Le texte ci-dessous constitue la synthèse d’une réflexion menée par les membres de l’ASBL BICE Belgique.

Le BICE est le Bureau International Catholique de l’Enfance.

Pour plus de détails, voir son site http://www.bice.org/ .

L’ASBL Bice Belgique en constitue l’antenne belge. Elle se consacre entièrement à une réflexion et à des actions centrées sur les droits des enfants vivant sur le sol belge.

Dans ce cadre, elle publie régulièrement des fiches sur des questions concrètes liées aux droits de l’enfant. Le texte qui suit en constitue la seconde. Vous pouvez lire la première via le lien  http://www.jeanyveshayez.net/brut/708-susp.htm

 

 Les membres de BICE Belgique tiennent à informer explicitement les internautes qu’ils se reconnaissent dans les valeurs de l’Evangile, et aspirent à une Eglise ouverte, accueillante et progressiste. Ils mettent de l’énergie, de l’intérieur de l’institution, pour qu’il en soit ainsi.

 

De la part de : Geneviève Bragard, Nathalie Chatelle, José Davin, Tanguy de Foy, Bernard Demuysère, Pierre Filleul, Baudouin Hecquet et Jean-Yves Hayez.

 

Coordonnateur de la rédaction du texte : Bernard Demuysère

 

 

 

« Pour une enroule de chique… » - Saliha (15 ans)

 

§ I. Description des faits

 

Cet « événement » est raconté par une enseignante de l’école, choquée par des antécédents : situations similaires d’élèves victimes de l’acharnement d’adultes contre eux.

En mai 2008, Saliha (2e secondaire) est en classe au cours de madame Desmet.  Cette dernière lui fait une remarque parce que Saliha chique et lui demande sans doute de jeter son chewing gum.

Saliha réagit ostensiblement de façon désagréable à la remarque (répond ? – râle ?)

Madame Desmet demande qu’elle amène son journal de classe pour lui mettre une remarque et une punition (du genre « je ne chique pas en classe », conjugué à tous les temps).

Ce qu’on sait de la remarque de madame Desmet (par Saliha, par l’enseignante elle-même et par une autre enseignante à qui madame Desmet raconte l’histoire), c’est que cette remarque est ironique et moqueuse. Elle se fait devant toute la classe.

Saliha se lève, prend son journal de classe et à un mètre du bureau du professeur, le lance sur le bureau. Madame Desmet à son tour lance ce journal de classe en direction du bureau de Saliha (au fond de la classe) à travers le local.

Saliha, en colère, veut quitter le local et l’enseignante ajoute : « Oui ! C’est bon, c’est bon, va prendre l’air » (et fait un signe de la main « dégage »).

Saliha revient sur ses pas et lève la main. L’enseignante perçoit ce geste comme une menace (« pour la frapper »). Pour Saliha, elle a avancé la main dans un geste qui accompagne : « tu me parles pas comme ça ! J’suis pas ton chien ! »

Une heure après, madame Desmet va en salle des professeurs raconter toute l’histoire en rigolant (« celle-là, je vais l’avoir ! »).

Quelques jours après, conseil de discipline (composé uniquement d’enseignants). Madame Desmet, dans une longue lettre circonstanciée demande une sanction lourde (renvoi d’au minimum 3 jours).

Elle joint à sa lettre 3 témoignages écrits d’élèves (sollicités par elle).

Conflit au sein du conseil de discipline : certains enseignants vont dans le sens de madame Desmet, d’autres demandent que l’on tienne compte de ce que Saliha s’est sentie agressée.

Le conseil de discipline dispose aussi d’une lettre de Saliha qui dit (en 2 pages) que cette histoire avait démarré « pour une enroule de chique » (une bête histoire). Elle aurait de toute façon éclaté pour n’importe quoi avec ce professeur là (moqueuse, elle « cherche » certain(e)s élèves tout au long de l’année). Saliha termine sa lettre en disant qu’elle n’aurait pas pu faire autrement, qu’il fallait que ça sorte.

Certains enseignants du conseil de discipline se moquent de la lettre de Saliha.

Le conseil se met difficilement d’accord sur un jour de renvoi et des retenues pour que Saliha ait la permission de rentrer en classe.

Suite à la décision du conseil de classe, madame Desmet demande une procédure d’appel pour qu’elle (Saliha) ait plus de renvoi et exige des excuses publiques.

Deuxième conseil de discipline : Saliha est convoquée. Elle répond qu’elle refuse de faire des excuses « parce que ce que madame Desmet veut, c’est pas des excuses, c’est d’avoir le dernier mot ».

Le conseil dit à Saliha de prendre le temps qu’elle veut pour réfléchir mais que madame Desmet ne la laissera pas rentrer en classe sans cela.

Pendant une semaine Saliha cherche à présenter ses excuses, va trouver l’enseignante à la sortie de la classe ou à la salle des profs. Cela s’avère impossible. Une semaine passe encore avant que le directeur n’intervienne (à la demande d’une éducatrice) pour aider Saliha à présenter ses excuses (il interpelle l’enseignante et lui demande de recevoir les excuses de Saliha).

Nous sommes à une semaine des examens.

PS. 1. Dans cette école, certains professeurs sont dans l’humiliation, l’ironie ou, pour le moins dans un humour difficile à supporter pour un élève voire pour un collègue. Il n’est pas rare de voir des élèves en larme « parce qu’on se moque d’eux ».

2. La veille de l’événement « journal de classe », le frère de Saliha avait été mis en prison. Elle n’avait pas dormi.

 

§ II. Nos réactions

 

L’événement tel qu’il est raconté semble susciter un certain malaise. Deux appels à la retenue sont lancés : le premier rappelle que dans une histoire rapportée, il faut toujours tenir compte d’une certaine subjectivité dans la transmission des faits. Le second invite le groupe à la pondération, face à la rédaction de cette situation qui pourrait conduire à faire de Madame Desmet un bouc émissaire.

Au-delà d’un propos considéré comme « trop peu nuancé », différentes « mises en causes » sont susceptibles de se superposer : Depuis l’adolescente, au comportement arrogant, et l’enseignante (madame Desmet) dont on aurait attendu l’initiative d’un dialogue, mais qui, par les méthodes utilisées manque singulièrement de respect à l’égard de la jeune, en passant par l’enseignante témoin dont l’indignation (« les états d’âmes ») a conduit à rédiger ce texte, et tous les autres témoins qui sont restés passifs et jusqu’à l’auteur de la fiche, dont on aurait aimé une prise de distance, une « médiation raisonnée ».

Nous allons donc viser davantage de sérénité pour faire remarquer que : La situation présentée illustre combien les rapports de force peuvent être inégaux entre adultes et adolescents.

I. L’attitude de l’enseignante pose problème : ses provocations sont qualifiées de « détestables » et la demande qu’elle adresse à des élèves pour qu’ils fassent de la délation constitue une faute lourde[1]

Que l’enseignante demande à l’élève de ne pas chiquer et de se débarrasser de son chewing-gum fait partie des règles de vie à l’école. Ces règles gardent tout leur sens pour que règne une convivialité agréable. Un proverbe ne dit-il pas : « la politesse est la fleur de la charité »… Et nous avons tous un effort à faire pour que se réinstalle entre nous, entre pairs et dans les relations intergénérationnelles, davantage de prévenance. Les milieux adolescents à l ‘école sont devenus beaucoup trop durs (entre eux) et sans déférence pour l‘adulte. Mais ironie, moqueries, humiliation, rejet durable et autres harcèlements ne peuvent être acceptées : ce ne sont pas des méthodes éducatives et ils bafouent les droits de la fille.

A sa décharge, quelqu’un note que l’enseignant est parfois dépassé car on lui demande  d’enseigner, d’éduquer, de faire la police ou encore de jouer l’assistant(e) sociale. Ce dernier rôle c’est d’ailleurs trop lui demander souligne quelqu’un.

Saliha n’est pas non plus « innocente » : sa conduite est qualifiée de frondeuse, voire agressive. Les transgressions aux règles sont suivies de sanctions, punitions,… L’élève est averti de ce processus et doit le respecter.

La situation est présentée comme la narration d’un lamentable système de ricochet où la réponse d’une élève entraîne une réponse de l’enseignante d’un cran supplémentaire puisqu’il faut que l’élève plie si possible devant toute la classe. Les perceptions négatives de l’une et de l’autre ne font que s’accroître et se renforcer.

Il y a eu manquement des deux parties dans cette histoire. Pour plusieurs, l’entorse au respect mutuel réclame des excuses de part et d’autre. Pour certains, le comportement de Saliha relève d’une sanction mais peut-être aussi d’une discrète félicitation pour avoir maîtrisé son agressivité comportementale, qui a été bien davantage symbolique que réelle.

Le champ scolaire est décrit comme un espace où jeunes et adultes sont susceptibles d’être engagés avec leurs problématiques personnelles (qu’elles soient liées à un trouble de personnalité ou à une situation familiale catastrophique – voire les deux). Mais si ces problématiques « mènent le jeu », où est encore la place du tiers et de la Loi ?

Il me semble que, s’il y a quelque chose à soutenir du côté des Droits de l’Enfant, c’est l’articulation à la Loi qui fait qu’on ne rend pas justice soi-même.

Comment orienter nos réflexions pour que la souffrance quotidienne tant des Saliha que des Madames Desmet puisse être prise en considération ?

 

Au-delà de la sanction

L’analyse porte globalement sur l’ambiance de l’école – école « difficile » - qui ne semble pas portée à favoriser une prise en charge positive des élèves. L’article 28 de la déclaration des droits de l’enfant souligne la nécessité de prendre soin, dans son ensemble, du théâtre et des acteurs de l’éducation. Les articles 12 et 13 invitent au respect de la liberté d’expression et de pensée de l’enfant. L’article 19 rappelle le droit de l’enfant à être protégé des mauvais traitements.

Mais comment créer une « ambiance » de respect, d’accueil, de solidarité entre les adultes ? Comment faire en sorte qu’une parole - de l’élève comme de l’enseignante un moment dépassée par ce qui se déroule en classe - puisse être accueillies ? Comment faire en sorte que ce respect se diffuse alors dans les relations adultes – jeunes ? Comment établir des échanges, même s’il y a sanction, où l’écoute et le respect mutuel en sortent vainqueurs, où jeunes et adultes apprennent qu’ils ont droit à la parole et à l’écoute et comment le construire ?

La responsabilité de l’Etat est interrogée : comment soutient-il de telles écoles « difficiles » ? L’article 3, tertio de la convention demande que les états mettent en place des systèmes éducatifs valables. Veille-t-il à y envoyer les meilleurs professeurs, en leur trouvant des incitants ? Les enseignants bénéficient-ils de compléments de formation,  de possibilité de coaching ou de supervision ? Comment sont-ils valorisés ? Comment peuvent-ils souffler ?

A l’école, le groupe des adultes a le devoir de faire tiers et autorité. L’initiative d’instaurer un dialogue avec l’élève revient à l’enseignante. Mais visiblement, l’adulte est « prise » dans un engrenage qui ne lui permet plus la distance nécessaire. C’est aussi, entre autre, le manque de considération pour les madames Desmet qui amène ces dernières à manquer de considération pour les Saliha.

L’instauration d’un dialogue y compris dans le cadre d’un conseil des élèves de cette classe aurait sans doute pu empêcher cette escalade, et relativiser un écart de conduite peu dramatique.

Le conseil de classe aussi est identifié comme ressource pour faire tiers. Une réflexion en conseil de classe aurait pu être consacrée à « comment à partir d’une chique à jeter et d’un râle », établir des échanges, même s’il y a sanction et au delà de la sanction, comment construire cet échange ?

Le conseil de discipline dont le rôle est de faire respecter le règlement et prendre les sanctions qui s’imposent dans ce cadre. Le groupe des adultes a le devoir de faire tiers, et ceux en place d’autorité, d’exercer celle-ci. Ici, seule une partie du conseil de discipline a eu cette attitude courageuse.

Pour certains, la direction de l’école a une réaction qui apparaît comme tout à fait appropriées, dans le respect des deux parties et dans celui des règles et des procédures de l’établissement. D’autres notent cependant que le rôle du directeur est aussi de prendre des mesures contre les enseignants trop enclins à harceler et que le directeur a mis bien du temps pour rappeler l’enseignante à l’ordre.

Afin de restaurer le dialogue et la parole du jeune face à l’adulte, la possibilité d’intervention d’un conciliateur, bien avant que tout dégénère, est aussi évoquée.

Le rôle du projet pédagogique de l’école est aussi souligné : L’enseignement est une relation d’échange entre les adultes et les jeunes, une collaboration triangulaire d’un travail commun au sujet d’une matière à assimiler. Dans son rôle, l’enseignant a le droit d’exiger de l’élève un suivi de règles déterminant le comportement en classe, règles d’ailleurs définies dans le règlement de l’établissement et qui devrait respecter les droits et la dignité de l’enfant (art 28).

Ces différentes médiations peuvent faire « tiers » et sont des réponses prévues par l’institution aux transgressions toujours possibles des élèves. Sont-elles suffisantes pour répondre à la question : Comment faire en sorte qu’une parole - de l’élève comme de l’enseignante un moment dépassée par ce qui se déroule en famille et/ou en classe puisse être accueillies ? Sont-ils suffisants pour que les conduites inacceptables de l’élève comme de l’enseignante puisse être interpellées ?

Si l’ambiance est bonne, les débordements de l’enseignante peuvent être freinés indirectement et « contrées » courtoisement par les collègues, capables de sollicitude ou de désapprobation. Dans ce climat, même un prof  à problèmes cristalliserait moins de mauvaise humeur. Peut-être même quelqu’un aurait-il remarqué la peine du jour de la jeune et eu envie de parler avec elle…


Mots-clés

 

Enseignement secondaire ; trouble oppositionnel défiant

 

 

 

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Notes

 

 



[1] Nous sommes préoccupés par le retour sournois d’une ambiance de délation dans nos sociétés… Ce n’est pas très compatible avec un modèle démocratique ? Certes, si quelqu’un est en danger grave ou se met en danger grave, nous avons le devoir de l’aider, et s’il le faut de signaler la situation à des autorités compétentes… Mais c’est bien face à des choses graves. Et justement, il y a toute une éducation à faire chez les enfants jeunes pour qu’ils fassent preuve de discrimination à ce sujet, et ne viennent plus « rapporter » des « bêtises de leur frère » à l’adulte. Mais voilà, cette solidarité dans la discrétion commence à être mise à mal par des injonctions d’Etat. Dans certains pays, on incite (on oblige) les citoyens à signaler l’existence d’illégaux autour d ‘eux. Ce fût même exigé de directeurs d’école à propos d’enfants. En Belgique, il a été question d’utiliser des adolescents comme « taupes » infiltrées dans des gangs. Le KGB n ‘est peut-être plus très loin.