du sévice, souvent avec des préludes odieux  ; angoisse d’avoir mal, d’avoir le corps définitivement abîmé, de mourir peut-être ; angoisse que ça se voie à l’extérieur, d’une manière ou d’une autre ; angoisse d’être repéré et « cuisiné » pour avouer ;  angoisse de tout détruire autour de soi ou de la punition, jusqu’à  aller en prison parce que « on l’a fait »; angoisse d’être abandonné, de perdre l’affection des autres parce que stigmatisé ; etc.

 

ILL. Avec Michaël, huit ans, anormalement agité et agressif depuis un abus sexuel répété, avec sodomie, commis par un marginal proche de la famille, il faudra que je recoure à des jeux de rôle pour l’aider à exprimer ses angoisses les plus secrètes … dans les jeux de rôles, je suis un petit garçon en visite chez le Dr et je lui demande, en n’osant pas trop poser ma question, si ça peut arriver que des petits garçons attendent un bébé quand ils ont été sodomisés. Malgré qu’il m’assura que ça n’arrivait presque jamais, le Dr eut l’air très soulagé que je lui pose la question, et nous pûmes en discuter entre hommes …

 

·                    La tristesse, la désillusion, le désespoir : se sentir ne valoir rien, ni pour l’auteur, qui ne se retient pas, ni pour l’entourage ; se sentir un enfant inefficace, incapable de bien se protéger : une sorte de mouton noir marqué par le doigt du destin pour être attaqué à juste titre. Perdre confiance dans la grande majorité des autres ; se barricader dans sa solitude. Tristesse qui peut continuer après la révélation, si l’ambiance est à la traumatisation secondaire.

 

La tristesse a très souvent une forte corrélation avec une mauvaise image de soi. L’enfant se confirme pour lui tout seul sa non-valeur, présente et à venir.

 

 ILL.  Un père fait des attouchements sexuels sur sa fille Noémie (neuf ans) et sur une petite amie venue loger à la maison. Celle-ci révèle tout. Scandale. Le couple parental se sépare et le père fait de la prison. Mais il veut « posséder » Noémie, et même sorti de prison, il vient l’attendre l’une ou l’autre fois à la sortie de l’école … Noémie a perdu toutes ses amies, et a l’impression qu’elle n’en retrouvera plus jamais ; elle somatise beaucoup … et symbole sinistre et merveilleux à la fois, elle me dessine, au lieu d’un personnage, une tête de petite fille,  sans corps et marquée au fer rouge  par de nombreux et gros grains de beauté. Beauté maudite, qui a attiré l’attention de son père, et l’envoie ensuite au monde des damnés !

 

La tristesse a également une forte corrélation avec la culpabilité : l’enfant se sent en faute simplement parce qu’il l’a fait … ou que cela lui a plu à certains moments …

 

  Chez quelques-uns, surtout dans les contextes les plus violents et les plus barricadés de silence, des représentations agressives inconscientes peuvent s’accumuler lentement : même sorti de la dynamique de sévices, l’adolescent, puis l’adulte sont comme des bombes à retardement ; qui ont la haine en eux.

 

C. Les comportements qui s’en suivent

 

1. Chez beaucoup, la vie quotidienne reflète ce mal-être intrapsychique diversifié. Il y aura donc des indicateurs d’angoisse ( jusqu’au franc syndrome de stress post-traumatique ), de tristesse, de désillusion si pas de désespoir face aux autres ;  des signes d’échec, d’autoagression ou d’évitement des sources de joie, liés à la mauvaise image de soi, apparaîtront également.

 

Ce n’est cependant pas systématique : certains se montrent presque capables d’avoir une double vie. Ils s’efforcent de ne plus penser aux moments des abus et ne s’y prêtent que de corps. Leur vrai « Soi » est ailleurs. De là à dire que ce « Soi » de tous les jours est bien épanoui, il y a un pas à ne pas franchir !

 

2. Qu’en est-il de la régulation quotidienne par l’enfant de son agressivité ou de sa sexualité ?

 

En cas de sévices sexuels, il existe chez beaucoup d’enfants de nombreuses réactions de pudeur, d’inhibition ou/et de gêne anormalement contraignantes. On peut observer néanmoins chez eux  de loin en loin, de façon imprudente, des moments de sollicitation inadéquate, impulsive et parfois brutale de l’autre, tant d’adultes souvent connus  que d’enfants beaucoup plus jeunes. Ici l’enfant abusé veut reprendre le pouvoir sur l’exercice de sa sexualité, dans une dynamique d’identification à l’agresseur.

 

D. Enfin, à quels comportements a-t-on à faire face aux abus eux-mêmes ?

 

Seule une minorité d’enfants, indignée, choquée, confie rapidement à une personne de confiance les sévices dont il vient d’être victime.

 

Bien plus souvent, l’enfant-victime participe à la loi du silence. Il s’efforce même de dissimuler les preuves qu’il est agressé. Face à son agresseur, il finit par se soumettre plus ou moins passivement. Il « entre » dans la culture de l’isolement et du secret que l’agresseur instille autour de sa relation avec lui. Pourquoi ? Peur des conséquences de la révélation, désespoir, mauvaise image de soi, idée fausse qu’il vaut encore mieux être aimé comme ça que pas aimé du tout … La majorité des abus demeure donc probablement définitivement cachée, ou liée à des révélations tardives, à l’âge grand adolescent ou adulte.

 

II. Les enfants « allumés »

 

Certains abus ne se déroulent pas dans un contexte d’angoisse, mais plutôt de séduction, de tromperie intellectuelle douce, d’initiation au plaisir physique, de privilèges affectifs offerts …

Alors, une (bonne) partie des enfants peut s’y laisser prendre avec comme conséquences :

 

 

A. Recherche active de la perpétuation du lien affectif (et sexuel) avec l’auteur, qu’il s’agisse d’inceste ou de pédophilie. Comportements qui montrent bruyamment l’existence d’un lien sexuel et affectif privilégié ; ou, au contraire, dissimulations habiles pour masquer le lien.

 

B. Ou/et éveil précoce de l’hédonisme sexuel chez l’enfant. Plusieurs chemins s’ouvrent alors à lui et par exemple :

 

1.  Devenir un enfant « sans retenue sexuelle » ( cfr le livre « La sexualité chez l’enfant »)

 

2. (Plus rare) s’identifier totalement à l’adulte initiateur et reproduire ses perversions (par exemple pédophiliques)

 

3. (Plus rare)  réorientation homosexuelle ( mais il faut aussi d’autres facteurs de prédisposition )

 

III. Les atteintes physiques

 

Après révélation d’abus sexuel, les stigmates physiques de celui-ci sont loin d’être constants : dans 40 à 50 % des cas, le corps de l’enfant est intact et n’est pas souillé par des traces spécifiques de son abuseur. Les autres fois, il y a suspicion ou preuve d’abus sexuel ( défloration ; lésions anales ; maladie vénérienne ; voire grossesse ), mais pas ipso facto preuve de l’identité de l’abuseur !

 

§ IV. Le devenir à long terme des victimes

 

I. Des critères de gravité        

 

Il existe des critères qui permettent de prédire prudemment que l’atteinte psychique de l’enfant sera plus grave et plus durable :

 

◊ - Des facteurs individuels de tempérament ( manque de résilience ; tendance au pessimisme, à la dramatisation, au laisser-aller, etc.) ;

 

◊ - Le caractère abondant et répétitif des abus et  l’imprévisibilité du moment de leur retour ; le fait qu’ils soient imposés et échappent à tout choix de l’enfant ;

 

◊ - Une solitude de plus en plus totale : l’enfant ne  trouve aucun recours, soit que les abus ont lieu en grand secret, soit  que les témoins se montrent parfaitement indifférents, si pas soulagés de ne pas en être la cible ;

 

◊ - L’ambiance dans laquelle se déroule les abus : vraiment effrayante, elle est source de stress post-traumatique ;  perverse, elle peut allumer sexuellement l’enfant et lui donner le goût d’une sexualité plus ou moins déviante ; certains abuseurs tout-puissants veulent posséder toute la vie de l’enfant ( ses pensées, l’obliger à s’habiller comme ils le veulent ) ;

 

◊ - L’argumentation à laquelle l’auteur recourt pour justifier les abus : culpabiliser l’enfant ; lui faire comprendre qu’il sera coupable de détruire la famille s’il parle ; lui dire qu’on fait cela pour son bien, que c’est une forme évoluée de l’amour parental …

 

◊ - Le degré d’effraction dans le corps de l’enfant surtout si c’est brutal et non consenti. Mais l’inverse n’est pas nécessairement vrai, par exemple, les dégâts de la seule cruauté morale peuvent être considérables ;

 

◊ - Le statut de l’auteur ;  l’enfant est d’autant plus affecté que l’auteur peut être mis au rang des adultes ; encore davantage si c’est un membre de la famille qui devrait être retenu par les liens de sang ou si l’auteur a sur l’enfant une autorité morale qu’il dévoie ( prêtre, enseignant, psychothérapeute etc. )

 

◊ - L’existence d’une traumatisation secondaire après la révélation des sévices : on ne croit pas l’enfant, les institutions censées l’aider sont dysfonctionnelles et blessent sa sensibilité, on le laisse tomber, voire on le remet aux mains de son abuseur blanchi comme neige.

 

◊ - Le silence continué ; l’incapacité de faire confiance et de s’ouvrir de ce qui s’est passé à qui que ce soit ; le rejet ou le mépris émanant de ceux qui sont mis au courant - par exemple celui dont on était amoureux - ; la persistance de la solitude.

 

II. Une palette diversifiée des devenirs

 

Sur l’échelle  des devenirs, on observe des personnes, adolescentes ou adultes :

 

A. A peine troublées de l’intérieur par les abus qu’elles ont vécus comme une  fatalité incapable de détruire leur être profond.

 

B. Meurtries, mais ayant partiellement cicatrisé leur souffrance. Bien décidées à faire de leur vie une réalité positive, ce qui reste bien à portée de leur volonté.

 

C. D’autres demeurent démolies de l’intérieur, sans réelle cicatrisation ; on les voit alors exprimer leur souffrance rémanente sur un mode bruyamment négativiste, ou sur un mode dépressif, en auto-agressant éventuellement l’être sans valeur qu’elles croient avoir toujours été ( par exemple toxicomanie, anorexie mentale, TS au début de la vie adulte )

C’est surtout le cas lorsque les critères de gravité étaient intenses au moment où existaient les abus ( par exemple : volonté de posséder l’enfant ; tromperies sur le fait que l’on fait cela pour son bien ; indifférence, lâcheté et mauvaise foi de l’entourage ; montée précoce d’une fort mauvaise estime de soi ; persistance du silence, si pas du rejet après coup )

On voit alors :

 

1. Des grands adolescents et des adultes mal dans leur peau, avec une estime de soi des plus fluctuante, avec de l’insécurité, se sentant vite coupables, sans vrai épanouissement sexuel.

Dans des cas extrêmes, cette souffrance peut être énorme à la fin de l’adolescence (TS, anorexie). Dans d’autres, elle porte le plus intensément sur la vie sexuelle ( dégoût, inhibition, fugue …).

 

 

Plus de deux ans après la cessation d‘un abus par son père, Cyndy ne peut toujours pas représenter le corps d‘une fillette en entier ; elle limite à la tête, marquée par des taches chaque fois que « la petite fille fait quelque chose de mal »

 

2. Sur un mode proche, certains se montrent plus activement négativistes, avec de l’autodestruction et de l’hétéro destruction plus ou moins dissimulée : comportements antisociaux, addictions, vie sexuelle dissolue ou prostitution …

 

3. D’autres encore, centrent leur vie sur la colère et les revendications exprimées contre l’abuseur et les témoins, ils peuvent aussi se limiter à l’hystérisation bruyante du rôle de la victime ( via livres écrits, médias, etc. …)

 

4. Dans un autre ordre d’idées, nous avons déjà fait référence à « l’allumage » sexuel précoce qui peut perdurer en ce inclus parfois l’adoption des perversions de l’auteur initial.

 

III. Le risque de la reproduction transgénérationnelle

 

C’est loin d’être une fatalité ! Deux sous-groupes sont particulièrement à risques :

 

·                    Les enfants qui ont été très allumés sexuellement, par des initiateurs – prosélytes particulièrement vicieux.

 

·                    Les enfants qui ont vécu en permanence dans des ambiances particulièrement violentes, dont ils ont été des témoins permanents et des victimes directes à l’occasion, et qui n’ont jamais pu bien parler de leurs souffrances et frayeurs. Ils restent porteurs de traumatismes intra-psychiques pas élaborés, encore « chauds » des années après et il n’est pas impossible que, impulsivement, lors de circonstances évocatrices, ils se rejouent leur traumatisme à l’envers en agressant plus ou moins brutalement autrui …

 

§ V. La fiabilité de l’enfant qui révèle

 

Nous renvoyons le lecteur à l’article : J.-Y. Hayez « La fiabilité de la parole de l’enfant », Enfance § Psy,  36-2007, p 61-79.

 

§ VI. La prise en charge : considérations générales

 

Nous partirons de la description des besoins fondamentaux des enfants-victimes. Nous examinerons ensuite la manière dont beaucoup de sociétés se sont organisées pour y faire face et évaluerons leurs résultats.

 

I. Les besoins fondamentaux des enfants-victimes

 

A.          A. Primum non nocere : Il est impératif que la mise en place de l’appareil institutionnel censé aider et que les interventions concrètes des professionnels, additionnées, n’aient pas un effet plus traumatisant que la maltraitance elle-même. Ce risque n’est pas une vue de l’esprit : il semble que plus de la moitié des enfants qui ont dénoncé un abus sexuel regrettent finalement de l’avoir fait ! L’enfant ne discerne pas les mauvais et les bons agresseurs ; il veut moins souffrir, un point c’est tout ! Nous avons encore énormément à gagner en discrétion, en vraie sollicitude pour sa personne, en générosité, en compétence technique, en coordination, en maîtrise de nos émotions, etc. pour que se réduise significativement le phénomène de la traumatisation secondaire.

 

B. Rompre le mur du silence et bénéficier d’une présence engagée et bienveillante à ses côtés. Présence de certains de ses proches si possible, présence d’un ami, présence de professionnels … à tous ces compagnons de route « qui acceptent de savoir », il revient de :

 

◊ - Ecouter ; encourager l’enfant à se libérer de ce qu’il a sur le cœur, à faire part de ses incertitudes et de ses questions ;  « Quand et pourquoi ça a été le plus dur ? » « As-tu des questions qui te restent sur le cœur aujourd’hui à propos de tout cela ? As-tu encore des inquiétudes ? Y a-t-il des choses que tu n’as pas comprises ? Cherche bien … ». A l’enfant de s’énoncer alors, et ce qu’il dira sera peut-être étonnant !

 

◊ - Résister au réflexe de le reprendre et de corriger ses dires trop vite, en référence à des émotions de mère-poule ; accepter d’abord la présence de ses affects et de ses idées tels qu’il les ressent  spontanément :

 

S’il dit « C’est ma faute », ne pas plonge » trop vite sur l’américanisme à l’eau de rose « Mais non, mon chéri, dis-toi bien que tu n’y est pour rien ». S’efforcer plutôt d’explorer, de finir quand même par se différencier, c’est à dire par ce qu’on pense. « Ta faute, d’après toi, concrètement, elle consiste en quoi ? »

 

◊ - Donner à l’enfant cette chance unique d’être cru pour ce qu’il raconte de plausible et le lui signifier même si, par la suite, des experts professionnels devront mieux analyser ses dires ; au minimum, reconnaître une souffrance  bien présente !

 

◊ - S’engager : partager des émotions et des idées ; en prenant son temps, se différencier, délicatement et respectueusement,  des idées fausses les plus toxiques de l’enfant ; pouvoir s’indigner, rassurer, consoler l’enfant, lui redire la valeur d’être qu’il conserve ;

 

◊ - S’engager concrètement dans les processus de protection et d’amélioration des relations dont je parlerai bientôt ;

 

◊ - Parler d’autre chose ; ne pas réduire l’enfant à sa dimension « victime de sévices » ; s’intéresser avec lui aux intérêts positifs qu’il conserve, à ses autres idées, questions et points de souffrance.

 

C. Protéger concrètement l’enfant, tant des récidives d’abus que d’une ambiance de vie délétère. S’engager personnellement dans le processus ; en surveiller l’évolution et sans jamais faire une confiance aveugle aux promesses officielles des institutions.

 

Il est important que quelqu’un – le premier confident vraiment choisi par l’enfant ? – se sente porteur d’un sentiment de sollicitude et de responsabilité de longue durée [3].

 

·                   Dans la majorité des cas, ce qui se passe dans les institutions est plutôt frileux et  hésitant : les suspects nient comme de beaux diables, et d’autres éléments ne sont pas toujours complètement sûrs ; les services institutionnels sont débordés ou en rivalité. Alors, il faudra toujours le courage déterminé de l’un ou l’autre professionnel, les plus généreux, les moins timorés, pour aller de l’avant. En passant à travers d’inévitables moments de doute ! En s’efforçant d’éviter des attitudes contre-productives comme l’activisme, la précipitation, le manque de discrétion … et leurs contraires, la ritualisation bureaucratique ou le superbe isolement.

 

Partant, un certain nombre de mesures de protection réalistes sont programmables, mais qui nécessitent parfois la séparation du couple parental ou celle de l’enfant et de son milieu familial originaire.

 

·                   Tant à titre préventif que remédiatif, il faut se rappeler que l’enfant peut participer à sa propre protection, du moins à partir d’un certain âge et à la mesure de ses forces et de son intelligence. Il peut le faire tant en utilisant des stratégies de prudence et d’évitement, qu’en disant des « Non » plus fermes et bien motivés ; tous les agresseurs potentiels ne sont pas des psychopathes, loin de là … beaucoup sont  des minables ou des séducteurs qui essaient, mais que l’enfant pourrait remettre à leur place. Surtout s’ils ont l’intuition qu’en outre,  l’enfant est disposé à ne pas tenir sa langue.

 

·                   Et en effet, l’enfant peut aller chercher un supplément d’aide juste autour de lui, parfois déjà chez ses amis ou dans sa fratrie. La vigilance, la solidarité, la détermination de l’entourage informel et sain de l’enfant peuvent alors être des adjuvants précieux, sans pour autant se transformer en vengeurs d’extrême droite ni vouer systématiquement l’agresseur aux gémonies.

 

  Les rares fois où l’on ne peut vraiment rien gagner en protection matérielle, même dans le cadre d’un engagement courageux, on peut s’efforcer de rester en contact avec l’enfant et ouvrir son esprit à la réalité intérieure de l’intégrité spirituelle : un adulte a peut-être le pouvoir d’abîmer son corps d’enfant mais jamais de s’emparer ipso facto de son âme. Si l’enfant le veut de toutes ses forces, le plus pur de lui-même, - c’est à dire son être spirituel – restera hors d’atteinte.

 

D. Si c’est indiqué, les enfants vont bénéficier du fait que l’on profite des circonstances pour améliorer le sort social de leur famille ou la qualité du tissu relationnel dans lequel ils vivent.

 

Néanmoins, ils apprécient encore plus fondamentalement qu’on les traite comme des sujets humains, et plus comme des objets de l’emprise d’autrui. Il faudra donc prendre très au sérieux leurs « Oui » ou leurs « Non » par rapport aux projets qu’on leur présente, notamment les projets psychothérapeutiques.

 

E. Les enfants n’aiment pas que leurs malheurs soient racontés à tous les vents des salles des profs et nous avons donc un devoir de discrétion à leur égard. Dans le cadre de cette discrétion, beaucoup finissent néanmoins par apprécier qu’il existe une reconnaissance sociale du préjudice qu’ils ont subi. Sociale, cela veut dire : au moins par un petit groupe de personnes proches. Ils apprécient aussi que tombe une sanction sociale ou pénale de l’agresseur et si possible une réparation concrète de sa faute. Ils ne veulent néanmoins pas toujours couper tous les ponts avec lui.

 

II.             L’équipement et les processus institutionnels conçus par nos sociétés industrialisées permettent-ils de répondre à ces besoins ? 

 

   Nous nous référons à la situation de la Belgique francophone, qui est paradigmatique ; ce qui se passe dans les pays voisins y est très analogue.

 

C’est vers 1980 que la société civile a regardé en face officiellement les nombreux phénomènes de maltraitance infantile. L’Etat a alors commencé ses campagnes de mobilisation et créé quelques institutions-pilotes, les équipes « SOS – Enfants »

 

En multipliant des canaux de communication adaptés, on  a matraqué aux enfants ( et à leur entourage ) un message qui peut se synthétiser ainsi : « C’est inacceptable qu’on vous fasse subir des abus ( ou d’autres sévices ). C’est contre les droits des enfants. Dites non si ça vous arrive. Parlez-en et demandez de l’aide à une personne de confiance. Vous serez bien aidés ! »

 

Message néanmoins angélique dans sa dernière partie. D’une part l’aide officielle a des résultats (très) modérés. D’autre part on n’a jamais vraiment expliqué aux enfants – du moins aux plus grands – comment ils pouvaient mieux se défendre personnellement, ou avec l’aide du tissu social proche en étant efficaces et sans prendre trop de risques. On s’est limité à brasser le message : « Passez la main. Signalez »

 

Et les Etats ont beaucoup misé sur des structures très spécialisées, de troisième ligne, déjà en place ou créées pour la circonstance. En oubliant que le fonctionnement de telles structures est très coûteux et donc qu’elles ne peuvent rendre que des services limités sur le plan quantitatif ou alors accumuler des retards  incompatibles avec la chronologie des sévices.

 

 A.  Quelles sont ces structures très spécialisées ?

 

 Au début, on a mis en place les équipes SOS-enfants », équipes psycho-médico-sociales spécifiques, organisées dans la perspective d’une prise en charge des problèmes qui soit déjudiciarisée, « à l’amiable ». Certes, dès les débuts, si les situations gérées par ces équipes devenaient trop résistantes ou trop dangereuses, elles faisaient appel aux Tribunaux de la Jeunesse, en complément et en soutien de leur travail. Avec leur pouvoir de contrainte spécifique, ces Tribunaux pouvaient obliger les familles à certaines prestations ou procéder à des placements d’enfants.

 

Néanmoins, cette ambiance de non-judiciarisation ou de complément judiciaire léger n’a pas duré longtemps. La Justice pénale a vite fait valoir que l’on se trouvait face à des crimes et délits, parfois immondes, et qu’il était obligatoire de lui en signaler l’existence .Et les consignes d’Etat ont alors progressivement abondé dans ce sens, avec ou sans ambiguïté. Or, la logique essentielle du système judiciaire  pénal,  c’est la punition de l’auteur, une fois avérées les preuves de sa faute, et non pas l’aide à la victime.

 

Certes, quelques efforts de procédure ont été consentis par le système pénal pour s’adapter aux caractéristiques des enfants et pour ne pas trop les traumatiser durant la procédure, mais ils n’ont pas été très loin ou se sont vite trouvés porteurs d’efforts pervers [4]. Il n’a pas été en mesure d’accroître son personnel, ni de le spécialiser significativement pour métaboliser cette importante nouvelle arrivée de situations, et il a continué à fonctionner selon ses rites habituels : lenteur, suspicion à propos de la seule parole de l’enfant en l’absence de preuves matérielles, autarcie et difficulté à collaborer avec les équipes soignantes. Il n’est donc pas rare que, une fois mise en route la procédure pénale, le travail de soutien effectué par les équipes psychosociales s’effrite, voire soit abandonné avec méfiance ou rage par les protagonistes du drame, qui se sentent  trahis. Léon Kreisler écrivait déjà, en 1995 : « Il existe des contradictions difficilement surmontables entre les techniques d’investigation psychiatrique, l’obtention de l’aveu et les nécessités de la protection de l’enfant »

 

B. Résultats du fonctionnement actuel

 

1. Rappelons-en les grands tenants :

 

◊ - Equipes SOS-enfants en sous nombre : même trente ans après elles restent des références-pilotes.

 

◊ - Appel proportionnellement important fait à des équipes de première et de deuxième ligne peu habituées à ces problématiques.

 

◊ - Référence abondante de tous ( parents et professionnels ci-dessous ) à la police ou/et à la Justice pénale.

 

2. Approximation des résultats

 

 ◊ - Il est probable que la majorité des abus avérés sont et resteront encore longtemps non repérés.

 

◊ - 10 à 15 % des cas repérés ne le sont que théoriquement, et se perdent progressivement dans une paperasserie kafkaïenne, là où finissent par mourir d’ennui les patates les plus chaudes.

 

◊ - Autour de 20 %  de ces cas graves et repérés restent traités à l’amiable en Belgique, sans intervention judiciaire, avec des succès variables.

 

Reste donc environ deux tiers des cas graves et repérés où la Justice pénale intervient. Mais la sanction de l’agresseur ne s’ensuit le plus souvent que s’il y a aveu ou de lourdes preuves matérielles en constituant l’équivalent. Alors, le traitement psychosocial de la victime peut avoir lieu, mais de façon plutôt clivée. L’agresseur, lui, peut être  soigné ( en prison, à l’état libre ) et parfois pseudoaccepter des soins pour éviter celle-ci.

 

Malheureusement, dans la majorité des cas d’abus sexuels ou psychologiques, la Justice pénale ne dispose que de la seule parole de l’enfant, assortie au mieux de quelques impressions de la partie saine de son entourage, et c’est une autre paire de manches. Certes, cette parole doit être bien documentée et expertisée, mais elle peut l’être, notamment grâce à des techniques d’entretien et d’analyse du contenu qui nous viennent du Québec [5].

 

Hélas, cette procédure de recueil de données scientifiquement validée est loin de toujours suffire ! Même face à elle, trop de Tribunaux se réfugient – abusivement à notre sens – derrière le principe de la présomption d’innocence. Pour une affaire d’Outreau – toute regrettable soit-elle - qui a reçu les excuses de la haute magistrature d’un pays, combien de milliers d’innocentes victimes-enfants laissées ou renvoyées à leur triste sort ! Et alors, ce qui s’ensuit est des plus aléatoires.

 

A titre d’illustration, voici une lettre paradigmatique, comme il en arrive environ une dizaine par mois à mon adresse courriel, avec la réponse que je lui ai faite :

 

Monsieur Hayez,

 

C'est le désespoir qui me pousse à vous écrire.

Le ***** 1997 notre fille nous dévoilait avoir subi des attouchements sexuels de la part de son grand-père paternel pendant des années. Elle avait à peine 11 ans.

Je ne vais pas rentrer dans les détails, à cet effet je vous joins les notes que j'ai prises tout au long des années.

Ce qui est important c'est que son grand-père a été entendu pour la 1ère fois 11 MOIS après notre plainte. Qu'il a suffit qu'il nie pour que l'affaire soit classée sans suite.

Nous avons consulté un avocat, nous nous sommes constitués partie civiles et nous sommes arrivés à un procès en janvier 2006 !

L'instruction avait permis de découvrir qu'il y avait au moins une autre victime, une petite voisine.

Pendant le procès nous avons appris l'existence d'une plainte de la part d'une autre voisine pour des faits similaires mais pour laquelle il y avait prescription.

Malgré ces différentes plaintes de personnes qui ne se connaissaient pas et qui n'avaient donc pas communiqué, il a été acquitté.

Suite à cela, le Parquet a pris contact avec notre avocat pour savoir si nous voulions aller en appel car il voulait nous suivre étant donné qu'il n'était pas d'accord avec le verdict.

Nous l'avons donc fait et nous avons dû patienter jusqu'en 2007 pour le 2ème procès. Malheureusement la veille du procès, notre avocat nous écrivait qu'il n'avait pas eu le temps de préparer ces conclusions et qu'il avait demandé au Président de la Cour de postposer le procès. Nous avons décidé de nous passer de lui mais le lendemain au tribunal nous avons appris que le procès était reporté jusqu' en décembre…

 

Si je vous raconte tout ça, Monsieur Hayez, c'est parce que vous devez savoir que rien n'a changé depuis l'affaire Dutroux malgré ce que l'on raconte à la télévision. Au contraire, cette affaire nous a fait beaucoup de tort. A ce moment-là il y a eu trop de plaintes et on les a systématiquement classé sans suite. Ca, je le sais de source sûre.

Au procès, la défense s'en est également servie en disant que depuis l'affaire Dutroux, j'étais partie en croisade contre les pédophiles! Toute la défense était d'ailleurs basée sur l'idée que c'était moi qui avais tout inventé et manipulé ma fille.

 

Vous auriez entendu comment le juge s'est adressé à notre fille, elle était tout simplement traumatisée et incapable de répondre.

 

Depuis ce procès elle est dépressive et suivi par un psychiatre. Elle n'a nullement confiance dans le procès à venir car au mois de juin quand j'ai insisté pour que le procès ait quand même lieu, elle a vu une juge lever les yeux au ciel d'un air moqueur quand j'ai dit que cette attente était pénible pour ma fille.

 

Les 10 dernières années ont été très difficiles à vivre pour toute la famille. Voir souffrir son enfant et être impuissant, c'est épuisant. L'ambiance était parfois insupportable, des tensions au sein de notre couple, son frère et sa soeur qui lui en voulaient d'être à l'origine du malaise, elle qui devenait de plus en plus malheureuse … c'est un cercle vicieux.

Et pendant ce temps-là, le grand-père vivait bien tranquille.

C'est surtout ça qui n'est pas logique et qui doit changer. J'aimerais que mon témoignage serve à quelque chose.

 

Puisqu’en décembre nous n'aurons pas d'avocat, je vais lire une lettre au tribunal que je vous joins également.

 

Monsieur Hayez, si vous pouvez faire quoi que ce soit pour que des situations comme la nôtre puissent être évitées, alors ma lettre aura été utile.

Il faut absolument qu'on prenne les victimes en considération, l'indifférence que l'on rencontre partout est insupportable.

 

Et ma réponse :

 

Chère Madame,

 

 

Votre lettre me désole. Je souhaite y répondre, pour manifester ma solidarité face aux souffrances de votre fille, de vous et de votre famille.  Mais aussi parce que je reçois trop de témoignages écrits analogues.  Vous êtes probablement des centaines, si pas des milliers, à vivre pour le moment en Belgique des peines très semblables pour des raisons très proches.

 

Des études scientifiques disent que plus de la moitié des enfants qui ont révélé un abus sexuel regrettent de l’avoir fait.  Parce que ce qui se passe après est encore pire qu’ avant : on leur fait des reproches  ou des promesses creuses sans jamais les aider … ou même pire, l’abus continue ou s’aggrave !

 

Dans notre pays, une partie des policiers et des magistrats ont fait de réels efforts pour se former à une aide efficace des enfants victimes ou pour connaître de bons critères pour évaluer le comportement des suspects.  Par exemple, ils se réfèrent à des grilles d’analyse scientifiquement validées, qui permettent d’évaluer de manière objective ce que disent les enfants.        
Et donc, on ne les entend plus proférer cette stupidité : « C’est la parole de l’enfant contre celle de l’adulte » Nous devons nous féliciter de l’existence de ces professionnels et espérer que ce soient eux qui, de l’intérieur, encouragent tous leurs collègues à en faire autant et protestent contre les incompétences qui persistent.

 

Car des incompétences et de la bureaucratie scandaleuses, il en persiste aussi et vous en avez été victime.  C’est invraisemblable et honteux que l’on auditionne seulement un suspect onze mois après la révélation des faits par l’enfant. Et qu’un premier procès n’ait lieu que près de dix ans après la plainte ! Ce sont là des nouvelles et graves agressions contre l’enfance, institutionnelles cette fois !

 

Votre petite fille a-t-elle été auditionnée consciencieusement, en référence aux grilles d’analyse validées ?  Si non, les enquêteurs ne connaissaient pas leur métier !  Si oui, et si  malgré tout il y a eu acquittement malgré la présence d’au moins deux autres témoignages, au point que le Parquet vous suggère d’aller en appel … alors le juge qui a jugé cela devrait avoir honte de se regarder dans son miroir.

 

Hélas, certains juges restent pleins d’à priori contre les enfants et se mettent tout de suite du coté des suspects, entre autres quand ceux-ci ont l’air d’être des personnes plus âgées et respectables.  Et ils sortent alors les soi-disant arguments péremptoires et scandaleux bien connus« parole de l’enfant contre celle de l’adulte » … ou encore « l’affaire Dutroux vous a rendu hystérique »

 

C’est à cause de ces réactions imprévisibles, non scientifiques et non objectives d’une partie de l’appareil judiciaire que je continue à penser qu’il ne faut pas porter toutes les affaires d’abus devant la justice. On devrait essayer de se débrouiller dans la communauté même, en évitant des comportements de vengeance d’extrême droite, mais en se montrant fermes et déterminés avec ceux qui ne se conduisent pas bien.

 

 

Courage donc ! Et dite à votre fille que beaucoup de gens, comme moi, qui seraient mis au courant de ses malheurs, la croiraient  sans hésiter.

 

Bien cordialement.

 

 

                                                                                              Ce 25/09/07

Prof  J.-Y. HAYEZ

 

P.S. : Si vous voulez une réflexion encore plus approfondie, lisez l’article " l’affaire d’Outreau et ses divers enseignements " sur mon site web : www.jeanyveshayez.net, page www.jeanyveshayez.net/outreau4.htm .

 

 

III. D’autres propositions de fonctionnement institutionnel

 

En dehors des cas d’urgence ( danger de mort ou de lésions physiques graves ) cela vaut toujours la peine que le premier confident de l’enfant ne reste pas seul et constitue rapidement une petite équipe engagée qui sache ne pas se précipiter, mais réfléchir aux ressources et aux progrès susceptibles de surgir, aux alliances et aux oppositions qui vont se mettre en place, au degré de collaboration ou d’hostilité que l’on peut attendre de l’enfant, du suspect d’abus et de ses proches. Cette petite équipe « diagnostique » peut être en mesure rapidement d’établir quelques scénarios de travail.

 

Sur cette base diagnostique, et tout en étant conscient que les mises en route institutionnelles sont parfois complexes et imprévisibles, j’aurais une préférence pour que :

 

1. les cas qui apparaissent comme les plus légers ou les plus faciles soient traités par des institutions psychosociales de première ou de deuxième ligne. Le cas échéant, les équipes spécialisées type SOS-Enfants peuvent soutenir et superviser cette première ligne.

 

2. les cas déjà plus complexes soient pris en charge par les équipes psychosociales spécialisées, éventuellement avec l’aide de la première ligne. Ceci surtout si l’on pense que les attitudes peuvent se mobiliser. Le cas échéant, ces équipes devraient pouvoir faire appel au pouvoir d’aide contrainte insufflé par les Tribunaux pour mineurs, comme on y procédait dans les années 80.

 

3. Pour des cas encore plus lourds, plus graves, plus rigides, il faut une mise en place simultanée d’institutions psychosociales, souvent spécialisées, qui gèrent l’enfant victime et les parties supposées saines de sa famille. Par ailleurs, on doit faire appel aux ressources de la Justice pénale, voire du Tribunal pour mineurs, qui a toujours la potentialité d’exercer une protection sous contrainte.

 

Donc, pour ma part plutôt qu’un recours systématique à la Justice pénale,  je souhaite qu’elle n’intervienne qu’en référence à des indications précises : les cas les plus graves, marqués par la psychopathie ou la perversion des auteurs ; les cas inaccessibles  ou récidivistes après une première application des programmes psychosociaux précités, surtout s’il y a danger pour l’intégrité physique ou la vie de petits enfants sans défense ; les pédophiles multiprédateurs et pervers ; les situations où il y a exploitation mafieuse des enfants … Ça fait quand même beaucoup de pain sur la planche pour les magistrats pénalistes, mais peut-être juste assez pour que trop de dossiers ne s’accumulent pas sans hiérarchisation véritable ni capacité réelle de donner suite rapidement.

 

4. Et en cas d’échec institutionnel ? Ayons l’humilité de reconnaître que c’est le cas dans un nombre non négligeable de situations. Chiffre noir où se cachent sans doute les adultes les plus puissants, les plus pseudo-respectables,  les plus pervers et les cas les plus odieux ! De loin en loin, dans ces situations, l’enfant se plaint quand même auprès d’un confident qui sait. Peut-être celui-ci peut-il s’acharner à trouver avec celui-là l’un ou l’autre « truc » pour être violé ou battu comme plâtre une fois par semaine plutôt que trois ? Peut-être peut-il partager son écoute et son impuissance ? Peut-être enfin peut-il rappeler à l’enfant qu’on peut lui voler son corps, mais pas son âme, et que, spirituellement, il peut rester « intègre », un vrai trésor ? Si l’enfant le veut de toutes ses forces, le plus pur de lui-même, - c’est-à-dire son psychisme et ses valeurs – resteront hors d’atteinte.

 

§ VI. La prise en charge : rencontres verbales des protagonistes.

 

I. Considérations d’ensemble

 

◊ - Le processus de rencontres verbales a d’autant plus de chances d’être fécond qu’il sera systémique et inclura, aux côtés de l’enfant, des adultes susceptibles d’être ses alliés et de le protéger. Dans certains cas intra familiaux, on verra même l’importance de thérapies de couple, voire de modules de rencontre avec l’abuseur et d’autres membres de la famille ( Hayez, de Becker, 2002 )

 

◊ - Les rencontres de parole peuvent consister en entretiens ( demandés par les professionnels ) ou/et en psychothérapies ( demandées par les intéressés, dans une perspective de mieux-être ) ( Hayez, 2007, p. 110 et sq. ) : pour nos vis-à-vis, il faut toujours clarifier le contexte dans lequel on se trouve.

 

◊ - On gagne à coupler des actes à la prise en charge par la parole : stimulation d’attitudes de sollicitude sociale de la part de l’environnement informel, amélioration sociale du sort de la famille (parfois) ; réparation du préjudice ( entre autres : sanction de l’abuseur ), etc. …

 

N.B. Dans les pages qui suivent, nous ne décrirons pas la prise en charge verbale individuelle de la personne auteur directe de l’abus.

 

II. Rencontres de paroles destinées à l’enfant qui a enduré l’abus

 

A. Face au thérapeute, se trouve à la fois un enfant ( construction générale de sa personnalité ) et une victime ( dimensions de son être modifiées par l’abus et son contexte ) : il faut rencontrer « les deux-en-un » avec autant d’intérêt !

 

De facto, à certains moments on s’aligne sur le cours spontané de sa pensée et de son expression verbale : cela peut aller jusqu’à accepter sa décision de dire « Non », à la poursuite des rencontres.

A d’autres moments on intervient verbalement pour essayer de parler d’autre chose que de ce que l’enfant amène spontanément sur le tapis, et ceci. Sans lui faire violence.

 

Par exemple, s’il se centre indéfiniment sur des dimensions générales de son être : écouter, aller à son rythme et, après avoir pris le temps de l’apprivoiser, faire référence au vécu de l’abus. S’il se centre spontanément, mais régulièrement sur son vécu de victime, lui proposer tout à tard de parler « d’autre chose »

 

B. Parler de dimensions générales de sa vie ?

 

 

« De quoi aimerais-tu parler aujourd’hui ? »

 

● Intérêts ; sources de plaisir ; préoccupations ; scolarité ; vie en famille …

 

● Se centrer plus intensément sur des thèmes susceptibles de maintenir ou d’accroître l’estime de soi ( activités qu’il réussit ; opinions auxquelles il tient )

 

● Essayer de recréer une estime pour le corps, si celle-ci est compromise. Et ceci délicatement…

 

Par exemple : apprécier son look ; l’encourager à prendre soin de son corps ; l’encourager à des activités qui mettent en valeur le corps ( danse ; sports …) Si l’enfant est bien apprivoisé, des petits touchers amicaux de son corps peuvent aussi y contribuer ( par exemple : un baiser d’au revoir …)

 

C. Parler du vécu autour de l’abus, ainsi que de la sexualité

 

Saisir une allusion, une occasion au vol ou se hasarder de façon plus directe : « Et si l’on parlait maintenant de cette partie-là de ton histoire de vie ? ». Interventions susceptibles de s’ensuivre, dans le désordre :

 

1. Reconstituer avec lui quelques pièces importantes du puzzle du processus. Veiller à ce que soient racontés quelques faits concrets, avec suffisamment de détails. Faire redire aussi les relations nouées au moment de l’abus, les paroles échangées, le rôle de chacun, les sentiments vécus par l’enfant, les idées et questions qu’il s’est posées sur le moment même.

 

Manifester de l’empathie ( tristesse, indignation ) mais sobrement, sans l’inonder. Se limiter à bien l’écouter en l’invitant à déployer quelques détails ( De « Comment il faisait, pour te faire peur ? » à « Qu’est-ce qu’il te demandait de faire, avec son zizi ? »)

Faire raconter, au moins l’une ou l’autre fois, les échanges corporels sexuels qui ont existé : éventuellement l’aider un peu, sans suggestionner, pour montrer que nous connaissons ces choses-là de la vie et qu’il n’est pas tabou d’en parler ( « Tu as vu du liquide sortir de son sexe ? C’était comment ? Il est allé où ce liquide ? Après cette pénétration, tu as senti quoi ? Tu as eu des problèmes avec ton corps ? Etc. ») Sans néanmoins l’obliger à aller dans les ultimes détails s’il ne le fait pas spontanément.

Y revenir de temps en temps : « Y a-t-il d’autres choses encore qui se sont passées, ou que tu n’as pas pensé à (… que tu n’as pas osé) me dire jusqu’à présent ? » « Si un jour tu te souviens d’autre chose et que tu veux en parler, tu peux le faire … »

 

2. A l’intérieur de cette narration ou en dehors d’elle, y a-t-il des questions qu’il se pose encore aujourd’hui ? Des préoccupations qu’il traîne toujours ? Le lui demander ou prendre l’initiative de les mettre sur le tapis, comme des éventualités vécues par certains enfants.

 

Surgissent alors des thèmes comme : « Vais-je le revoir ? Va-t-il se venger ? Est-ce mal d’avoir parlé ? Est-il malade ? Est-ce que je vais faire comme lui ? Mon corps est-il abîmé ? Est-ce mal que je l’aie fait  (que j’aie eu du plaisir, que je l’aie provoqué …) ? »

 

3. Corollairement, ouvrir la possibilité de questions sur le programme de prise en charge existant : «  Que vais-je devenir ? Et ma famille ? Devrai-je aller au Tribunal ? »

 

4. Partager des idées fondamentales sur la sexualité, l’agressivité, le droit et le devoir de se protéger, les Lois naturelles et les règles, etc. … ; s’occuper aussi de l’information sur le corps et la sexualité.

 

5. Discuter d’une autoprotection plus efficace à l’avenir ; l’y entraîner.

 

6. Parler de ce que l’enfant ressent pour l’abuseur et des relations avec lui à l’avenir : éventuellement, droit au non-pardon, à la haine, sentiment d’injustice quant au fait d’être placé ; ( pour les plus grands, dans certains cas : lettre à l’abuseur )

Mais possibilité aussi d’ambivalence, de pardon, de reconstruction du lien. Il est même possible que certains enfants soient moralement d’accord avec ce qui s’est passé : le tabou de l’inceste ou de la sexualité intergénérationnelle leur est étranger : les écouter ou se situer tranquillement par rapport à leur désir de continuer.

 

N.B. Intérêt, parfois, de travailler en (petit) groupe d’enfants, mais sans sauvagerie …

 

III. Rencontres de parole avec des alliés potentiels de l’enfant victime

 

Ne « travailler » qu’avec le seul enfant victime est un pis-aller, auquel on est cependant parfois réduit ( par exemple, enfants totalement rejetés )

Toutes les fois où l’on programme qu’il reste en contact avec sa famille, on cherchera des « alliés protecteurs » susceptibles de le soutenir affectivement et de mieux le protéger à l’avenir.

 

Dans de nombreux cas, on pensera d’abord à la mère de l’enfant : il s’avérera important de la rencontrer seule (d’abord) puis, si les choses vont bien, de prévoir des rencontres de type dyadiques (cfr infra) : comment comprend-elle ce qui s’est passé ? Ses sentiments, ses questions, son rôle ? De qui se sent-elle proche ? Contre qui se sent-elle en colère ?

 

Certaines mères se sentent très coupables de n’avoir rien vu, sont indignées contre l’abuseur et prêtes à soutenir l’enfant ( voire à mettre fin à leur couple d’adulte )

Mais ce n’est pas systématiquement le cas : d’autres sont beaucoup plus ambivalentes ou fâchées contre l’enfant.

 

◊ - Travailler avec elles requiert donc beaucoup de patience, et la maîtrise de notre contre-transfert ( qui nous fait désirer qu’elle fonctionne comme une réparatrice idéale ) : il faut d’abord la prendre comme elle est, l’aider à réfléchir et à ne pas prendre de décision précipitée.

 

Si l’on peut l’aider à se rapprocher de l’enfant, tant mieux !

Sinon, il faut finir par l’acter et à chercher d’autres alliances pour celui-ci.

 

 

IV. Les rencontres verbales avec la famille

 

Certainement dans les cas d’inceste ( même s’il a été commis par un membre de la famille élargie ) ; parfois même dans les cas de pédophilie ( pour restaurer la sérénité familiale et assurer une meilleure protection de l’enfant à l’avenir )

 

Le tableau ci-dessus en donne une présentation schématique et chronologique.

 

Quelques principes :

 

◊ - Ne pas se précipiter : on gagne à commencer à travailler avec des individus, tout en se situant dans une perspective familiale ; entre autres, en préparant les rencontres élargies futures.

 

◊ - Ne faire travailler ensemble des dyades  et autres sous-groupes que si l’on est moralement certain à l’avance que l’ambiance sera plus positive que négative : c’est à dire si les personnes concernées désirent s’investir ou se réinvestir mutuellement, et pas seulement se justifier en accusant l’autre.

 

◊ - Le pardon ne peut pas être imposé ; ne pas imposer des rencontres avec l’abuseur à celles et ceux qui n’en voudraient pas !

 

V. Quelques applications particulières

 

A. Le fait que le thérapeute de l’enfant soit homme ou femme peut avoir une certaine importance ; y réfléchir …

 

Dans les entretiens à intention thérapeutique, la question de la confidentialité doit être bien réfléchie, elle aussi !

 

Certains enfants ne veulent pas d’aide psychothérapeutique : en principe, on ne les oblige pas ; ce qui ne signifie pas non plus qu’on se précipite pour mettre fin aux entretiens : mieux vaut essayer de comprendre pourquoi ils disent non, et échanger quelques idées avec eux avant de l’avaliser. On peut aussi reconvoquer ces enfants, par exemple de trois en trois mois, pour évaluer le devenir de leur état et de leurs motivations …

 

B. Les tout petits

 

Il ne faut certes pas les brusquer. L’évocation verbale directe des agressions subies est souvent impossible ou tourne vite court. Une alternative féconde ? Introduire dans des dessins, des histoires ou des jeux de marionnettes : des petites scènes d’agression, en suggérant des manières plus ou moins réalistes d’y faire face ( victoire purement imaginaire … dire NON ) ; on fera participer directement l’enfant à la liquidation de l’agresseur.

 

A travers ce media des jeux imaginaires ou symboliques, l’on peut introduire nombre de thèmes délicats ( par exemple « C’est l’heure du bain du soir … donc, le petit héros de l’histoire se retrouve tout nu … avec tel adulte, bienveillant ou hostile ) : différence des sexes, intégrité sexuelle, faire respecter son corps, pourquoi certains adultes ne le respectent pas, etc. …

 

C. Les enfants qui ont été allumés précocement

 

Il s’agit d’être vigilants : ils ont pris des habitudes qui leur plaisent, et dont ils ne se défont pas facilement, malgré éventuelles promesses ( sincères ou mensongères ) ; à nous aussi de bien les occuper dans une vie attractive.

 

On doit parler ouvertement de sexe avec eux et veiller à ce que leurs idées soient claires à son propos :

 

◊ - Il leur est interdit de faire le mal, comme à quiconque ( violence sexuelles, sollicitations de beaucoup plus jeunes …)

 

◊ - Il leur est interdit de faire du dégradant ( enlisement dans des perversions )

 

◊ - A un degré d’intensité moindre, on leur demande aussi de respecter les règles socioculturelles en vigueur autour d’eux ( par exemple pas de relation sexuelle, même consentie avant un certain âge … ou à l’intérieur d’une institution résidentielle )

 

Il faut essayer de ne pas entrer en escalade négative avec eux mais de partager des idées autour du sens et des valeurs liées à la sexualité. Surtout qu’ils ne confondent pas « faire le mal » ( faire souffrir autrui ) et transgresser des règles sociales ( avoir une sexualité précoce avec partenaire consentant )

 

D. Les enfants et adolescents fort traumatisés qui semblent décharger de lourdes tensions agressives ou sexuelles en s’en prenant de façon différée à des plus faibles.

 

Mettre en œuvre des entretiens éventuellement imposés, parce qu’on voudrait mieux les connaître et que leur sexualité ( leur agressivité ) soit plus sociable.

 

◊ - Ne pas les réduire à leur problème, eux non plus ; s’intéresser à eux en général.

 

◊ - Faire raconter les faits ; les mettre en rapport avec leur passé lourd … mais sans imposer mentalement de liens de causalité (« Toi aussi, auparavant tu as subi de la maltraitance sexuelles. Qu’est-ce qui s’était passé ?)

 

◊ - Ecouter leurs questions, leurs impressions sur les motivations d’aujourd’hui.

 

◊ - Echanger des idées sur la sexualité ; l’agressivité, le Bien et le Mal, le permis et le défendu, la liberté et les pressions extérieures, l’impulsivité … Examiner avec eux de la manière la plus concrète possible comment ils peuvent réaliser autrement leur agressivité ou leur sexualité.

 

◊ - Chercher avec eux et les entraîner à se donner des solutions rapides en cas de pression sexuelle urgente ( chercher abri chez un adulte de référence ; taper sur un punching-ball ; jusqu’à la masturbation rapide et sans fantasmes ).

 

◊ - Chercher avec eux comment réparer le dégât provoqué chez celui qu’ils ont agressé.

 

E. Vie sexuelle des enfants et adolescents placés en institution résidentielle

 

Ils peuvent être placés parce qu’ils ont déjà été auteurs – ou victimes – d’abus sexuel. Ailleurs, ils en ont subi, mais ce n’est pas le motif principal du placement. D’autres sont peu socialisés ou peu conscients de leurs droits. Les considérations qui suivent s’adressent donc à toutes les catégories possibles d’enfants placés.

 

1. Se méfier des étiquetages rapides et fallacieux :

 

« C’est un abus, qui s’est passé dans les toilettes » ; « Ces deux plus petits en sont les victimes » ; « C’est parce qu’il (elle) a été abusé(e) qu’il (elle) a recommencé »

 

a. Tout ce qui ressemble à un abus n’en est pas nécessairement un.

 

1°) Les faux abus : mensonges de soi-disant victimes ; exercice d’une dimension dominant dominé fréquent dans la sexualité.

 

2°) Les vrais abus : voir dans le livre « la sexualité des enfants » ( J.-Y. Hayez, Odile Jacob 2004,  pages 99 et suivantes. )

 

b. Tout ce qui ressemble à une victime n’en n’est pas nécessairement une.

Après qu’ait été dévoilée une activité sexuelle désapprouvée par l’adulte, on voit très rapidement apparaître un pôle « auteur – initiateur – (abuseur ?) » et l’autre pôle qu’on se représente comme « suiveur – soumis – (victime ?) » Or, si l’on analyse plus finement les motivations, il figurera dans ce second pôle :

 

◊ - Tel enfant consentant et (quasi) prêt à le reconnaître comme tel. Le reconnaître en référence à une vraie maturité qui lui fait prendre ses responsabilités, ou parce qu’il veut que soit acte le bien-être affectif qu’il y trouve, ou en référence à son besoin de défier les adultes et d’être positionné dans le monde des grands. L’un ou l’autre peut parfois regretter après coup ce qu’il a fait mais être néanmoins assez honnête que pour affirmer qu’il était consentant !

 

◊ - Tel enfant consentant, mais qui le nie farouchement (pour garder son image sociale, pour ne pas être puni …)

 

◊ - Tel enfant passif, soumis d’avance, ( parfois quelque peu ambivalent ), qui n’a pas pu exprimer clairement son « Non » Cette difficulté lui est habituelle, et n’est pas spécifiquement liée à un côté concrètement effrayant de l’initiateur. Il y a aussi l’enfant ambivalent, hésitant Je désigne parfois ces situations, fréquentes, comme des « demi abus »

 

◊ - Tel enfant incontestablement victime, du Non de qui l’auteur n’a pas tenu compte.

 

On devine donc bien toutes les formes intermédiaires susceptibles d’exister

 

c. La sexualité de chacun poursuit son chemin développemental propre. Il ne faut donc pas dire trop vite que c’est « parce qu’il a été abusé » que, dans la suite de sa vie, tel enfant se conduira à nouveau selon la polarité « auteur » ou « victime ». Cette simplification n’amère rien de bon. Certes les expériences vécues dans son passé laissent des traces en lui. Mais beaucoup d’autres facteurs sont susceptibles d’intervenir et, en outre, il n’a pas perdu toute sa liberté intérieure ni toute sa lucidité face à des projets futurs.

 

2. La prise en charge

 

1°) S’il s’avère que l’auteur de l’activité est vraiment un abuseur, les grandes lignes de la prise en charge sont exposées dans le livre « La sexualité des enfants » pages 255 et suivantes. Il n’est pas certain que la seule sanction juste et constructive soit d’exclure le jeune de l’institution. Ni non plus qu’il soit inéluctable de signaler son exaction aux autorités judiciaires : apprécier au cas par cas, en référence à ce que l’on ferait avec un enfant vivant dans une « bonne famille », et que l’on voudrait sanctionner significativement.

 

2°) A titre préventif, insistons encore sur la fonction de la vigilance des adultes ( les ados vivent en partie la nuit, on le sait bien … est-il prudent qu’aucun adulte ne veille ?), et sur celle de l’occupation du temps et de l’attractivité de la vie dans l’institution. Par exemple où les aînés peuvent-ils investir leur trop plein d’énergie ?

 

3) Il faut parler avec tous, et surtout avec les plus jeunes, de leur droit et de leur devoir à s’auto protéger ou/et demander de l’aide face à tous types de (menaces d’) agression. Avec des exercices pratiques en petits groupes et des exemples concrets « On disait que, dans les toilettes de l’école, un grand veut toucher votre zizi … regarder votre minime ? Que pourriez-vous faire ?

 

4°) Il est fréquent que l’activité sexuelle qui a eu lieu soit informellement connue de tous. On peut donc l’évoquer sobrement en réunion d’enfants ( éventuellement en sous-groupes d’âge ), avec les personnes impliquées présentes. Ce sera l’occasion d’avoir une discussion sur la sexualité, les règles, ce qui est attendu de chacun à l’avenir, etc.

 

5°) S’il ne s’est pas agi d’un abus, mais d’une seule transgression de règles – avec consentement de chacun – attention aux commentaires émis : les personnes incriminées n’ont rien fait de mal ; elles ont fait quelque chose d’imprudent, un défi à l’ordre des adultes. La sanction (de tous) devra donc être adaptée en conséquence, aussi concrète et constructive que possible.

 

6°) Dans certains cas, on est et l’on reste dans le doute : abus ou acte consenti ? Le plus jeune protestant bien qu’il ne voulait pas, mais … A un moment donné, on doit mettre fin à l’investigation et réagir clairement tout en actant qu’il y a doute : « Nous ne savons pas si Pierre était vraiment d’accord, ou à moitié, ou pas du tout, mais voici ce que nous pensons : si tu as abusé de lui … ; si tu as seulement désobéi à nos règles … » « Nous ne savons pas, Pierre, si tu dis la vérité ou si tu mens quand tu affirmes que tu ne voulais pas. Si tu dis la vérité … Si tu mens … ». « Pour l’avenir, voici ce que nous voulons … »

 

F. Il existe une suspicion qu’un mineur est abusé, mais sans révélation de sa part

 

La précipitation est le plus souvent mauvaise conseillère : si le mineur est brusqué, il y a beaucoup de chances qu’il se ferme. Si les adultes suspects ont la puce à l’oreille, ils se barricadent, augmentent la pression sur le mineur et détruisent les preuves.

 

Mieux vaut donc constituer une petite équipe « d’observation » discrète et vigilante qui visera à :

 

◊ - intensifier l’observation du mineur ;

 

◊ - se donner les moyens de lui parler et, au cours de ces entretiens, approcher délicatement et souvent indirectement la possibilité de l’abus. On peut partir, par exemple, de petites histoires : « Un petit ours à qui il arrive un certain type d’agression. Comment réagirait-il ? En parlerait-il ? ». Si l’enfant est réceptif, on peut « resserrer le cercle » des questions … si la confiance reste présente, on pourra finir par la question : « En ce moment, quelqu’un se conduit-il mal avec ton corps ? » ;

 

◊ - prudemment, demander des informations à tel ou tel membre de l’entourage de l’enfant ( attention à la perte de confidentialité ) ;

 

◊ - si l’incertitude dure, ne pas effriter la vigilance ;

 

◊ - décider d’un programme d’action ( attentisme continué … confrontation à la famille … s’ouvrir de forts doutes au Parquet … )

 

Il faut se souvenir néanmoins que, si l’on n’a pas une collaboration claire de l’enfant en présence, il ne se passera probablement rien. Plus de détails dans le livre : J.-Y. Hayez, E. de Becker « L’enfant victime d’abus sexuel et sa famille : évaluation et traitement », PUF, 1997, page 255 et sq. .

 

§ VII. En guise de conclusion

 

Bien que d’énormes chiffres noirs rendent malaisées les approximations quantitatives, j’estime que les résultats sont modestes et le resteront encore longtemps, en dépit de toutes les déclarations politiques et installations de nouvelles structures pilotes, à grand renforts de cocorico.

 

Pourtant, beaucoup de professionnels connaissent mieux les réalités des sévices et de nombreuses formations pertinentes améliorent les outils de la prise en charge individuelle et familiale.

 

Certes, je persiste à penser que nous avons fait de lourdes erreurs dans la conception même de l’équipement : nous avons trop misé sur la sur spécialisation et pas assez sur l’encouragement des solidarités sociales de première ligne et sur le soutien à leur apporter. Mais, pour réelle qu’elle soit, ce n’est pas cette erreur-là qui explique vraiment la modestie des résultats.

 

La difficulté est chevillée au cœur de l’être humain : même si sa liberté de choix le rend capable de beaucoup de générosité, elle peut engendrer aussi beaucoup de destructivité. L’agression des plus faibles par les plus forts, pour les jouissances que ceux-ci en tirent constitue un des hauts lieux de l’interminable combat de l’humanité entre le Bien et le Mal.  Bien des institutions, lâchement, continueront à ne pas se laisser mettre en question. Bien des auteurs continuent à nier, pas seulement parce qu’ils ont peur d’aller en prison, mais parce qu’ils ont besoin, pour se sentir vivre, de leur addiction au Mal.

 

Alors ? Alors, ce n’est pas le moment de laisser tomber les bras : « Celui qui sauve un être humain sauve l’humanité », dit un beau texte du Talmud. Essayons d’en sauver plus qu’un, quand même, et de participer par notre témoignage de vie à la construction d’une humanité plus sociable !

 

 

Mots-clés

Abus sexuel ; épines sexuelles ; sexualité contrainte ; traumatisation secondaire ; traitement de l’enfant abusé ; psychothérapie de l’enfant abusé ; judiciarisation ; inceste.

 

Bibliographie

 

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Notes

 



[1]  Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain. Courriel : jyhayez@uclouvain.be   Site web : www;jeanyveshayez.net

 

 

[2]    Et l’on sait bien que, dans ces familles, le pourcentage de passage à l’acte sexuel « Parent-enfant » est plus élevé que dans la moyenne de la population.

 

 

[3]  S’avère le plus souvent positif ce que l’on peut appeler un sentiment de sollicitude et de responsabilité de longue durée à l’œuvre chez un petit groupe référentiel de professionnels. Certes, il est normal et structurant qu’existent des compétences complémentaires, que des tâches soient réparties et des relais pris. Mais l’ambiance de protection s’améliore si chaque professionnel présent le temps d’une étape ne se sent pas quitte de sa responsabilité une fois que l’enfant quitte son territoire, continue à sentir de la sollicitude pour ce qu’il devient et concrétise la permanence de sa vigilance en fonction des circonstances.

 

 

[4] Par exemple, on procède à des auditions vidéo-filmées des enfants pour réduire ou éviter la répétition des interrogations, mais … les avocats se servent de plus en plus des imperfections inévitables de ce matériel pour enfoncer les enfants ; ou alors, on l’expose sans délicatesse, c’est-à-dire sans huis-clos, en audience publique.

 

[5]  La méthode d’analyse la plus indiscutable est le SVA – statement validation analysis – de Yuille J.C. et coll., traduite par  Van Gijseghem H. ( Yuille J.C., 1988 ).