L’engagement de soi

 

 

 

 

 

                                                                                      J.-Y. HAYEZ [1]    

 

Chapitre I. Un peu de théorie

 

I.                  Parmi toutes les définitions de l’engagement proposées par le Petit    Robert, j’ai retenu :

 

-         l’acte de se lier par une promesse  ou par une convention ;

-         l’acte d’un écrivain, d’un artiste, d’une personnalité qui s’engage, c’est-à-dire qui se met dans une situation impliquant des choix et des responsabilités spécifiques ;

-         faire entrer, introduire … mettre en train, commencer.

 

Le terme connote donc des qualifications comme :

        

A.      le lien, l’attachement réciproque ou unilatéral – s’engager pour le mieux-être d’ados qui ont l’air de ne pas en vouloir -, la durée, la ténacité même dans l’adversité ;

 

B.       donner sa parole et la tenir , l’honneur et la valeur de la parole donnée ;

 

C.       Parfois, le don d’une partie précieuse de soi … même jusqu’au sacrifice  au service d’une « cause » : une injustice sociale ou un problème de santé publique que l’on combat ; de l’énergie mise pour changer des idées ou des valeurs sociales.

 

Toutefois, ne soyons pas angéliques : on peut s’engager pour des causes    ou via des instruments que la majorité de la communauté réprouve, comme l’extrême droite ou le terrorisme. On peut aussi s’engager dans la délinquance, la perversion ou la consommation abusive de drogues.

 

D.      S’engager, c’est aussi franchir le seuil et pénétrer, au sens spatial du terme, ou faire commencer un processus, au sens temporel !

 

Alors parfois, c’est l’inconnu, le risque de l’aventure, ailleurs que dans son propre chez soi bien maîtrisé ; s’engager, c’est se mettre en gage, accepter d’être vulnérable, de se laisser surprendre, bouleverser, entamer, agresser parfois …

 

II.             L’engagement constitue-t-il une valeur contemporaine ou désuète ?

 

Nos sociétés, marquées par la consommation et les objets que l’on jette dès qu’ils sont usés ont-elles encore le besoin et le désir que les humains s’engagent … à autre chose qu’à être super-rentables ?

 

J’ai la conviction que oui, mais que nous n’aimons plus l’idée d’un définitif, dont le bien fondé ne serait jamais réévalué, ni de l’intérieur, ni via des négociations interpersonnelles. Nous nous donnons aujourd’hui la possibilité de sortir d’un engagement pris et de nous renouveler, quand nous  nous sentons usés, sans plaisir et sans sentiment d’utilité à être là où nous sommes.

 

Quelques catégories d’engagement restent néanmoins de facto d’une grande fidélité, comme par exemple de profondes amitiés, une partie  doucement minoritaire des couples, des amours d’enfance qui se retrouvent à septante ans, une partie des engagements dans des ordres religieux, etc …

 

 

En lien pour l’éternité, Roméo et Juliette ( film de B. Luhrmann, 1997)

 

Les liens officiellement établis de filiation et de parentalité, eux, ne sont jamais définitivement reniables : après la séparation du couple, le lien parents-enfants, se pérennise. Autant pour les devoirs que les enfants adultes conservent à l’égard de leurs vieux parents. Quand  la déchéance d’un parent est prononcée, ce n’est jamais définitif. Seul l’Etat belge, qui n’en rate pas une et qui cherche toujours de nouveaux décrets pour baliser automatiquement la vie et boucher les trous, seul l’Etat belge donc vient d’égratigner dans la plus grande discrétion, dans sa nouvelle loi sur l’adoption, le principe sacré de l’intangibilité du lien de filiation.

 

Quoi qu’il en soit de cette ouverture vers une possible fin, la communauté continue à avoir intensément besoin, désir et demande de vrais engagements des humains les uns par rapport aux autres, pour construire ensemble un futur convivial, juste et solidaire où il fait bon vivre !

Ce ne sont pas les jeunes générations qui me démentiront, elles qui attachent toujours tellement d’importance à  l’amitié et à l’amour, aux deux copines ou à la petite bande de potes sur qui l’on peut compter ; eux qui peuvent admirer celles et ceux qui ont une passion ou qui se dévouent sans frimer ; ces jeunes si cruellement déçus chaque fois qu’un adulte à qui ils avaient donné leur confiance manque à sa parole, surtout si en plus, il ne le reconnaît pas.

Le matérialisme, les voix de sirène de la consommation n’ont donc pas eu tout à fait notre peau ; dans ces valeurs humaines auxquelles nous continuons à croire, nous accordons toujours un label de grande qualité à l’engagement.

 

Chapitre II. Et mon engagement personnel

 

Souhaitez-vous néanmoins que je continue à parler sur ce ton, c’est-à-dire que je fasse une dissertation sur l’engagement … où je n’engage qu’un petit peu de mon savoir ? Je suppose que non, et j’ai donc souhaité vous dire au revoir, en vous décrivant ce que je saisis de mon engagement dans ma profession …

 

Merveilleuse profession ! Pour vous la faire partager, j’ai laissé revivre en moi nombre de ces personnes de tous les âges venues me demander de l’aide et avec qui j’ai pu créer et maintenir une relation. Cette relation, c’est  à chaque fois deux histoires de vie et deux présents qui se rencontrent et se mêlent.

 

Mon engagement envers ces personnes, c’est d’abord fondamentalement une disposition intérieure.

 

§ I. Une disposition intérieure : Ils comptent pour moi

 

 

Je dirais tout simplement qu’ils comptent pour moi.

 

Les enfants et les familles avec qui se fera peut-être un bon travail sont ceux qui finissent par compter sur moi et par me faire confiance, en ouvrant des pièces significatives de leur maison intérieure. Mais la réciproque s’est alors mise en place, de moi vers eux : ils comptent tout autant pour moi. Les voir, assis à la salle d’attente déclenche mon sourire, rassurant et ravissant au moins les plus jeunes et  leur donnant envie de se laisser aller et de raconter,  eux aussi.

 

            ILL. A leur entrée dans mon bureau, spontanément, sans y avoir pensé à l’avance, j’offre un petit bout de gâteau – reliquat d’une fête de service  – à Lise, petite autiste babillante de quatre ans et une autre fois à Nathan, sombre garçon de huit ans souffrant du syndrome d’Asperger. Nathan l’emballe fébrilement dans une serviette et le confie à la poche de son père pour le manger à la maison. Lise l’ignore en gazouillant. D’autres fois, je  leur fais un clin d’œil ou une petite blague verbale. Il m’arrive encore de saluer les cadets par un « Bonjour grand chef » ou « Bonjour ma belle comment vas-tu ? », avec un sourire qui manifeste ma sollicitude. Du coup, le grand chef s’amadoue un peu et la belle est davantage prête à briller de tous ses feux. Quant à mes stéréotypes sexués, bah, vous les mettrez sur le compte de mon âge et j’espère que vous me pardonnerez.

 

En salle d’attente, l’absence non-annoncée d’un ado ou d’une famille me préoccupe. Moi qui ne prends pas beaucoup de notes écrites, je les inscris pourtant dans ma mémoire vivante : au début, je me trompe un peu, je fais répéter un prénom, un élément de généalogie … et je les prie d’ailleurs de m’en excuser … mais bientôt, je pourrai commenter moi-même « Ah oui, Céline, tu m’as bien dit, n’est-ce pas, que tu écoutais beaucoup en classe, et que ça te facilite la vie parce que le soir, tu n’as plus le courage de travailler ; Thibaut, tu m’as raconté il y a quatre ans, tu faisais beaucoup de roller, tu étais même champion d’acrobaties avant que Wavre ne supprime ses pistes » Et l’enfant, l’adolescent, ou l’adulte peut se sentir heureux d’avoir été important. Assez important pour que je retienne un de ses dires, parfois anecdotique, parfois déjà précieux à ses yeux.

 

I. Ils comptent : un investissement affectif discret

 

Ils comptent : le terme a une connotation d’investissement affectif discret, de curiosité gérée avec délicatesse, d’intérêt cognitif pour la démarche de leur vie. Ce doit être ce que les psychanalystes appellent la bienveillance !

 

 

Ça m’empêche assez souvent  de me sentir fâché sur les uns et allié- protecteur des autres !

 

Si une adolescente et sa mère s’affrontent pour l’ordre dans la chambre, les heures des sorties ou celles de présence à l’ordinateur, c’est certes un conflit important, mais je ne trouve pas que j’ai à l’arbitrer. C’est le combat de la vie et le conflit des générations qui poursuit son chemin. Je puis m’engager en dédramatisant parfois un peu, en aidant à réfléchir, mais sans désigner trop vite des bons et des mauvais, sans m’identifier ni à l’adolescente ni à la fonction parentale !

 

II. Reconnaître la valeur de leur pensée

 

Ils comptent : le terme implique fondamentalement la reconnaissance d’une pensée personnelle et l’encouragement à l’élaborer et à l’exprimer, ce qui ne signifie pas toujours qu’on pense à l’unisson.

 

 

A. Mes vis-à-vis sont des interlocuteurs valables que j’ai un réel plaisir à écouter exprimer leur pensée, et par qui il m’arrive très régulièrement d’être enrichi, ou déstabilisé dans mes certitudes.

 

ILL. Lilou ( dix-huit mois ) est confiée pour un jour à sa grand-mère plutôt qu’à la crèche, car elle est un peu souffrante. A la crèche, son papa, homme bien organisé vient la chercher tous les soirs juste autour de 17 heures. Après une douce journée de folie à deux chez sa grand-mère, Lilou, vers 16 h 45, se dirige spontanément vers la porte du hall et répète plusieurs fois, d’une petite voix calme et confiante « Papa .. papa … papa » Quelle est donc la mystérieuse perception sensorielle ou l’horloge interne qui lui a fait anticipativement, mais à peu près à l’heure, penser au retour de son père ?

 

Quelle n’a pas été ma joie d’entendre Emilien, un de mes petits-fils de quatre ans me dire petit biologiste mi-sérieux, mi-amusé : « Bon papa, je pense que tu te trompes ; les bilous-bilous, ça n’existe pas » J’ai protesté, bien sûr, les bilous-bilous existent de science sûre et à son âge, il ne peut pas tout savoir !

 

Quant à Laetitia ( neuf ans ), elle souffre de l’interdiction de contact qu’un jugement a ordonné entre elle et son père psychotique délirant. Et sans que j’induise quoi que ce soit, rêveusement, tout en dessinant dans mon bureau, elle me dit : « Il est seul, il s’ennuie ; ce serait bien si on l’obligeait à se faire soigner »

 

 

Je demande un jour à Sacha ( onze ans ), enfant surdoué, introverti, souffrant d’une douloureuse dépression existentielle et de troubles d’adaptation scolaire qui rendent sa fréquentation irrégulière, je lui demande donc ce qu’il pense de lui et ce qu’il se dit à lui-même quand il se regarde dans le miroir. Après un temps méditatif et incertain de réflexion, il me fait cette merveilleuse réponse : « Je ne suis pas comme les autres »

Nous creusons son idée, qui est centrée sur son intelligence lucide et solitaire, et sur le mélange d’enrichissements personnels et de coupure des autres qu’elle entraîne. En réponse à une autre question, Sacha ajoute même : « J’aime et je n’aime pas » Au fond, cet enfant de onze ans, redoutablement lucide et encombré de ses découvertes, ne pose-t-il pas déjà un volet fondamental dans notre destin « Ne pas être comme les autres ». Il lui reste à découvrir qu’on peut quand même se faire aimer en étant différent.

 

B. Oui, il est bon pour un thérapeute de se laisser surprendre par l’expression de la pensée de ses petits et grands clients.

 

Me laisser surprendre par leur pensée ; accepter l’incertitude du chemin où ils me permettent de les accompagner ; être très attentifs aux « bouts de sens » qu’ils trouvent eux-mêmes, et parfois  les aider à aller un peu plus loin ou un peu ailleurs : j’y reviendrai par la suite.

 

Me laisser surprendre ?

 

ILL. Sarah ( cinq ans ) est engagée dans une psychothérapie brève visant l’amélioration d’un syndrome de stress post-traumatique : dans un pays étranger, elle et sa mère ont  été menacées pendant plus d’une heure par un dangereux bandit. Après une première séance où l’on parle de tout cela – et de bien d’autres choses – en famille, avec elle et son petit frère Jules ( trois ans ) la voici seule pour la première fois avec moi. Après un bref dialogue d’apprivoisement mutuel, je lui demande si elle a encore des soucis dont elle voudrait me parler. Et sa réponse m’emmène ailleurs que là où je l’attendais. Elle a, en quelque sorte, intégré les images traumatiques récentes dans l’ensemble de son album de photos intérieur ; elle les a rangées à la bonne place à la place qui la fait souffrir, elle, et elle me répond donc, pleine d’aplomb et d’attente : « Je ne veux plus que papa et maman se disputent »

Plus loin dans la même séance, elle raconte l’histoire d’une petite fille très proche de son papa, mais refusant de se soumettre à son autorité. La fillette fugue dans un pays étranger - eh oui, à cinq ans, Sardou est complètement largué - et y est assassinée. Sa famille vient la chercher pour la rapatrier et, toujours du haut de ses cinq ans, Sarah pense sans mon aide à l’ensevelir – sous de la plasticine – et à réunir toute sa famille autour d’elle avec des fleurs ( voir photo 1 ) Voilà donc une enfant d’âge dit préscolaire qui a pensé toute seule que la mort n’était pas l’anéantissement de tout, et que la relation pouvait se continuer au-delà, spirituelle, très belle, avec le symbole de la fleur – trait d’union.

 

 

Photo 1 la mise en scène symbolique de Sarah

 

ILL(2) : Durant des semaines, Robin ( sept ans ) se trouve en très grande crise parce que son papa vient d’être assassiné lors d’un règlement de comptes entre truands. Quand il va un peu mieux, sa mère, pourtant athée, lui raconte l’histoire de la mort de Jésus. Et Robin, bien intrigué, m’en fait part, puis dessine spontanément un monsieur qui a passé les portes de la mort - ce sont ses propres termes et qui s’est pendu à une croix une heure pour tous les crimes qu’il avait commis ; j’écoute et je lui demande ce qu’on va faire du corps une fois dépendu … les méchants nains empêcheront qu’on aille le rechercher, me répond-il … néanmoins, dans la perspective de mieux assurer la conservation spirituelle d’une bonne image du Père, j’invente un moyen de contourner ces nains … - cela intéresse beaucoup Robin - on récupère donc le cadavre et, à force d‘opérations chirurgicales où Robin fait couler des flots de sang, on le ramène à une vie que l’homme réparé promet spontanément de vivre sans plus prendre le bien d’autrui. Ici, j’ai mélangé ma  pensée à celle de Robin pour confirmer, via le symbolique, la pérennité d’une relation spirituelle avec le pardon des fautes voulu comme tel par l’enfant.

 

C. Me laisser surprendre par leur pensée et par l’exercice de leur liberté ? Oui, et inévitablement, parfois, cela cogne, bouscule mes convictions ; cela ébranle mes émotions, ou encore, met en question, du côté de l’humilité, une estime de moi dans laquelle je me complaisais peut-être de façon trop illusoire.

 

ILL. Je ne peux pas ne pas évoquer ici l’histoire de Sam ( seize ans ), que d’autres collègues connaissent dans le service, et que j’ai rencontré à treize ans, après qu’il avait déjà un très long passé de psychothérapie.

 

Son histoire est celle d’une relation fusionnelle incroyablement serrée avec son père. Fils unique du second mariage de ses parents, il a fait de multiples maladies précoces, notamment respiratoires, qui ont contribué à la mise en place d’un tout gros noyau d’angoisses primitives. Il semble que la présence de son père à son chevet lui a objectivement sauvé la vie une fois, mais c’est devenu un énorme souvenir écran.

 

Sam ne supporte pas de se trouver seul quelque part – angoisses de mort ou angoisses d’être attaqué par des  revenants l’envahissent. Et c’est le plus fréquemment à son père, qu’il demande de jouer les Saint-Bernard. Et en même temps, il veut avoir la place du petit dieu  unique blotti au tabernacle du cœur de son père qu’il vit comme son grand Dieu le Père.

 

Inutile d’ajouter qu’il y a beaucoup de systémique dans tout cela. La mère a été mise sur un strapontin par les deux compères. Le couple parental s’est séparé il y a trois ans ; la mère est une roue de secours pas vraiment détestée par Sam, mais qui, malgré tous ses efforts et sa disponibilité, ne fait pas le poids. Le père est aussi dépendant de Sam que Sam ne l’est de lui.

 

Du moins l’était-il sans la moindre faille jusqu’il y a un an. Mais, tout doucement un peu de lassitude physique et morale l’habite ; il fréquente une autre femme et voudrait un peu plus que des moments d’escapade libérés par Sam. Donc il proclame à haute voix que la distance devient nécessaire, tout en continuant à accourir neuf fois sur dix quand Sam l’appelle au portable, câble ombilical qui les relie et s’active dix fois par jour.

 

L’état de l’adolescent s’est détérioré depuis lors. D’autant qu’il avait fait le choix de s’engager dans des humanités artistiques, que cela ne plaisait pas complètement au père et que Sam ne pouvait pas supporter de ne pas être reconnu à mille pour cent par celui-ci. Il n’a donc jamais mis les pieds dans son école artistique. Un mois après, ses parents l’ont fait hospitaliser dans un premier hôpital psychiatrique spécialisé. Le téléphone portable n’a jamais autant fonctionné qu’alors. Sam en est sorti après quinze jours, sans résultat, et a analysé ce séjour comme la preuve qu’il était occupé à être rejeté. Alors, depuis lors, il végète le jour, inactif dans la maison de sa mère, passant par des phases irrégulières de refus alimentaire et de refus de boire quand il n’est pas chez lui, ou de constipation qui dure des semaines.

 

 

Et pourtant, et c’est ici que j’en arrive à cette question de l’étrangeté radicale – et non psychotique – de la pensée, Sam investit beaucoup sa thérapie individuelle. Il a compris que celle-ci ne constituerait pas un moment d’alliance, où je lui donnerais raison pour faire pression sur ses parents, mais un moment de réflexion sensible, duquel devraient s’en suivre ses décisions personnelles.

 

Il parle donc de ses préoccupations, de ses désirs et de ses questions. Il parle de ses souvenirs et de leur histoire familiale. Il parle de ses rêves et est accessible aux métaphores.

Il peut même admettre qu’il fait des erreurs d’analyse, que son père n’est pas vraiment un Dieu immortel et qu’il peut vraiment être fatigué, que sa mère l’aime beaucoup aussi. Mais le cœur de son raisonnement n’a pas changé jusqu’à présent et s’énonce presqu’avec les mots que je vais vous dire « Je veux briller comme le meilleur pour lui … en me mettant à l’hôpital, il a commencé à me rejeter et je ne veux pas être rejeté … alors, j’irai jusqu’au bout pour le rappeler et qu’il vienne s’occuper de moi … seul, lui peut me sauver de la mort », etc …

Quelle autre position possible pour un thérapeute que d’accueillir, écouter, et se différencier avec délicatesse ?

 

III. La patience et l’humilité

 

J’évoquais tantôt la patience et l’humilité. Et en effet, tout au long des carrières, on en rencontre des centaines comme Sam, d’individus ou de familles, avec des doses diversifiées de dangerosité, qui amènent à la question du risque dont je parlerai plus tard. En partie en référence à l’exercice de leur liberté, c’est à dire, au sens large du terme, à leur projet de vie, et en partie en référence à leurs problèmes persistants ou à leurs incapacités, bien des enfants ou des familles, qui nous fréquentent parfois depuis longtemps, ne font pas des progrès significatifs vers davantage de bonheur, de réalisation de soi ou de convivialité. Pourtant, beaucoup de ceux qui font du sur-place parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement ne demandent pas à être largués comme des patates insatisfaisantes une fois qu’on en a fait un premier tour. Nos vis-à-vis ont souvent bien besoin de notre patience, de notre persévérance pour cheminer à leur côté. Ils viennent chercher dans notre attention et notre estime, la confirmation que la valeur de leur vie, même s’ils ont l’intuition que de grands changements n’auront pas lieu. Si nous les supportons comme ils sont, ils supporteront un peu mieux leur vie et auront envie, eux aussi, de donner tout ce qu’ils peuvent.

Patience ; compassion ; supporter ; faire du portage pour rétablir ou conserver chez l’autre l’espérance et l’estime de soi !

 

ILL. Nicky ( seize ans ) désespère et fâche ses parents, surtout son père, à cause de l’hiatus entre   son QI global (120) et de  graves troubles de la mémoire de fixation, qui l’empêchent d’intégrer les matières scolaires. Pour bien aggraver son cas, c’est un spécialiste de jeux vidéo, diversifiés, qui demandent logique et stratégie, davantage que   mémorisation.

 

Au début, il se méfie de moi, à tel point que je le prends pour un jeune paranoïde … mais nous faisons preuve de patience réciproque, et avec l’aide complémentaire de tests, d’examens para cliniques et d’albums de photos de famille regardés ensemble, je finis par mieux le supporter et le respecter et par lui dire ce que je pense de plus en plus clairement : Nicky présente un mystérieux déficit d’équipement qui le fait beaucoup souffrir, mais je ne lui trouve pas de pathologie de la personnalité, et je n’ai pas connaissance de techniques à lui vendre  pour améliorer significativement son rendement scolaire ; j’essaie aussi d’en persuader ses parents et petit à petit Nicky se met à aimer ces rencontres un peu étranges chez son psychiatre, où nous ne nous appesantissons pas éternellement sur ses manques, sans néanmoins les nier ; nous parlons des efforts qu’il fait et tient à faire, je les salue au passage, mais nous parlons aussi du sens de la vie, des jeux vidéo, de ce que nous aimons tous les deux, des parents etc … Je n’ai pas de prise sur le problème d’équipement de Nicky, mais une fois, je l’entends avec un certain plaisir demander une nouvelle séance quinze jours plus tard et pas quatre semaines comme le voudraient ses parents .

 

Lors d’une séance ultérieure, mine de rien, Nicky tient à entrer, un manuel de sudoku à la main. Nous en parlons, puis nous évoquons les quelques semaines  écoulées. Son père lui dit toujours qu’il en a assez de lui, qu’il fait le con et qu’il n’a pas de vrais problèmes. Néanmoins, si cela le blesse, Nicky est assez subtil pour sentir qu’il reste aimé par un père déçu, incapable de croire à son handicap invisible. A la fin des vacances de Noël, il s’est fait attraper par sa grand-mère, qui le soutient habituellement beaucoup, parce qu’il a oublié un travail à remettre à la rentrée. « Personne ne peut comprendre mon problème, ajoute-t-il d’une voix morne, parfois je pense … » En le poussant un peu, il m’avoue qu’il pense au suicide, comme une manière d’être quitte d’un hiver très froid. « Je ne sais jamais ce que je dois penser de moi-même, enchaîne-t-il, je ne sais pas si je suis intelligent ou con ». Je lui rétorque que c’est justement parce qu’il est intelligent qu’il se pose ce genre de questions. Je travaille un certain temps son idéation suicidaire, avec respect pour son vécu subjectif, mais en me différenciant de l’idée que son suicide serait la meilleure solution.

 

Vers ses quinze ans et demi, il me confie un grand secret : il est occupé à écrire une nouvelle de science-fiction, analogue à des récits déjà écrits sur les Digimons. Il n’avait pas osé m’en parler jusqu’alors, peur que je me moque de lui. Au premier degré, je marquerai un grand intérêt pour cet acte d’écriture, qui se poursuit encore plus d’un an après, j’en ferai même corriger les fautes d’orthographe par un vieil ami retraité et je l’aiderai à publier ses textes sur le Net. Au second degré, et étant bien entendu qu’il est hors de question d’interpréter une œuvre d’art, son texte fourmille vraisemblablement de symboles et de références à sa propre histoire : le jeune héros qui porte son prénom, a la capacité de passer entre deux mondes, souffre de troubles de la mémoire, se lie tout un temps à une jeune fille, etc …

 

 

Le texte est de Nicky et met bien en scène l’étrangeté du corps et la question de la mémoire … ! L’orthographe a été corrigée par nos soins

 

Vers la même époque, Nicky me dit qu’il préférerait savoir qu’il a une lésion cérébrale, et qu’on puisse l’opérer. Il est tellement intrigué par l’état possible de son cerveau que je finis par l’envoyer chez un neurologue spécialisé en neuropsychologie. Je le fais en signe du respect que j’ai pour Nicky, et non parce que j’en attends vraiment du neuf. Nos grandes cliniques étant ce qu’elles sont, la mise au point hypercomplète prendra six mois – tant mieux, d’une certaine manière-, et le collègue lui redira avec ses mots à lui à peu près ce que je lui ai dit. Mais ça a l’air de faire beaucoup de bien à Nicky, ce double intérêt médical, avec une médication assortie ainsi que l’application de l’un ou l’autre truc propre à mon collègue.

 

En juin 2007, Nicky rate pour la seconde fois la 3e professionnelle « Travaux de liaison » sur laquelle il avait mis quelques espoirs, avec les commentaires obstinément persistants de profs pourtant mis au courant « pas assez d’efforts ; pas assez de concentration ; il faut davantage de volonté … »

De quoi sera fait l’avenir de Nicky ?

 

Dans la même ligne d’idées, au-delà des vignettes individuelles, je souhaite évoquer un certain nombre de familles incomplètes, mouvantes, parfois pas loin d’être chaotiques, avec de jeunes enfants aimés, oui, mais objets des tempêtes émotionnelles et des incohérences des adultes … il s’avère plutôt rare qu’un psychothérapeute soit seul à travailler avec elles … le risque, c’est parfois l’inverse : la dilution des responsabilités et à la nuée de services d’aide clivés et bureaucratiques qui bourdonnent autour de ces familles en les disqualifiant à longueur de temps. Ici, le vrai engagement, c’est de vouloir rester en lien fort avec elles, par exemple avec ces mères isolées qui nous ont investi sur un mode « immature », dépendant et rageur à la fois. Garder un lien fort, les prendre largement comme elles sont sans devenir l’esclave de leurs angoisses ou de leurs demandes si souvent pressantes … donner un conseil concret à l’occasion sans se faire trop d’illusions sur le fait qu’il sera suivi … Accepter que l’éducation et la sécurité des enfants ne soit pas parfaite, que leur investissement connaisse des hauts et des bas … parce que c’est dans ce lien tissé patiemment que quand même, à la longue, quelque chose de positif pourra se construire, plutôt que dans le passage de la patate chaude-mauvais objet vers je ne sais quel ailleurs mythique.

 

V. Reconnaître le droit de choisir

 

Si je reconnais à l’être humain la capacité et le droit à ses pensées personnelles [2], ce serait un cadeau bien cruel de la vie s’il n’en découlait pas une possibilité de choisir ! Choisir celles des pensées qui deviendront valeurs, se construire une morale, sélectionner des fantasmes, se faire ses plans et ses projets … tout cela reste in fine très personnel, à tous les âges de la vie. Quant au droit de choix des comportements qui s’en suivent,il n’est ni nul, ni illimité : nous devons tous respecter des grandes Lois naturelles, et il est également prudent de nous inscrire dans le cadre des règles sociales et des prescrits culturels qui encadrent notre quotidien. En outre, pour les mineurs d’âge, l’éducation se donne le droit de leur demander l’obéissance. Toutefois, les enfants sont protégés vaille que vaille des exigences de leurs « éducateurs » qui seraient abusives. Par ailleurs, les éducateurs intelligents savent qu’il faut  laisser une part de choix aux enfants, et qu’il vaut mieux les encourager à exploiter leurs ressources et projets personnels que de faire peser sur eux des rêves impossibles !

 

Voici trois réflexions qui appliquent et nuancent à la fois ce droit reconnu à la pensée et au choix :

 

A. En temps que psychiatre d’adolescents et même d’enfants, je ne me suis jamais confié le mandat d’être le berger des attentes et des règles parentales, scolaires ou des règles sociales mineures et j’ai toujours souhaité être clair rapidement avec les parents à ce propos.

 

Je garde mon indépendance de jugement et de paroles autour de ces questions. Ce qui ne signifie pas que je suis en accord avec tout ce que j’entends et que je me taise. J’aide souvent mes vis-à-vis des deux générations à réfléchir aux conséquences potentielles de leurs positions d’aujourd’hui ; je les aide à trouver des compromis qui tiennent mieux compte de ce qu’a chacun, en y allant régulièrement d’idées ou de suggestions personnelles. J’y reviendrai tantôt, mais ce n’est jamais sur commande.

 

ILL. Depuis qu'il est tout petit, Florian ( dix ans ) proclame que « Jésus s'est trompé en me mettant en garçon, je suis une fille »

 

 

Florian concrétise en vrai l’histoire du film Ma vie en rose ( A. Berliner,1997 )


Et dès ses quatre, cinq ans, il exprime ce trouble profond de son identité sexuée - on peut parler ici de transsexualité - de toutes les manières qu'il peut. Se vêtir et se maquiller en fille, avec des robes de princesses, n'en est qu'un signe parmi d'autres. Vers ses sept ans, le couple parental se sépare avec violence ; Florian n'a plus de contact avec sa mère qui mène une vie très instable, et à peine plus avec son père. C'est sa grand-mère paternelle qui l'élève seule : elle l'aime à sa manière, mais elle est très sévère et elle ne veut pas entendre parler de « ses idées de PD ». Florian est bien malheureux, obtient à l'arraché d'aller visiter mensuellement les parents d'accueil qui jadis avaient accueilli sa mère et qui le connaissent et l'aiment bien lui aussi ; il y parle de suicide et demande à aller vivre en internat. En vain, les services sociaux qui supervisent son destin veulent qu'ils restent chez sa grand-mère. Il m'était venu une idée originale mais qui fut jetée sans autre forme de procès : permettre à Florian de vivre en accueil familial chez un couple homosexuel masculin ou féminin. Mon idée était qu'un tel couple connaît de l'intérieur les problèmes et souffrances liés à l'identité sexuée et à l'affirmation de la différence sexuée. Il aurait donc plus facilement été tolérant et respectueux. Mais bon, cette idée sulfureuse ne pouvait pas passer ...

 

ILL. Thierry ( dix-sept ans ) me consulte sur l'insistance de sa famille parce que certains de ses actes, de type sports extrêmes, le mettent dans des mauvais pas sociaux. Il ne consultera que quelques fois, le temps de chercher à m'épater et à bien me montrer qui il est, puis il disparaîtra sans au revoir. J’ai été très à l’écoute, l’invitant à déployer ce qu’il commençait à dire, sans fascination ni mise en garde ni jugement négatif … peut-être après tout voulait-il en découdre avec un père plus interdicteur ! Sans doute n'ai-je pas réussi à interpeller et à intéresser son être profond, en-deça de son être-spectacle. Peut-être aussi avait-il reçu « sa dose » dans ce bref contact avec moi !        
Ce qui motive ses prises de risque, me dit-il quasi mot pour mot, ce sont les décharges d'adrénaline qui explosent dans son corps quand il se livre à des prouesses qu'il est seul à oser faire. Il ne cherche pas à frimer, car bien souvent il les fait seul et personne ne le sait ; ce n'est pas non plus essentiellement transgresser l'interdit, c'est se sentir éprouver ce que son corps ressent.     
Quand il plonge tout habillé d'un pont en hauteur, dans le fleuve dont l'eau est à douze degrés, et qu'il regagne la rive à la nage, des témoins ont déjà appelé les pompiers ! Il me prétend qu'il était persuadé d'être seul et qu'il n'avait nulle envie de mourir.    
Parfois, sa recherche de sensations fortes le pousse à commettre des vols compliqués, à la Arsène Lupin, générateurs de frissons eux aussi, et c'est pour cela qu'il vient me consulter, car il n'aime pas cette partie de lui et se punit après coup par des scarifications sans ménagement.   
Tout petit déjà, il aimait grimper bien haut dans les arbres et sauter de branche en branche. « Mais ce que j'aimais surtout, c'est quand, parfois, une branche cassait et que je ne savais pas tout de suite ce qui allait m'arriver ... ces trois secondes-là, c'était vraiment super fort. »    
Thierry ajoute que, dans ces moments-là, les autres n'existent pas. Ce n'est pas qu'il veuille les détruire, mais l'anticipation – puis la réalité – de la montée d'adrénaline les effacent de sa mémoire vivante et de son champ de perception : belle définition de l'auto-érotisme qu'il me donne à sa manière, non ? D'ailleurs ajoute-t-il encore : « Je n'ai aucun respect pour moi non plus » Du moins quand son besoin d'action et de plaisir extrême l'envahit.      
Tout, y compris le type de lien qu'il noue avec sur moi, veut mettre en avant un personnage invulnérable, pas bien méchant, qui adore tous les risques de la vie.
Quand je lui propose de me raconter l'une ou l'autre image des albums de photos de son enfance, il me parle avec enthousiasme de sa chute, à l'âge de quatre ans, les bras en avant, dans un feu de bois et des soins qu'il a subi stoïquement et puis de l'extase de ses treize ans, quand il a découvert et écouté sans fin le CD du premier festival de Woodstock.
Mais voilà, quand Thierry me parle de son père, il le fait amicalement, mais en le présentant comme le perpétuel malade imaginaire, l'hypocondriaque qui dramatise le moindre bobo, qui a peur tout le temps de tous les petits risques de la vie. Par contre, aux réunions de famille, ce même père est très fier de raconter les exploits de Thierry, « Vous ne savez pas ce que mon fils a encore fait ! » Thierry voit spontanément dans ce « mon fils » comme une preuve que c'est à la fois de l'adolescent et de lui-même, par procuration, que parle le père. « A ce moment-là, on est deux en un [3]  » Thierry n'a-t-il fait qu'obéir à ces injonctions semi-inconscientes ? Ne peut-on pas penser non plus qu'il a voulu se construire, dans le domaine de l'audace, comme le contre-pied de ce que son père lui donnait à voir ? Quand je lui évoquerai l'image du positif et du négatif de la même photo, il me dira encore que, son père et lui, c'est comme les deux parties du miroir : les mêmes et leur contraire. Quant à sa mère, elle semble avoir davantage les pieds sur terre, et court néanmoins sans se plaindre de l'un à l'autre de ses deux hommes : pour panser les plaies et les bosses réelles du plus jeune, et les imaginaires du plus vieux.

 



Dans cette histoire difficile de démêler ce qu'il en est des apports de la génétique et de ce qui s'est imprégné, comme composante du Soi et du Soi Idéal, au fil des aléas d'une histoire de vie dont le souvenir le plus fort est une chute dans un feu à l'âge de quatre ans ... Un dépendant d'un type original, en fait, Thierry. Reste à espérer que l'arrivée de l'âge adulte socialisera quelque peu ses décharges anarchiques – simple jeu du vieillissement et parfois de l'amour pour une femme – et qu'on le retrouvera « seulement » cascadeur, couvreur de toits de cathédrales, ou monteur d'échafaudages acrobatiques.

B. En contrepoint de ce que je finis de dire sur la patience et l’humilité, il m’arrive de temps en temps de regretter trop de tolérance illusoire dans notre chef. Nous devrions parfois mettre fin plus vite à des guidances parentales où les convictions et choix persistants des parents – ce à quoi ils ont droit – contraignent la situation à stagner – ce dont j’ai le droit d’être parfois convaincu. Je pense par exemple à tous ces enfants-rois dont les parents viennent se plaindre mais que, malgré réflexion avec nous, ils continuent à gérer avec mollesse et démission . A la TV, Supermammy arrive à des résultats surprenants en un mois, mais ils l’écoutent parce qu’ils ont peur d’elle. Avec nous, ça stagne, parce qu’ils ne se mobilisent pas vraiment. Ne devrait-on pas mettre fin parfois plus vite à ces situations condamnées ou en tout cas mettre le travail entre parenthèse aussi longtemps qu’il n’existe pas de mobilisation significative ?

 

C. Demander de la protection somatique, sociale ou socio-judiciaire

 

C’est un acte que j’ai posé plutôt rarement dans ma vie professionnelle. Quand je l’ai fait, c’était en référence à une impression de danger grave et proche, avec l’impossibilité pour la famille d’y faire face avec ses leurs seules ressources, et autant d’impuissance pour moi avec elle. Il faut encore ajouter que cette demande de protection qui fait appel aux ressources institutionnelles de la société s’indique, non pas pour le principe d’obéir à je ne sais quel décret ni pour ouvrir quelque commode parapluie, mais parce que j’ai soigneusement évalué qu’elle servira à quelque chose, qu’elle aura probablement un effet positif significatif. J’ai donc soigneusement évalué que, dans le cas présent, les institutions avaient théoriquement la compétence de mieux travailler et allaient probablement se mobiliser rapidement.

 

Pour faciliter cette mobilisation, il faut alors souvent payer de sa personne, sans se retrancher derrière je ne sais quelle confidentialité ou neutralité thérapeutique : il ne s’agit pas de parler de tout ce qu’on a vécu avec le client en danger, mais de quelque chose de dangereux qui se passe et qui lui échappe.

 

ILL. J’écris une lettre au juge de paix pour obtenir l’enfermement psychiatrique de la maman de Simone,  maman devenue délirante, mais suffisamment habile pour dissimuler l’existence de ses voix persécutrices à un magistrat non spécialement formé à la psychiatrie. J’en avais peur, de ces voix, car je sentais la maman pas très loin de la mélancolie, épuisée qu’elle était d’avoir à gérer  Simone, jeune retardée mentale et autiste, involuant lentement et que, pour toutes sortes de raisons, la maman ressentait probablement comme la punition vivante des fautes commises dans son existence !

 

Pourquoi « assez rarement ». Sans doute parce que, par tempérament, je ne crie pas trop vite au danger ; je crois davantage à ce que peut continuer à apporter le lien noué avec moi, plutôt que le passage du cas à des structures externes où tout devra être recommencé. C’est toute la question du risque, que je reprendrai en guise de conclusion. Ensuite, en dehors de cas particulièrement patents – par exemple ceux liés à la protection du malade mental – la mobilisation rapide des institutions et la rigueur avec laquelle elles remplissent leur fonction - contenant est souvent un leurre : c’est bien plus souvent la patate soi-disant dangereuse qui s’enlise dans la bureaucratie, les institutions multiples et clivées, et qui finit par revenir dans mes mains six mois après encore plus détériorée qu’avant !

 

VI. Paroles de reconnaissance positive

 

  1. Cela étonne souvent les ados, notamment eux, que je leur reconnaisse ce que l’on pourrait appeler des « qualités profondes » comme avoir un projet de vie, prendre le temps de penser et de réfléchir, ne pas vouloir le mal des autres, se montrer subtils, cool ou pleins d’humour, etc …

 

 

Reconnaissance pour reconnaissance, dans Le cercle des poètes disparus, (P. Weir, 1989) Todd Anderson se met debout sur son banc pour réparer et saluer le départ du Pr. Keating, qui les avait tous tant reconnus.

 

Eux qui sont beaucoup houspillés et interpellés négativement à longueur de journées, parfois pour des broutilles, des originalités excentriques ou de banales transgressions de règles … eux face à qui les adultes ne reconnaissent souvent comme valeur que le rendement scolaire et le conformisme, eux dans les classes de qui on commence à envoyer des chiens policiers pour traquer le cannabis, eh bien cette attitude que j’appelle de « reconnaissance de leur Soi plus intime, plus profond » les laisse interloqués.

 

ILL. Je rencontre Arnaud et ses parents entre ses douze et ses quatorze ans. Jeune adolescent naïf et maladroit, peu habitué aux confrontations sociales et quelque peu excité par sa poussée pubertaire, Arnaud a eu le malheur de faire confiance à l’invitation de son professeur de français « Faites une page de rédaction sur un professeur que vous imaginez ; vous pouvez vraiment inventer ce que vous voulez à son sujet ». Et raconter n’importe quoi, Arnaud l’a vraiment fait, sous la double égide de ses hormones et du pseudo feu vert reçu. Et donc, son chef d’œuvre  sulfureux, ajouté à un comportement quotidien un peu « bébête » produits dans un collège élitiste, lui valent de recevoir le pire châtiment que l’on peut infliger à un adolescent : l’obligation de consulter un psychiatre « parce qu’on se demande si tout va bien mentalement » pour pouvoir rester l’année scolaire d’après. Je gèrerai la situation en douceur pendant deux ans, face à des parents anxieux, perfectionnistes, quelque peu rigides qui peuvent difficilement admettre qu’Arnaud n’est pas cognitive ment hyper doué, que par ailleurs il a un grand sens de la justice, lui faisant ouvrir la bouche à la Don Quichotte en classe, et qu’à part cela il va bien. Vingt fois, en séance familiale, je soulignerai des qualités qui me touchent particulièrement chez ce jeune : sa gentillesse, son authenticité, sa bonne volonté. Après une séance où les parents étaient partis plus anxieux que jamais à cause de ses résultats médiocres, je trouve important de leur envoyer la lettre que voici.

 

B. Mais la parole à tonalité inverse peut également avoir tout son poids … positif.

 

Lorsque le lien de confiance est établi, lorsque le jeune sait que l’on respecte globalement sa personne et que l’on s’intéresse à lui, il apprécie l’authenticité du thérapeute, mettant à l’occasion sur le tapis que le jeune a la capacité de s’opposer, de faire « ch… » son monde pour le plaisir, de faire mal, voire de faire ce qui est vraiment mal ( c’est à dire ce qui détruit intentionnellement l’autre ou soi.

 

Il faut pouvoir désapprouver des actes, mais le faire dans une ambiance globale où l’on soutient la personne et où on lui dit d’une certaine manière : « Tu vaux mieux que cela »

 

 

ILL. Laurent ( onze ans ) se déchaîne régulièrement sur le corps de sa mère et la lèse parfois impulsivement, au point qu’elle doit recevoir des soins chez son généraliste. Elle n’est pas sans dimensions provocantes pour l’enfant, avec qui elle vit sans père. Les fois où je le vois seul, Laurent met souvent- en scène l’histoire de Karaba, la méchante sorcière africaine aux seins plantureux, et de Kirikou, le petit bonhomme qui doit l’affronter [4].

 

Il parle aussi de son père absent qu’il voudrait connaître. Il y a donc des motivations affectives pour s’opposer à la puissance de sa mère. Néanmoins, il va trop loin dans le mode d’expression punitif qu’il a choisi et qui semble lui procurer une très grande jouissance. Une des première fois que l’on en avait parlé, il m’avait d’ailleurs confié qu’il faisait ça parce qu’il aimait ça et, d’une certaine façon, tout était dit.

 

Je me suis donc confronté plus d’une fois aux passages à l’acte de Kirikou-Laurent, en lui disant qu’il s’agissait alors pour lui d’une sorte de consommation de drogue dure. Quand il m’écoutait, il me jurait qu’il allait rentrer pour de bon son diable dans une boîte dans son ventre, mais hélas le diable ressortait régulièrement.

 

Même l'enfant qui est auteur d'une transgression, parfois bien destructrice, apprécie lui aussi un respect qui prend en compte l'ensemble de son contexte de vie, sans le déresponsabiliser ni le réduire à son acte, c'est-à-dire sans paranoïa, ni naïveté.

ILL : Juan (treize ans) avait mis sur la toile du Net un blog très injurieux pour l'un ou l'autre élève de sa classe, peu confiants en eux, introvertis et pas très beaux à ses yeux. Il ne se sentait pas bien de cet « exploit » et ne retrouva vraiment son sourire qu'après un long échange d'idées sur la capacité du Mal qui nous habite tous – bien plus qu'après une évocation plus « psy » de ce que ces condisciples faisaient résonner plus personnellement en lui ! Il participa des plus activement à la mise au point d'une sanction réparatrice, qu'il effectua à l'intention de « Handicap  international »

 

Dans le superbe film La promesse ( J.P. et L. Dardenne, 1996) l’adolescent ne retrouve l’estime de soi que quand il a pu réparer symboliquement le meurtre du travailleur illégal africain dont il a été complice.

ILL : Michel, ( huit ans ), ne retrouva lui aussi son sourire qu'après que l'on ait reconnu la part très active qu'il avait prise pour solliciter sexuellement Arnold, un adolescent de quinze ans porteur d'un handicap mental léger : à la fin, devenus dépendants des plaisirs du sexe, ils se cherchaient beaucoup l'un l'autre, pour des petites gâteries ... Et Michel apprécia qu'on lui parle de son goût pour le sexe, et d'une place qu'on lui proposait pour les activités et le plaisir sexuel dans sa jeune vie, avec, émanant de ses parents, davantage de vigilance et d'encouragements à s'occuper autrement la majeure partie de son temps.

 

§ II. Leur donner le meilleur de moi

 

Corollaire bien naturel du fait qu’ils comptent en moi, je m’efforce de donner à ceux et celles qui me consultent le meilleur de moi, selon ce qui m’apparaît possible et qui ne sera jamais que « suffisamment bon ». En voici trois illustrations :

 

I. La disponibilité

 

Donner le meilleur connote de la disponibilité. Disponibilité  accordée à bon escient, pas pour de superficiels quémandeurs d’amour, d’attention ou de snobisme, mais pour de vraies souffrances qui requièrent davantage qu’un entretien thérapeutique tous les quinze jours.

 

ILL. Autour de ses quatorze ans, Pierre me demande en six mois deux rendez-vous d’urgence via courriel. Pierre, jeune homme bien élevé, un peu trop sérieux, un peu coincé, qui  a du mal à trouver sa place de cadet respecté et qui a longtemps souffert d’une mystérieuse énurésie. Les deux fois, c’est parce qu’il est allé brièvement se vautrer dans la boue et qu’il ne se reconnaît plus lui-même. N’est-on pas devenu une âme définitivement perdue quand on va voir de la pornographie sur Internet, ou la seconde fois quand on se fait lécher le sexe par son chien et qu’on éjacule même sur la bête ? Effrayé et ayant perdu son estime de soi, Pierre voulait voir dans mes yeux si je le considérais toujours comme normal et s’il conservait mon estime. Je connaissais suffisamment Pierre pour savoir que ce n’était pas un quémandeur dramatisant d’attention sur lui. Et puis, de toute façon, quand dans l’insécurité de ses quatorze ans, un adolescent demande à un tiers-psy un rendez-vous d’urgence, il y a toujours et une souffrance et une reconnaissance de l’autre qui gagnent à être entendues en urgence. Les deux fois, je me suis donc débrouillé pour faire à Pierre de la place dans mes consultations endéans la semaine. Je n’ai d’ailleurs pas eu grand mérite. J’ai toujours fait mienne la vénérable recommandation d’Evelyne Kestemberg disant que, quand on travaille avec des ados, mieux vaut garder l’une ou l’autre place libre chaque semaine pour l’imprévu de leur rapport au temps.

 

Être prêt à donner son temps est-ce parfois entrer en conflit avec d’autres intérêts professionnels ou avec sa propre famille ? Je pense que oui. Le dilemme se pose répétitivement. Comme bien d’autres, j’ai choisi de ne pas m’agiter toujours par monts et par vaux, à présider je ne sais quelle société scientifique indispensable, mais à garder suffisamment de temps chaque semaine pour mes malades. J’ai parfois sacrifié du temps familial aussi et j’en demande pardon à ma famille. . C’est à peine une excuse de leur dire publiquement, ici, que je savais que leur mère veillait merveilleusement sur eux. Même si, bien sûr, il y a  des limites à cette disponibilité et que je n’ai pas tout sacrifié à ma profession.

 

ILL. Ce dilemme est superbement illustré dans le film « La chambre du fils » de et avec Nanni Moretti ( 2001 ) : Celui-ci, psychanalyste consciencieux et discrètement généreux, fait le choix de voir un client en crise un dimanche … Du coup, il ratera ce qui aurait pu être son dernier jogging avec son fils adolescent et ne le reverra plus : le fils meurt dans un accident de plongée. Par la suite, Nanni Moretti essaie d’encore continuer un bout de chemin avec son client, mais bientôt il renonce : il n’est  pas un surhomme.

 

 

 

La chambre du fils, N. Moretti, 2001… La vie va bientôt se charger de briser ce superbe symbole d’un père et d’un fils ensemble sur le chemin

 

II. Parler, de façon sensible et authentique

 

Donner le meilleur de soi-même, cela veut dire d’abord se laisser immerger sans restrictions dans le monde intérieur ou relationnel de l’autre, puis en émerger, constituer un être de parole, qui s’exprime comme un double empathique, empathique parce qu’il s’est laissé immerger, mais aussi comme un autre ; fonctionner alors comme un compagnon amical qui met son propre psychisme à l’épreuve, intensément, pour se situer, dans sa perception sensible et dans sa différence, par rapport à ce à quoi il vient de vibrer.

 

Si j’ai toujours considéré le reflet empathique rogérien comme une  prise de parole essentielle, il m’arrive souvent d’aller plus loin et de dire ce que je pense d’une scène à laquelle j’assiste directement, d’une expérience de vie qui m’est racontée ou encore d’une idée ou d’une question de mes vis-à-vis. Je le fais modestement, souvent sous forme d’une hypothèse, d’une spéculation, d’une question que je me pose moi-même, d’une suggestion, mais je le fais et j’ouvre ensuite la discussion à ce propos.

 

ILL. Au moment des crises de désespoir les plus fortes de Robin, quand il s’agite comme un petit fauve pris au piège tellement il est triste, anxieux et furieux d’avoir perdu son papa, qu’il vient quand même parfois sangloter ou crier sur les genoux de sa mère ou sur les miens, je suis là tout près de lui, je me sens vibrer avec lui de tristesse, de sentiment d’écroulement de ma vie et de rage … et pourtant, j’émerge de cette implication émotionnelle pour attraper au vol une phrase qu’il m’a dite … Il entend des voix de vilains diables dans sa tête, prétend-il, et une de ces voix persécutrices lui a crié  «Papa est un sale con » ; je lui propose donc sur le champ une histoire qu’il écoute en pleurant sur les genoux de sa mère, celle d’un papa Ours  champion automobiliste, mort pour une seconde d’inattention sur le circuit, et dont le fils, un petit nounours pourtant gentil, va pleurer sur sa tombe mais aussi crier parfois ; «  c’est con ; tu es con ; tu m’as abandonné. »  C’est parce qu’il aime beaucoup son papa qu’il crie cela, ajouté-je à l‘attention de Robin … et de sa maman qui captent mon histoire sans dire un mot !

 

Nos consultations et thérapies, ne sont-ce pas fondamentalement, un engagement entre deux êtres pensants qui confrontent leurs appareils de pensée ?

 

Dans le livre Génération cannabis [5], on peut lire : « … Un des effets « positifs » de (la) démarche d’entretien, c’est qu’il n’y en a pas un qui est plus endetté que l’autre. L’entretien, c’est du donnant-donnant, du commerce équitable. Personne ne se fait avoir. La parole est consommée : je te la donne, tu la reçois, je la prends, tu me la rends, je t’écoute, tu me comprends … mais non surconsommée : je parle, je parle, je parle, tu écoutes, je parle encore, je m’épuise et me consume lentement … »

 

Nos prises de paroles engagent donc régulièrement des dimensions intenses et précieuses de notre personnalité, au delà des dictionnaires un peu secs de nos connaissances et de nos idées. Nous y allons alors du partage d’un petit bout d’expérience de vie, de sentiments, d’incertitudes vécues personnellement, de valeurs, etc.

 

ILL. Jérémie ( dix-sept ans ), honteux d’avoir vécu avec sa soeur un inceste de longue durée, réfléchit avec moi à l’une de ses questions les plus angoissantes : « Est-ce que vous, vous m’estimez toujours ? » ; au-delà de moi, c’est bien l’estime de la communauté dont Jérémie doute, et il me l’exprime même  sous une forme très directe : « Si vous aviez une fille, accepteriez-vous qu’elle sorte avec moi ? » Je sourirai plutôt que de répondre à sa question, puis je le ferai encore parler de sa honte et de sa culpabilité. Ensuite, seulement, comme Jérémie est de culture chrétienne, je lui citerai l’Evangile dit  de la femme adultère où, en réponse à l’interpellation de Jésus ( que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre ) on nous dit qu’ils s’en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux. Ce qui me vaut, à moi qui ai passé la soixantaine, de lui commenter que la possibilité et la réalité de la faute est présente chez tous les humains, moi inclus.

 

Plus loin, lorsqu’il explique que c’est tout seul, par hasard, qu’il a fini par découvrir les gestes « techniques » de la masturbation, je lui commenterai brièvement qu’il en a été comme cela pour moi aussi, comme pour beaucoup de garçons. J’aurais parfaitement pu me passer de cette affirmation, mais j’ai profité de l’occasion pour lui signifier que moi aussi, j’étais sexuel et que j’avais donc eu et que j’ai toujours à mettre en place une sexualité « suffisamment bien » sociable, comme  tout un chacun.

 

 

Malgré tout son attachement à son fils Pelle et malgré sa promesse, son père n’osera pas réclamer justice pour l’abus sexuel dont le jeune garçon a été victime…Une autre faute, au fond par lâcheté !  (Pelle le conquérant, B. Auguste, 1988)

 

ILL(2). A la maman de Vanessa ( neuf ans ), maman victime de la bureaucratie et de l’injustice des institutions qui l’assimilent à tort à une mère aliénante, je dis combien je trouve cet acharnement inhumain : on a classé sans suite la plainte pourtant tellement plausible de la sœur aînée de Vanessa contre son père, simplement parce qu’elle n’avait pour s’exprimer que sa parole d’enfant de dix ans à l’époque.

 

Et Vanessa, la sœur cadette, est obligée de revoir le papa dans un centre « Espace-rencontres » ; le psychologue du centre fait même du chantage sur elle pour qu’elle entre concrètement en relation avec son père alors que Vanessa trouve important d’adopter une attitude de grève ; je lui rappelle donc les droits des enfants et je la rassure quant à son droit à les faire valoir : le droit à l’expression, c’est aussi le droit au silence. ( Par la suite, je donnerai un coup de téléphone que j’espère subtil au jeune psychologue qui exerce du chantage sur elle. )

 

III. Donner le meilleur de soi-même, c’est aussi exiger de soi une formation continuée.

 

Ne jamais considérer qu’on en sait suffisamment une fois pour toutes ! Nombre de fois, j’ai consulté des livres, des journées d’études ou Internet pour y chercher de la documentation sur une nouvelle pathologie ; j’ai interpellé les neuropédiatres et même le professeur de pharmacologie de notre Université sur l’avancement de la recherche et de la thérapeutique pour la maladie de Gilles de la Tourette.

 

Et je puis évoquer aussi la participation régulière à des séances d’intervision, entre seniors, auxquelles les thérapeutes les plus expérimentés de mon service tiennent tant ! Voici pourtant un lieu où il faut faire preuve d’humilité dans une ambiance d’amitié … s’entendre dire par les autres les richesses que l’on a, mais aussi les manques, les désirs trop archaïques, les excès d’angoisse ou de culpabilité, etc ...

 

§ III. Quelques facteurs d’ambiance

 

I. A propos de la proximité physique et du partage des émotions

 

Je n’en ai jamais été avare, surtout avec les enfants jeunes :

 

 

ILL. Antonin ( quatre ans et demi ) me fréquente parce qu’il est très malheureux suite à la naissance de sa petite sœur Marine. A la seconde séance, il vient se blottir sur mes genoux. Je l’étreins en riant, comme on le fait pour un petit bébé, et c’est sur mes genoux que je lui propose de raconter les histoires de la petite fille Marina, qui fait des bêtises … il ne se fait pas prier, et nous nous en racontons des tas … et puis il bondit, trotte chercher ma trousse-jouet de docteur et veut être mon docteur ; je le laisse donc me soigner, à grand renfort de piqûres et de sparadrap. La troisième séance, il entre en m’apportant le grand lapin en carton qu’il a bricolé chez lui et que pourtant il affectionne. Je suis ému par cette réciprocité et par cette reprise de pouvoir chez un si petit enfant…Antonin, sans doute, a déjà lu Dolto et trouve important de ne rien me devoir ; je lui manifeste  ma joie devant sa gentillesse. Pour la petite histoire, vers la huitième  séance, il me demandera de  reprendre son lapin à la maison … Bye bye, Lapinou.

 

ILL(2). Vers ses douze ans et demi, avant sa période porno, j’ai reçu  Pierre avec sa toute famille, grands frères et sœurs inclus et, pour la première fois, nous pouvons partager des idées vraies et profondes sur la difficulté qu’il y a à vivre avec des aînés ; à la fin de la séance, le préadolescent, habituellement réservé, prude ou adultoïde avec moi aussi, s’approche de moi et me donne pour la première fois le bisou rituel des copains pour se dire au revoir.

 

II. A propos de la discrétion

 

La discrétion conserve une importance fondamentale à mes yeux.

 

A. Discrétion en sens commun de rester discret, non-cancanier, de protéger l’intimité de ce que j’entends. Mon épouse et mes enfants, par exemple, n’ont aucune idée de qui vient me consulter, pourtant parfois des personnes bien proches. S’il m’arrive de loin en loin de parler d’une situation particulièrement pénible ou joyeuse à la table familiale, parce que l’écho de ma famille, tous âges confondus, me fait du bien et me fait réfléchir, c’est toujours dans un total anonymat !

 

B. Discrétion aussi dans son application plus technique : le maintien de la confidentialité et le devoir du secret professionnel. Dans mon expérience, l’inverse a souvent l’effet désastreux  de couper la confiance … non seulement vis-à-vis de celui qui parle trop ou signale trop vite une situation délicate dans le réseau institutionnel … mais en tache d’huile, vis-à-vis de l’ensemble des intervenants psychosociaux potentiels … nous payons tous les indiscrétions de quelques uns et finalement, jeunes et adultes n’osent plus confier leurs vrais et délicats soucis qu’aux forums anonymes d’Internet.

 

On parle trop … on peut le faire volontairement, via informations trop vite échangées entre professionnels copains qui ont vaguement à voir avec un cas ; on en raconte trop aux parents, malgré que le jeune est déjà un préadolescent ou même un adolescent. On peut le faire aussi en convoquant quasi inutilement trop d’institutions à s’occuper d’un cas aride … et il y a encore tous ces signalements inutiles et stériles si pas traumatisants.

 

 

Je redis donc que, à mon sens, un transfert de situation ou un signalement vers une autorité sociale ou judiciaire soi-disant  plus spécifiquement mandatée ne se justifie vraiment que si :

 

§               On se trouve, soi, vraiment incompétent pour apporter telle aide spécifique ou pour protéger une personne en danger, notre client ou quelqu’un de son entourage ;

 

§               On est suffisamment bien convaincu que la démarche de passage que l’on projette aura concrètement l’efficience qu’on lui attribue a priori.

 

Si l’on se donne pour exigence que les deux critères soient remplis, le nombre de passages pourrait se réduire comme une peau de chagrin …

 

ILL. Sur mon conseil, la confidentialité a été garantie à cet adolescent de seize ans qui vient consulter ma jeune collègue, en demandant que ce soit à l’insu de ses parents, parce qu’il ne sait que faire de son homosexualité, ni comment l’avouer à sa famille. Ma manière de m’engager, ici, est de me montrer humainement et administrativement solidaire de cette jeune collègue, et de lui avoir fait consigner dans le dossier : « En accord avec le chef de service, qui en a été informé, nous assumons de recevoir Jérôme confidentiellement. »

 

ILL(2). Jérémie, lui aussi, a été écouté confidentiellement quand il m’a parlé de son inceste de longue durée, maintenant terminé, avec sa sœur d’un an plus jeune. J’ai essayé de vérifier l’état psychique de la jeune fille ; j’ai proposé à Jérémie qu’il vienne me voir l’une ou l’autre fois avec elle sous un prétexte quelconque. J’ai aussi discuté le fait que, à mon sens, sa libération intérieure serait encore de meilleure qualité s’ils arrivaient à le reconnaître face aux parents … Mais je n’ai jamais rien imposé en ce sens ni pris de décision à sa place.

 

C’est un devoir impératif de lutter pour cette discrétion, notamment en nous battant contre les centralisations informatiques dont nous mesurons à peine les effets de diffusion tous azimuts qu’elles entraînent déjà.

 

§ IV. Deux idées en guise de conclusion

 

I. Est-il possible qu’un engagement centré sur les entretiens psychothérapeutiques existe sans engagement social ?

 

Personnellement, je ne le pense pas, la réciproque s’appliquant également : pas de bon social travail social sans écoute et dialogue engagé !

 

En ce qui me concerne, m’occuper de cette dimension sociale, c’est aller parfois directement au charbon, dans les limites que me laisse mon temps universitaire : je pense à l’un ou l’autre emploi que j’ai trouvé aux cliniques pour des mamans nécessiteuses, à l’ordinateur d’occasion que j’ai pu aller porter chez Marie, après activation de mes mailing listes, ou encore à des visites dans des écoles pour parler de la pathologie et des richesses humaines de certains de mes petits clients.

 

 

Un engagement social sans chichis, celui de l’adulte pauvre pour l’enfant (C. Chaplin, The kid, 1921)

 

Etre social, c’est aussi « penser », avoir en tête la part de travail que fait l’autre, le collègue professionnel, tenir ce travail en estime, comme un complément important, en parler à l’occasion avec l’enfant ou sa famille. « Qu’est-ce qu il t’a dit, le pédiatre, pour tes maux de ventre ? Il comprend cela comment, lui ? »

 

Enfin, il me semble essentiel tant pour moi que pour mes collaborateurs que j’y encourage en permanence, de prendre ouvertement et publiquement position dans les domaines de la santé, des droits de l’enfant, des problèmes de nos sociétés et même du monde.

 

Je vous l’ai dit, je suis très fier de la devise que j’ai empruntée à Jean Guéhenno : « La pire trahison, c’est de suivre le monde comme il est et d’employer l’esprit à le justifier ».

 

II. Engagement et prise de risque

 

Le risque est corollaire à l’engagement ; c’est une complication dont nous nous passerions bien, mais elle est inéluctable si nous voulons vraiment que le sujet qui nous fait face se déploie. En voici encore quelques illustrations :

 

-         Quand je dis « Non », je cours le risque d’être momentanément ou définitivement moins aimé par l’enfant ou sa famille … au point même qu’ils aillent poursuivre ailleurs, parfois avec colère, un travail thérapeutique du choix duquel ils sont fondamentalement libres.

 

ILL. La maman de Louis ( onze ans ) et d’Albert ( neuf ans ) n’a jamais vraiment accepté que je me positionne comme thérapeute et seulement comme thérapeute de ses deux fils, victimes sexuelles de leur père du temps où la famille vivait encore ensemble. La procédure judiciaire de règlement de la difficulté est lente, la mère a toujours très peur -irrationnellement à mon sens – que le père ne reprenne un jour les enfants  chez lui, et elle multiplie les pressions pour que je rédige un document d’appui. Je persisterai à lui dire non en lui expliquant pourquoi. Malgré qu’un travail de réflexion soit toujours en cours avec ses enfants, elle me quitte brutalement, après trois ans, en m’écrivant une longue lettre où elle souligne ma lâcheté et toutes les raisons d’être de celle-ci à ses yeux, autour de la protection de mon confort et de mon image sociale.

 

-         Existe aussi le risque de ne pas voir reçues des idées auxquelles je crois beaucoup, ou des sentiments positifs que je ressens vraiment ; ailleurs dans ce chapitre j’ai évoqué le risque d’être bousculé dans mes émotions, agressé à l’occasion, ou déstabilisé plus ou moins fortement dans mes idées ou mes valeurs. C’est un prix à payer, en contrepartie de la joie profonde de vivre une relation dont je crois vraiment qu’elle est caractérisée par le respect mutuel.

 

-         Il existe aussi le risque de me tromper, quand je m’engage à hasarder mon opinion … ou à me taire, et que je puis peser négativement sur le destin toujours imprévisible de l’autre

 

ILL. Pour le folklore, je vous rappelle que Justin ( seize ans ), immature, agressif, impulsif se cassa un orteil à suivre mes conseils sur la réorientation vite fait de son agressivité, mais, de ceci, je fus plutôt content. Ce ne fut pas le cas avec la famille de Chloé ( neuf ans ) fillette atteinte d’un syndrome d’Asperger typique. Etrange, solitaire, dotée d’une pensée rigide et d’angoisses importantes face des abstractions qu’elle ne comprenait pas : « Saint-Nicolas existe-t-il vraiment, ou non ? » Pour elle, la question était gravissime. Pourtant, pour protéger maladroitement ses parents, que je trouvais trop sensibles, d’un diagnostic que je trouvais trop lourd, j’ai choisi de  mettre entre parenthèses pendant deux ans le nom de sa maladie et de ne faire référence qu’à un caractère très original présent chez Chloé Lorsque, suite à une réorientation scolaire, il n’y eut plus moyen reculer l’énoncé du diagnostic, les parents m’en voulurent de ne pas avoir fait confiance à leur force et mirent fin à notre relation de travail.

 

-         S’ajoute à tout ceci le risque de collecter des ennuis sociaux ( avec les parents ou l’école pour commencer ), suite à la manière dont je conçois mes responsabilités ; je me sens au service du bonheur et du grandissement spirituel des ceux qui me consultent, et pas du politically correct ; ma conception appuyée de la confidentialité m’a souvent valu souvent la mauvaise humeur de collègues ou de travailleurs sociaux qui venaient aux nouvelles et que je renvoyais poliment. Et que dirai-je aux parents de Jérémie s’ils déboulent un jour dans mon bureau, enfin mis au courant des activités incestueuses de leurs enfants ? Je leur dirai que Jérémie avait besoin d’un espace de confiance pour se libérer, et qu’il ne présentait aucun danger social, mais …

 

-         Et des risques bien plus angoissants existent encore, là où l’on fait le pari de s’en tenir à un certain style et à un certain cadre de relations, sans ouvrir son parapluie, sans croire sans preuves à la vertu protectrice ou contraignante d’autres institutions.

 

ILL. Je pense encore à Damien ( quinze ans ) dont j’ai accepté qu’il reste seul à la maison malgré son immense dépression et ses idées suicidaires plutôt que de le forcer à entrer en institution  ®  ce fut finalement plus payant, me sembla-t-il, que de faire sur lui une impensable violence dite thérapeutique.

 

 

-         J’évoquerai enfin un dernier risque qui plane  insidieusement sur nos têtes à tous,  celui de l’engagement – abus de pouvoir : abus de pouvoir parfois assez grossier, comme quand nous voulons trop diriger la vie des autres pour bien faire. N’est-ce pas parfois le cas avec certains professionnels très proches de familles défavorisées, mais dont ils téléguident un peu trop les « décisions » de vie, en les imaginant incapables d’en prendre des créatives.

 

Abus de pouvoir plus subtils ailleurs, quand nous émettons en direction des enfants et des familles, sans toujours nous en rendre compte, des signaux destinés à ce qu’ils nous manifestent une large reconnaissance, et à ce qu’ils n’expriment surtout pas leur transfert négatif, ou même parfois un vécu négatif que nous méritons bien.

 

ILL. Aussi, comme j’ai été content quand la maman de Robin ( sept ans ), qui allait pourtant mieux, m’a dit « aujourd’hui, il n’avait pas fort envie de venir » Non, Robin n’avait pas envie de venir même si un « reminder » cruel lui avait fait repenser très fort à son papa assassiné et qu’il repiquait du nez dans l’angoisse et la tristesse. Il a pu me dire « Je suis fatigué. Tu habites loin ; je voulais mon papa » Et  j’ai pu lui répondre « Bien sûr, quel petit garçon fidèle tu es, ton papa et moi, ce n’est pas la même chose ! »

 

N’est-ce pas bien, ces coups de griffe d’indépendance que nous donnent régulièrement les ados par exemple par leurs irrégularités aux séances, en nous rappelant qu’ils demeurent libres. Et ne devrions-nous pas nous réjouir, au moins jusqu’à une certaine limite au-delà de laquelle on serait dans la douce anarchie, que ce soit là une de leurs réponses à notre engagement ?

 

ILL.  Jérémie, qui était pourtant en bien grande crise autour de l’aveu de son inceste, au début j’ai trop voulu le sauver, je lui ai trop montré la route, je lui ai trop donné d’indications sur ce qui, à mon sens, pouvait lui faire du bien. Il me l’a donc fait payer en reprenant sa liberté par une absence  inexplicable, en pleine élaboration de sa crise.

 

C’est à une petite fille que je laisserai le mot et les images de la fin :

 

ILL. C’est la dernière séance de la psychothérapie brève de Sarah ( cinq ans ), traumatisée par un bandit. Son papa me la conduit ; elle serre et dorlote contre elle une poupée, son bébé. Je la complimente et nous en parlons un peu ; je lui demande : « Et où est le papa ? » Elle me répond : « C’est toi » Regard en coin du père ; nous ne sommes pas très loin nous bagarrer entre vieux mecs pour un petit bout de femme. N’empêche, à l’intérieur de moi, je souris face à cette petite fille redevenue bien dans sa peau. Je lui rétorque gentiment « Ecoute, on va plutôt dire que le papa c’est Jules [6] ou un petit garçon de ton école » Sarah sourit sans rien dire. Plus loin dans la séance, mon bonheur se confirme : Sarah modèle une échelle en plasticine, l’adosse à ma ferme Fisher-Price et fait successivement monter sur le toit, pour y chanter et danser, une marionnette petite fille, son papa puis sa maman. Vive la pulsion et le désir de vivre quand ils réoccupent le terrain !

 

 

 

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Notes

 



[1]  Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’université catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be.

Site web : www.jeanyveshayez.net

 

[2]  Personnelle ne veut pas dire solitaire ! La pensée de l’enfant se construit évidemment au contact et sous l’influence des autres mais en fin de compte, il fait sa synthèse, et la reconnaît comme sienne.

 

[3]  Belle verbalisation, n'est-ce pas, en langage ado, de ce moment d'identification projective réalisée par le père en direction de son fils. Thierry doit lui apparaître bien souvent comme le « Soi déchaîné », qui sommeille au fond de son personnage timoré.

 

[4]  Dans le conte, Kirikou finit par enlever l’épine que Karaba avait dans le dos et qui la faisait souffrir. Il se transforme alors en un superbe guerrier jeune adulte et épouse Karaba … mais cette fin de l’histoire, Laurent n’a pas l’air de la connaître.

 

 

[5]  Génération cannabis, Luc Descamps, Cécile Hayez et coll., Paris, L’Harmattan, 2005.

 

 

[6]  Jules est le petit frère de trois ans qu’elle aime bien. Je ne suis pas un psy pervers qui fait la promotion de l’inceste fraternel, mais, si je m’identifie à la psychologie d’une enfant de cinq ans, c’est une idée innocente qui peut très aisément « se vendre ».