Ce que vit l’enfant à propos de son corps

 

 

J.-Y. Hayez [1]   

 

 

Mots-clé : Corps, corps ( connaissance du -) ; corps ( pouvoir sur et via le-) ; narcissisme ; image du corps ; estime de soi ; identité sexuée

 

 

 

L’enfant « est » son corps, et en même temps celui-ci constitue, pour le sujet enfant qui s’introspecte et pilote ce qu’il est, un « objet », un lieu où s’investissent mille fonctions.

 

En voici quelques exemples :

 

§ I. L’enfant entretient avec son corps un rapport de curiosité et de connaissance :

 

 

I. Lieu bien visible, audible et palpable, surprenant, grouillant de vie, source de phénomènes qui échappent parfois à la volonté, tant son propre corps que celui des autres sont dabord pour lenfant lobjet dune grande curiosité scientifique : il en comprend progressivement la composition et le fonctionnement par lobservation, par la comparaison de soi avec les adultes ou avec ses pairs : « On a tous un nombril, alors, mais à quoi ça sert ? », « Ooooh, ma petite cousine dans son bain, elle a pas de zizi ». Il écoute les autres et les messages des média. Il lit éventuellement encore quelque peu, ou va surfer sur Internet pour glaner de l’information. Il fait de multiples expérimentations, et finalement réfléchit beaucoup pour décrire, classer, synthétiser et induire des hypothèses ou des lois de fonctionnement.            

 

Tout ceci ne se fait pas sans grands moments dangoisse, face à un inconnu désarçonnant le sang qui coule ; ce qui fait mal ou face au résultat inattendu dune expérience. Mais en fin de compte, les découvertes sont passionnantes.

 

ILL : Lilou ( seize mois ) debout toute nue dans sa baignoire fait tout à coup pipi. Elle peut observer pour la première fois ce jet qui lintrigue et linsécurise à la fois. Soudain, cest la grande panique, car toute cette eau dans la baignoire, serait-ce elle qui a fait tout ça ? Peut-elle sy noyer ? Est-ce que son corps nest pas occupé à se dégonfler comme un ballon ou à se dissoudre?

Elle hurle pour quon la sorte, en sauvant néanmoins du déluge les deux petits jouets avec lesquelles elle sébattait. Sa maman la calme, puis lui montre et lui explique que leau coule du robinet. Un peu inquiète toujours, Lilou veut bien reprendre son bain.

 

 

II.     Au long de ce voyage de  prise de possession intellectuelle du corps, trois grands défis attendent  chaque enfant :

 

A.     Assumer la différence des sexes, principalement son aspect somatique au début. Il travaille intensément là-dessus entre ses quatre et ses six ans, faisant intervenir plusieurs opérations :  il faut généraliser « Cest toutes les filles qui sont faites de la même manière, et pas seulement ma petite sœur qui serait une erreur de la nature » ; il faut comprendre quil sagit dune différence, autour de lintériorité ou de lextériorité des organes, et pas dune déficience dun sexe par rapport à un autre ; il faut faire sien le principe que la sexuation, cest solide, chevillé au corps et irréversible ; enfin, pour les vrais curieux, cest à dire pour le  grand nombre, reste à résoudre la question de lorigine et de la finalité : Pourquoi est-on différents dans certaines zones du corps ? A quoi cela sert-il ? Pas seulement à garnir et à faire pipi ?

Par la suite, durant lenfance et ladolescence, lenfant aura encore loccasion dintégrer que la différence des sexes, cest aussi du psychologique ; du masculin et du féminin, avec, cerise sur le gâteau, leur distribution irrégulière chez chacun.

 

B.     Appliquer au corps lidée piagétienne de  « permanence de lobjet ». Le corps reste le même, quelles que soient les manipulations ordinaires de la vie quotidienne. Aucune magie ne peut en détacher, en rajouter ou en transformer une partie : tout enfant de sept ans  est presque complètement totalement sûr quil ne peut pas endurer pour du vrai les malheurs de Pinocchio!

Lenfant y intègre cependant un savoir sur la croissance, sur la maladie et laccident,  mais en tant que phénomènes naturels ou événementiels, et pas en tant que coups de magie   : on perd ses dents de petit parce quon grandit, et pas pour avoir jadis mordu le sein de sa maman ou le bras dun rival.

 

Le troisième défi amène à intégrer un savoir plus triste et pour certains plus douloureux. Entre ses huit et ses dix ans, lenfant va prendre conscience de luniversalité de la mort, cest à dire de la condition mortelle de son corps à lui et du corps de ceux quil aime. Certes, depuis ses quatre-cinq ans, il commençait à apprivoiser le concept de la mort ; il avait même fini par comprendre que cétait une destruction irrévocable du corps, et non plus une sorte de voyage réversible dans un univers parallèle. Mais maintenant, il découvre quelle le touchera, lui aussi et quelle emportera ses parents. Beaucoup denfants mettent rapidement à distance cette idée « La mort, cest pour quand on est très vieux » -. Mais quelques-uns, les plus sensibles, connaissent dénormes angoisses là-autour, surtout en période de problématique affective associée. Quelques autres, solitaires, désespérés ou terrorisés par leur environnement, commencent à caresser lidée de se donner la mort et peuvent même passer à lacte ; connaître, cest aussi se donner le pouvoir dactions bien conçues : chaque année quelques accidents domestiques ou de la circulation constituent en fait des suicides ou des tentatives de suicide de lenfant, déniés par lentourage. Cfr. le dossier thématique : Deuil.

 

Quant aux enfants en phase terminale de maladie, la prescience de leur propre mort est variable, mais ceux qui y pensent sont parfois bien seuls, parce quils ne veulent pas faire de peine à leurs parents en leur en parlant un des derniers cadeaux quils pensent pouvoir leur faire ! - et les soignants ne sont pas toujours ni matériellement ni émotionnellement disponibles pour interroger délicatement leurs pensées ou capter leurs allusions.

 

§ II. Le corps sert au pouvoir

 

 

 

I.       Un pouvoir sur le corps

 

Dès leur plus jeune âge, une bonne partie des enfants en bonne santé aiment montrer quils ont le pouvoir de décider du fonctionnement de leur corps.

Un bébé de six mois peut déjà détourner prestement la tête quand sapproche la cuillère de panade. Par la suite, il fera des histoires pour résister à toutes sortes de gestes de nursing, la mise sur le pot par exemple.

 

Pendant la période de lécole primaire, beaucoup  deviennent passablement plus raisonnables à ce propos. Ils posent davantage des  choix sociables, tout en ayant beaucoup mieux concocté maintenant lidée que leur corps est leur propriété. Finie, lépoque préscolaire où les enfants croyaient que leurs proches avaient tous les droits : « Viens te faire câliner sur mes genoux va faire un bisou à ta tante ». Sil leur arrive encore dobéir contre leur gré, cest parce quils cèdent à la force, tout en pestant in petto et en pensant que lon abuse deux.

Ces considérations portent parfois sur des matières graves, comme labus sexuel : lenfant dâge préscolaire considère comme normal quon dispose de son corps, surtout si lon utilise la pseudo-gentillesse. Lenfant plus âgé sait que lon a abusé de ses droits, de son territoire, de son intimité, toutes les fois où il nest pas daccord pour participer à une activité sexuelle, mais il peut se soumettre par peur et garder le silence par culpabilité.

J’ai toujours encouragé les parents à reconnaître ce droit de propriété, assorti à un droit de plus en plus large de gestion, pour peu qu’elle soit conviviale et qu’elle ne mette pas ce corps en danger. Plus encore : dire aux enfants que c’est un devoir qu’ils contribuent à faire respecter leur corps

 

II.    Un pouvoir par le corps

 

A ladolescence notamment,  réaffirmer son pouvoir via le corps, et souvent un pouvoir de contestation, redevient prisé par beaucoup. Ça peut aller de laffirmation de soi originale et amusante, puis de la transgression encore mineure jusquà dénormes provocations, actes antisociaux ou manifestations psychopathologiques.

 

Citons pêle-mêle : les revendications en matière dhabillage, dalimentation, de sommeil ; les entraînements sportifs démesurés ; les aléas de la compliance médicamenteuse chez les malades chroniques, notamment les diabétiques ; les plaisirs plus ou moins abondants, licites et secrets que lon fait goûter au corps, par les consommations de produits divers, la sexualité tous azimuts, etc. ; les conduites téméraires à plus ou moins grand risque ; les piercings et autres scarifications ; lanorexie ; le suicide qui a parfois lieu surtout pour saffirmer, définitivement, dans une zone où très peu osent aller, etc.

Et c’est aussi souvent le corps qui est utilisé dans les actes d’agressivité et de violence, comme instrument d‘exercice de celles-ci ( lien vers ce dossier thématique ).

 

ILL. Je reçois Arnaud ( quinze ans et demi ), dont j’ai demandé qu’il soit accompagné par son père. Je ne l’avais plus vu depuis deux ans, eu égard à son excellente évolution. Arnaud a présenté depuis sa tendre enfance un autisme de haut niveau dont l’évolution a été lente, mais remarquablement positive. Aujourd’hui, il fréquente un lycée d’enseignement général et est parmi les premiers de sa classe de 4ième. Quelques séquelles lui demeurent cependant : un regard évitant, de rares amis, une hypersensibilité à la moquerie, un peu de mal à comprendre les métaphores … .

Le motif de la consultation c’est que son père s’alarme parce que, depuis quelques mois, Arnaud, jeune homme habituellement bien élevé, s’est déjà bagarré physiquement , et pas un peu, avec des jeunes de son âge. Je découvre vite que ces bagarres ne sont pas sans motif : ce sont des jeunes qui l’ont provoqué, insécurisé ou humilié de façon banale. Arnaud me dit lui-même : « Maintenant, c’est nouveau, je me lâche». Je l’aide à bien comprendre les stimulus déclencheurs : au fond, il n’est pas encore tout à fait complètement sur qu’il n’est pas idiot ; d’ailleurs, pour faire rire les autres, il aime parfois faire l’idiot, mais quand on lui renvoie le mot à la figure, alors, ça explose … . Je l’invite à considérer son agressivité comme une force positive en lui, je le félicite parce qu’il l’exprime, mais je l’invite à trouver des formes socialement acceptables, qui ne le mettent pas dedans ( des gros mots plutôt que des gros coups ). Mais ce que je veux montrer tout simplement par cette illustration, c’est combien peut être importante pour un jeune la découverte du pouvoir corporel qu’il a en soi : « maintenant, c’est nouveau, je me lâche » … .

 

Dans ces revendications dautogestion du corps, nous trouvons toujours opérantes une ou les deux dimensions de lagressivité lien avec dossier thématique ) : une dimension gratuite de conquête joyeuse, inflative, de toujours plus de puissance et une dimension défensive, dautoprotection, contre des menaces réelles ou imaginaires : Que leur veut vraiment leur mère, à ces jeunes ados, à courir derrière eux avec une écharpe quand il fait froid ? Les ligoter à nouveau, bien sûr ! Alors, il faut taper le poing sur la table pour bien montrer quon reste propriétaire [  Laufer, 2000 ].

 

ILL. Dans le beau film de P. Weir « Le cercle des poètes disparus » ( 1989 ), le suicide du jeune Neil peut se comprendre de la sorte. Les symboles auxquels recourt le cinéaste à ce moment du film sont admirables. Après une dernière altercation avec son père dune intrusion étouffante et sans la moindre protection de sa mère inconsistante, on voit Neil se dénuder, face à un paysage glacé, et se revêtir de la couronne qui représente la réalisation de son Soi artiste [2], avant de se donner la mort.

 

III.    Pouvons-nous accepter que grands enfants et adolescents réclament   un droit de propriété sur leur corps ?

 

 

 

Oui, dans le sens où nous navons pas à en user et à en abuser pour notre seul pouvoir ou plaisir. « Mon corps, cest mon corps », chantait la pionnière des chansons québécoises portant sur la prévention de labus sexuel, début des années 1980.

 

Oui, à condition que la gestion reste fondamentalement sociable : pas de destructions de soi et des autres, bien sûr ; pas de provocations choquantes non plus : lado doit se laver, même si quelques uns aimeraient bien saffirmer et se protéger par leur puanteur. Mais vous devinez bien les limites floues quun tel principe introduit : pour du piercing modéré Ou pour trois joints hebdomadaires, qui décide ?

 

Oui, à condition quun « statut de lenfance » soit pris en compte : plus on est jeunes, moins on est lucides sur tous les enjeux, moins la liberté intérieure est capable de choix à long terme donc, avec une intensité dégressive dans le temps, les parents ont un droit dingérence pour de bonnes causes : par exemple, exiger un nombre dheures de sommeil raisonnable. Ici aussi, vous devinez bien les conflits dappréciation quun tel principe peut générer. Ils font partie de la vie.

 

 

Plus fondamentalement encore se pose la question : « Chacun est-il le propriétaire exclusif de son corps ou lusufruitier, prié par lAventure de la Vie de gérer un capital corporel et affectif qui lui a été attribué? » Si tel est le cas, il pourrait bien avoir des comptes à rendre à la Vie, in fine, cest à dire à la communauté qui la représente, sur la manière dont il a fait fructifier ou dilapidé son capital.

 

§ III. Corps aimé ou  corps détesté

 

 

I.       Beaucoup denfants aiment leur corps et se sentent fiers de lavoir.

 

Cest très intuitif  vers deux ans, âge où une sorte de fierté jubilatoire primitive habite déjà lenfant ; il aime les productions qui  sortent de son corps, les bruits, les jeux de sa voix, les excrétions, tous signes de la puissance de son usine.

Son corps est plus dans laction que devant le miroir.  Lenfant de deux, trois ans aime faire mille cabrioles et singeries, trotter loin de sa maman sans se retourner, prendre des risques, se dépenser et se dépasser physiquement, car il croit son corps invulnérable ;  il na pas encore reçu assez de chocs en retour de la réalité externe pour assimiler la  prudence.

 

Vers quatre-cinq ans, cet amour est toujours là, mais plus réfléchi et identifié par lenfant comme tel : lenfant peut dire quil se trouve beau, se réjouir de qualités physiques ou morales quil trouve tout seul ou quon lui reconnaît, apprécier de porter des jolis vêtements et dautre parures

 Les parties sexuées de son corps deviennent elles aussi lobjet de son amour et de sa fierté,  immédiatement chez la grande majorité dentre eux. Chez quelques filles, cest parfois précédé dune petite période dhésitation,  dépitées quelles sont alors de ne pas avoir la même garniture visible et sautillante que leurs petits frères. Mais, aujourd’hui, dans les familles où les parents sont eux-mêmes « bien dans leur corps » , cet occasionnel petit dépit ne dure pas bien longtemps : les filles comprennent vite la différence et légale valeur de lintériorité ou de lextériorité des organes sexuels.

Complémentairement, autour de leur cinq-six ans, on voit aussi quelques petits garçons envieux ; ils voudraient rester garçons, certes, mais aussi avoir ce quont les filles : les seins des grandes, les bébés dans le ventre, et tous ces beaux atours portés par leur maman, leur grande sœur et les dames clinquantes, affichées  partout dans les médias : les voici donc exigeant de recevoir des poupées, portant vêtements et parures des filles, parfois au grand dam des parents inquiets pour lavenir de lidentité sexuée de ces petits gourmands de tout.

 

A lâge de lécole primaire, linvestissement positif du corps se poursuit chez le grand nombre : beaucoup de garçons lincarnent surtout dans les prouesses de leur musculature, et les filles, dans le soin de leur look, destiné à recevoir sur elles le regard des autres. Pour une minorité, le mélange du masculin et du féminin en chacun est plus subtil. Il existe donc des filles qui, en sassumant et en aimant bien être filles, montent plus haut aux arbres que les garçons, et des garçons très attentifs à leur look, auquel ils donnent une touche un peu féminine bracelets ras de cous et anneau à loreille aidant -, tout en sassumant comme de vrais garçons. Attention donc aux simplismes et aux préoccupations superflues sur lidentité sexuée et sur les orientations sexuelles à venir : ce nest quen écoutant le sujet se dire, dire ce quil aime et naime pas en lui, notamment autour de sa sexuation, que lon peut se faire une religion plus sûre.

 

Ensuite, pour beaucoup [3] dadolescents, le corps demeure une dimension importante de lêtre. Il sagit den enregistrer et den assumer les mutations sexuelles primaires et secondaires, ainsi que les mutations générales. Leurs réactions  face à celles-ci sont des plus variables : indifférence ou sérénité qui accepte le cours naturel de la vie, joie à grandir, mais parfois aussi des sentiments négatifs.

 

Ce que lon constate chez beaucoup, ce sont des fluctuations à rythme et à succession irrégulière : pendant quelques semaines, deux, trois mois, il y a une phase que lon pourrait appeler raisonnable, oui, ça peut arriver, même aux ados ; puis une phase dexaltation et dexultation : le corps et ses parures sont très valorisés et exposés bruyamment au regard censé admiratif des autres. Et puis, cest la phase de grand doute, de repli du corps sur soi, où lado, peut-être parce quil vient dêtre critiqué par un pair important à ses yeux donc un double, détenteur de beaucoup de vérité à ses yeux lado donc se sent le plus con et le plus moche du monde. Heureusement qualors il y a les baladeurs MP3 avec, pour les garçons, la masturbation consolatrice et pour les filles, le chocolat, pour se redonner le courage de sortir du lit où lon végète dans la morosité.

 

II.    Et quand le rapport est négatif ?

 

A.     Il y a d’abord les angoisses, vécues à l’état pur ou mêlées à d’autres sentiments. Je décris dans un autre article les angoisses à propos d’une intervention médicale surtout chirurgicale. Il s’intitule « Ouvre ta bouche, tu ne sentiras rien ». D’autres enfants ont des inquiétudes irrationnelles pour leur santé en général ou à l’idée de telle maladie précise. Ils s’inspirent assez souvent d’un problème existant dans leur famille, qui les a impressionnés. Ils ont donc tendance à l’hypocondrie, avec des comportements de vérification plus ou moins obsessionnels (TOCS). Quelques adolescent(e)s ont des peurs sexuelles sans fondement objectif : avoir attrapé le SIDA, être enceinte … cette angoisse est parfois simplement provoquée par une imagination débordante, mais elle peut constituer , aussi une sorte d’autopunition, avec sous-jacente, la culpabilité d’avoir posé des activités sexuelles estimées transgressives. Enfin, la préoccupation anxieuse peut se mêler à la honte, dont je vais parler tout de suite, à propos de problèmes précis : Prototype : taille du pénis ou des seins. 

B.     Souffrances narcissiques

 

 

 

 

Il s’agit d’enfants et encore plus d’adolescents qui disqualifient leur corps, en tout ou en partie. C’est assez souvent en résonance avec des attitudes de l’entourage, mais pas nécessairement toujours. L’enfant s’évalue négativement, en est triste, perd de l’estime pour soi, et est honteux à l’idée de s’affronter aux autres, qu’il évite plus ou moins. Dans les cas les plus graves, il peut être très préoccupé, jusqu’à l’obsession, et fuir tout contact (phobie sociale)

Sa disqualification porte sur :

Ÿ         Une partie précise du corps : une cicatrice, les oreilles, le nez, les organes génitaux…

Ÿ         La taille ( le plus souvent parce qu’elle est petite ) ; le poids ( l’anorexie peut s’installer, si coexistent d’autres facteurs, comme une forte ambivalence vis-à-vis des parents ).

Ÿ         Le corps en général, jugé « moche, con ». Attitude transitoire chez beaucoup d’ados … mais parfois beaucoup plus chronique, souvent dans le contexte de la rivalité fraternelle : l’enfant a ici l’impression qu’on lui préfère sa fratrie.      

C.     La haine pour soi

Encore plus que se disqualifier, que mépriser leur corps et que vivre des sentiments d’infériorité, certains enfants rejettent activement ce corps qu’ils vivent comme un « mauvais objet ».

Il peut s’en suivre des actes d’auto agression masqués. Masqués parce que vécus inconsciemment ou parce qu’il ne veut pas que l’entourage les reconnaisse trop vite comme tels. Ou des actes d’auto agression clairs et nets :

Vêtements négligés ou repoussants ; manque d’hygiène et de soins pour le corps ; auto mutilation, scarifications multiples ; piercing multiples ; certaines conduites négativistes à risque, jusqu’à tenter certains types de TS ou de suicides réussis (souvent violentes : ils cherchent à détruire ce corps qu’ils haïssent)

Cette haine de soi est souvent en résonance avec une attitude analogue chez un ou les deux parents, qui vivent eux aussi l’enfant comme « mauvais objet ». On la voit p. ex. s’installer chez un certain nombre d’enfants battus, avec, en plus et inconsciemment, la mise en place d’un mécanisme masochiste.

Mais parfois l’enfant se trompe, en tout cas sur l’intentionnalité de ses parents.

 

Par exemple, tel préadolescent devient négativiste, avec des idées de mort, peu après la séparation de ses parents qui lui a fait perdre sa place de petit prince chéri à temps plein : il me dessine un corps dénudé, bardé de griffes, occupé à se suicider d’un coups de revolver sur la tempe.

 

 

Ce cas n’est pas unique, j’en ai vu bien des autres  où la haine de soi était principalement lié à une hypersensibilité maladive et pessimiste de lenfant, et où les parents mettaient en vain beaucoup dénergie à tenter de le valoriser.

 

ILL : A neuf ans, Arthur souffre moralement beaucoup de son hyperkinésie. Il est rejeté par tous les autres et constamment réprimandé par ses professeurs. Son agressivité va en croissant : il cogne de plus en plus sur ceux qui le critiquent, selon ladage bien connu : « un mauvais objet ne peut se conduire que de façon mauvaise », avec un peu dimpulsivité organique qui ly prédispose en plus. Après trois ans de traitement où se combinent Rilatine, séances individuelles, guidance des parents et dialogue avec la nouvelle école vers où on lavait sagement réorienté Arthur, celui-ci est redevenu confiant en lui, souriant et performant ; il est tellement content de laide reçue que, pour me dire au revoir à la fin de sa dernière séance de thérapie, il me modèle en plasticine un splendide symbole phallique, à faire pâlir denvie le David de Michel-Ange.

             

D.    Le trouble de l’identité sexuée, en ce inclus sa forme la plus extrême qu’est le transsexualisme, constituent une autre manière de ne pas aimer son corps, ici, dans ses caractéristiques sexuelles. L’enfant voudrait avoir les attributs de l’autre sexe jusqu’à penser, dans le cas du transsexualisme, que son corps d’aujourd’hui est une erreur de la nature et n’exprime pas son identité profonde. Je parle en détails de ce trouble dans le livre « la sexualité de l’enfant » p. 43 et sq, et p. 123   et sq.

 

III. Amour ou haine du corps, image du corps et estime de soi

 

A.     Les sentiments que l’enfant éprouvent pour son corps concernent le corps réel, externe. Mais il existe une représentation interne permanente de ce corps, en partie consciente, en partie inconsciente. Elle est modelée par l’intelligence de l’enfant, par ce qu’ils croit percevoir ou entendre dire de son corps, et par les sentiments qu’il éprouve pour celui-ci. Mais, au niveau de la genèse des sentiments , elle est à la fois conséquence et cause : c’est, comme pour un boomerang, à partir de cette représentation que se remodèlent les sentiments ; réciproquement cette représentation, travaillé par la raison, l’imagination et les affects, c’est-ce que les psychanalystes appellent « l’image du corps » : la subjectivité de l’enfant la crée et la remanie à l’envi, à partir de mille expériences personnelles et relationnelles qui concernent le corps - ou le discours sur lui - : expériences plaisantes, déplaisantes, douces, anxiogènes, énigmatiques, à travers lesquelles l’image s’écarte de la réalité anatomique et se charge de symboles.

 

B.     L’amour et l’estime pour le corps - ou leur inverse - constituent une partie importante et originaire de l’estime de soi - ou de son inverse -. On parle aussi de bonne ou de mauvaise image de soi. Au début de la vie, l’appréhension de Soi par le petit enfant n’est pas loin de se réduire à son Soi corporel . Quand on demande à un bambin de 20 mois « Où il est, Quentin ? », il répond, jubilant en se frappant la poitrine «  ». Là, c’est le lieu du corps dont il vient tout juste de saisir l’entité . Quentin ne différencie pas encore très bien Quentin psychique et Quentin corporel.

 

Petit à petit, l’enfant va  découvrir qu’il est un au-delà du corps. C’est-à-dire qu’il a une pensée, une capacité de projet, un petit « Moi - ingénieur », des qualités morales et des défauts, un caractère … constitutifs d’une autre dimension de Soi pour lequel il aura aussi de l’estime ou de la honte.

Mais, dans de nombreuses conditions de bonne santé mentale - les plus usuelles dirons-nous - les deux vont ensemble : l’enfant apprécie son corps et apprécie ce qu’il est spirituellement.

A l’inverse, quand il y a une forte haine pour soi, c’est souvent son Soi corporel et spirituel qui sont concernés.

Dans certains cas encore normaux, et surtout au fur et à mesure du vieillissement, certaines dissociations sont possibles : Tel grand enfant ou ado pense « bof » de son corps objectivement ingrat, mais se rattrape en développant ses qualités spirituelles.

 

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Notes

 

1. Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be.

Site Web : http://www.jeanyveshayez.net/

 

2. Sa couronne mavait fait penser aussi à la couronne dépines du Christ, porteuse de tant de souffrances non dites !

 

3. Pour beaucoup ? Jemploie souvent cette expression ! On ne peut pas généraliser, en sciences humaines cliniques ; et ce que vivent les minorités nest pas ipso facto pathologique, et mérite dêtre écouté et pris en considération. Il y a donc une minorité dados qui nattachent à leur corps quune importance irrégulière et faible, ou alors qui ne lengagent émotionnellement que dans une zone précise ( le sport par exemple ).

 



[1]   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be.

Site Web : http://www.jeanyveshayez.net/

 

[2]   Sa couronne mavait fait penser aussi à la couronne dépines du Christ, porteuse de tant de souffrances non dites !

 

[3]   Pour beaucoup ? Jemploie souvent cette expression ! On ne peut pas généraliser, en sciences humaines cliniques ; et ce que vivent les minorités nest pas ipso facto pathologique, et mérite dêtre écouté et pris en considération. Il y a donc une minorité dados qui nattachent à leur corps quune importance irrégulière et faible, ou alors qui ne lengagent émotionnellement que dans une zone précise ( le sport par exemple ).