Quand les activités hédogènes des ados s’avèrent problématiques

 

 

J.-Y. Hayez [1]  

 

 

Résumé

 

L’auteur discute la question de la recherche de plaisirs transgressifs ou non chez l’adolescent et propose quelques critères qui permettent le cas échéant de considérer ces activités hédogènes comme problématiques. Il discute ensuite de la responsabilité des adultes face à ces comportements problématiques, en distinguant les situations où l’adolescent veut s’en sortir de lui-même, spontanément ou après sollicitation et celles où il le refuse : ces dernières posent le problème de l’aide contrainte.

 

Mots-clé

 

ADDICTION (adolescents), dépendance, cyberdépendance, plaisir, hédonisme, drogues, cannabis, alcool, cyberaddiction,  conduites à risque, activités à risque, addiction au sexe, abstinence, consommation modérée contrôlée.

 

§ I. Définitions

 

I. Consommations et comportements hédogènes

 

A. A l’instar de leurs aînés, les adolescents peuvent se livrer abondamment et sur de longues durées à des activités hédogènes [2]. Ici, elles consistent en consommation de produits ( nourriture, tabac, alcool, cannabis and co ) Là il s’agit de comportements variés, sans ingestion matérielle directe : goût pour les activités à risque,  les jeux vidéo et tant d’autres applications d’Internet, pour les mutilations du corps, pour des types plus ou moins précis d’expériences sexuelles ( non-retenue habituelle, pornographie activités bizarres et perverses … ) etc.

 

 

 

B. Cette quête de plaisir, parfois modérée, parfois effrénée n’est pas toujours la seule ou la principale motivation en cause. D’autres existent fréquemment pour co-générer le même comportement  : se mettre en évidence plus ou moins exceptionnellement ; réussir  ; se  démontrer que l’on est capable de se vautrer dans la boue ; exorciser ses peurs ; garder des amis ; anesthésier des souffrances morales ; se donner des moyens de supporter la réalité, etc. ( Zufferey, 2006 ) Dans certains cas, le plaisir aussi et peut-être surtout était activement recherché dès le début ; ailleurs, il est apparu dans le fil de l’expérience mais l’ado s’y est  bien accroché.

 

ILL. Thierry (dix-sept ans) me consulte sur l'insistance de sa famille parce que certains de ses actes, qui ont l'air d'être des défis, le mettent dans de mauvais pas sociaux. Il ne consultera que quelques fois, le temps de chercher à bien me montrer qui il est, puis il disparaîtra sans au revoir. Sans doute n'ai-je pas réussi à interpeller et à intéresser son être profond, bien tapi derrière son être-spectacle …
Ce qui motive ses prises de risque, me dit-il quasi-mot pour mot, ce sont les décharges d'adrénaline qui explosent dans son corps quand il se livre à des prouesses qu'il est seul à oser faire. Il ne cherche pas à frimer, me jure-t-il, car bien souvent il les fait seul et personne ne le sait ; ce n'est pas non plus essentiellement transgresser l'interdit, c'est se sentir éprouver ce que son corps ressent.
Quand il plonge tout habillé d'un pont en hauteur dans le fleuve dont l'eau est à douze degrés, et qu'il regagne la rive à la nage, des témoins ont déjà appelé les pompiers ! Il me prétend qu'il était persuadé d'être seul et qu'il n'avait nulle envie de mourir.

 

 

Parfois, sa recherche de sensations fortes le pousse à commettre des vols compliqués, à la Arsène Lupin, générateurs de frissons eux aussi, et c'est pour cela qu'il vient me consulter car il n'aime pas cette partie de lui et se punit après coup par des scarifications sans ménagement.
Tout petit déjà, il aimait grimper bien haut dans les arbres et sauter de branche en branche. « Mais ce que j'aimais surtout, c'est quand parfois une branche cassait et que je ne savais pas tout de suite ce qui allait m'arriver ... ces trois secondes-là, c'était vraiment super fort. »
Thierry ajoute que, dans ces moments-là, les autres n'existent pas. Ce n'est pas qu'il veuille les détruire, mais l'anticipation – puis la réalité – de la montée d'adrénaline les effacent de sa mémoire vivante et de son champ de perception : belle définition de l'auto-érotisme qu'il me donne, à sa manière, non ? D'ailleurs ajoute-t-il encore : « Je n'ai aucun respect pour moi non plus » Du moins quand son besoin d'action extrême l'envahit.

Quand je lui propose de me raconter l'un ou l'autre souvenir des albums de photos de son enfance, il me parle d’emblée avec plaisir et précision  d’une chute faite à l'âge de quatre ans, les bras en avant, dans un feu de bois et des soins qu'il a subi stoïquement.

Et puis, quand Thierry me parle de son père, il le fait amicalement mais en le présentant comme le perpétuel malade imaginaire, l'hypocondriaque qui dramatise le moindre bobo et a peur de tous les petits risques de la vie. Mais aux réunions de famille, ce même père est très fier de raconter les exploits de Thierry « Vous ne savez pas ce que mon fils a encore fait ! » Thierry voit spontanément dans ce « mon fils » comme une preuve que c'est à la fois de lui, Thierry et de lui-même, le père, par procuration, dont il est question « A ce moment-là, on est deux en un  » Quand je lui évoquerai l'image du positif et du négatif de la même photo, il me dira encore que son père et lui, c'est comme les deux parties du miroir : les mêmes et leur contraire. Quant à sa mère, elle semble avoir davantage les pieds sur terre et court néanmoins sans se plaindre de l'un à l'autre de ses deux hommes : pour panser les plaies et les bosses réelles du plus jeune et les imaginaires du plus vieux.
Dans cette histoire, difficile de démêler ce qu'il en est des apports de la génétique et de ce qui s'est imprégné comme composante du Soi et du Soi Idéal, au fil des aléas d'une histoire de vie dont le souvenir le plus fort est une chute dans un feu à l'âge de quatre ans ... Un dépendant d'un type original en fait, Thierry ! Reste à espérer que l'arrivée de l'âge adulte socialisera quelque peu ses décharges anarchiques – simple jeu du vieillissement et parfois de l'amour pour une femme – et qu'on le retrouvera « seulement » cascadeur, couvreur de toits de cathédrales, ou éleveur d’alligators.

 

C. Quand un jeune pose ces actes hédogènes, il peut avoir perdu le principal de sa liberté intérieure : il ne pilote plus rien et sous la contrainte intérieure d’un  vécu de manque, il se sent obligé de retrouver voire d’affiner le plaisir qu’il vient juste de perdre, sans être jamais entièrement satisfait. Il est alors dépendant ou addict.

Si le jeune en convient parfois, il est plus fréquent qu’il ne soit pas conscient de cet esclavage au plaisir ou alors il fait la politique de l’autruche pour se le dissimuler et le dissimuler aux autres. Et malheureusement ce qu’il dit à ce propos n’est pas fiable  ipso facto : que de dépendants se déclarent non accro, pour maintenir leurs habitudes et que d’êtres libres disent que les choses leur ont échappé, pour s’éviter d’avoir des comptes à rendre !

 

Dans d’autres cas donc, le jeune reste « suffisamment bien » [3] libre de choisir  l’expérience de plaisir à laquelle il s’adonne ou de s’en éloigner. Et quand il opte pour le plaisir, cela peut ne pas grignoter significativement sur le rendement de ses autres ressources, mais il peut en résulter aussi qu’il invalide sa vie scolaire, familiale ou sociale  en étant alors largement responsable des conséquences de son choix.

 

Cependant, la situation de libre choix total versus celle de dépendance ne constituent que les pôles d’une échelle : beaucoup d’adolescents se trouvent en situation intermédiaire (Hayez, 2009)

Et contrairement aux idées reçues, il n’est pas inéluctable que l’hédoniste abondant glisse vers le pôle défavorable de la dépendance. Inversement pour sortir de la dépendance, il n’est pas toujours obligatoire de s’imposer la consommation zéro : le jeune peut se repositionner à des endroits de l’échelle où la liberté intérieure de manœuvre est plus effective.

 

D. Dans la majorité de leurs applications, chacune de ces activités ne concerne qu’un petit pourcentage d’adolescents, qui diminue encore à mesure que l’on se déplace sur l’échelle précitée vers le pôle « dépendance » Il existe néanmoins quelques exceptions à cette estimation :

 

- Les consommations excessives de cannabis, touts positions sur l’échelle confondues, dépassent très probablement les cinq pour cent. Autant pour l’alcool et encore plus pour le tabac ou la nourriture : l’obésité liée aux plaisirs de la suralimentation devient un problème de société.

 

- Mais c’est du côté des écrans, ceux d’Internet et des consoles de jeu, que les consommations gourmandes atteignent des sommets : elles concernent probablement vingt à trente pour cent des adolescents pour, ici aussi, deux, trois pour cent de vrais dépendants, surtout en fin d’adolescence. Donc la grande majorité de ces utilisateurs gourmands des multimédia n’a pas perdu sa liberté intérieure et d’ailleurs une bonne partie réduit spontanément et significativement sa consommation après les études secondaires. Mais pas s’en s’y être enlisés, avoir créé pas mal de conflits autour d’eux et étiolé une partie de leurs ressources. Et le risque de dépendance n’est quand même pas nul. (Hayez, 2009)

 

 

II. Consommations et comportements hédogènes problématiques

 

Ces activités hédogènes peuvent apparaître problématiques [4] aux yeux du Tiers social [5]. Dans les cas favorables, ce sentiment est partagé par l’adolescent lui-même, spontanément ou après sensibilisation. Cette dimension problématique est déclarée en référence à plusieurs catégories de critères, non-exclusifs les uns des autres :

 

□ – Nature antisociale des plaisirs recherchés ( par exemple : pédophilie ; goût pour la souffrance infligée aux autres ; actes de délinquance commis pour le frisson du risque qu’ils connotent ) Attention, antisocial est employé ici dans sa dimension anthropologique de destruction significative d’autrui et pas ipso facto dans le sens d’infraction aux lois pénales ( comme par exemple un mineur qui consomme du cannabis ) Nous savons combien les transgressions « ordinaires » font partie de la vie de tout adolescent et sont même probablement nécessaires pour grandir !

 

□ – Nature clairement dégradante des plaisirs recherchés physiquement ou moralement ( par exemple : modifications et mutilations du corps ; nombreuses perversions sexuelles )

 

□ – Danger grave encouru ( par exemple : jeu d’étranglement ; activités dites « de l’extrême », formalisées ou non, sans précautions de protection ; recherche de défonce très rapide…et toutes les compromissions sérieuses de la santé physique … [6] )

 

□ – Temps trop important consacré à l’activité hédogène, avec amputation significative de la vie scolaire, familiale ou sociale : cette invalidation de l’utilisation des ressources connote ou non une stricte addiction à un produit ou à un comportement ( perte significative de la liberté de choix ; forte contrainte intérieure à rechercher tel plaisir, avec souvent accoutumance et escalade )

 

□ – Vraie addiction à un produit ou à un  comportement  surtout s’il y a risques que l’ampleur et l’invalidation conséquente aillent en s’accroissant.

 

 

§ II. Notre responsabilité d’adultes

 

I. Nous n’avons pas le droit d’assister avec indifférence à l’enlisement de certains adolescents dans les comportements problématiques tout juste évoqués. En tant que communauté adulte, nous avons tous une responsabilité éducative : veiller sur les plus jeunes, dialoguer avec eux, les encourager à exploiter leurs ressources propres, nous transmettre, leur offrir des repères, faire preuve d’autorité si nécessaire pour les garder dans un cadre de vie sociable et sans dangers graves prévisibles.

Il ne s’agit donc pas de mener des attaques en règle contre le plaisir, tels de vieux grincheux jaloux et jansénistes, mais plutôt d’encourager les jeunes à bien l’identifier, à savoir y goûter en en maîtrisant la consommation et à l’intégrer dans un projet de vie d’ensemble.

Attention donc à de « mauvaises » motivations : jalousies d’adulte face à la liberté et à la créativité des jeunes, soi-disant en perdition depuis l’aube des temps. Attention aussi aux fausses croyances du genre : Tous les hédonistes sont des dépendants ou de futurs dépendants. Tous les adolescents qui fument ou boivent de l’alcool occasionnellement sont déjà en perdition. Etc.

Mais attention à l’inverse aussi : au silence, à la démission, chaque génération occupée dans son coin à se donner des plaisirs solitaires … Position particulièrement désolante face aux plus jeunes qui commencent à déraper :

 

A quatorze ans, Fabien rechigne à expliquer à ses parents ce qu’il fait le samedi de 12 h. à 21 h. après son entraînement sportif. Il dit qu’il est avec des copains, point, et qu’on doit lui faire confiance. Il serait néanmoins bien triste que ses parents, par indifférence, par peur du conflit ou sous des prétextes jeunistes, ne contrôlent plus de beaucoup plus près ses allées et venues. En entretien, Fabien m’a déjà parlé de copains qui boivent de la vodka dans les parcs ou fument de l’herbe à domicile. Sans trahir le plus concret de la confidentialité, j’ai redit en entretien familial, face au jeune et à ses parents, combien il me semblait important que ceux-ci l’encadrent bien pour qu’il ne gaspille pas ses ressources et que moi, je ne laisserais jamais mon fils de quatorze ans glander des heures en ville sans assurance approximative sur ce qu’il fait !

 

 

II. C’est sur la prévention primaire qu’il faut miser résolument : elle contribue à créer des milieux de vie accueillants et attractifs et à former des jeunes confiants en eux, forts, sociables, intéressés par des projets de vie positifs et qui peuvent donner une place au plaisir.

Un mot sur la fonction paternelle à renforcer durablement  pour soutenir et encadrer le développement du jeune. Fonction qui s’intéresse fondamentalement et positivement à celui-ci et l’encourage à aller de l’avant en déployant ses ressources propres ; fonction qui initie et partage le savoir sur la vie : donc,  Père qui parle et cherche le dialogue, bien évidemment, entres autres autour du plaisir  : la recherche de celui-ci,  inhérente à la nature humaine, les intérêts et les risques, ceux qui sont admissibles et interdits, pourquoi il vaut mieux en maîtriser l’usage , etc.
Père enfin qui ne laisse pas faire n’importe quoi ; et entre autres qui veille avec une efficacité jamais totale mais pas ridicule non plus, à la qualité et à la quantité de plaisirs que le jeune se donne ainsi qu’à son contrôle sur eux: temps passé face aux écrans, ordinateurs pas confinés dans le secret des chambres, type de sites visités, nature des sorties demandées par les jeunes ados, coup d’œil appuyé jeté de temps en temps à leur chambre, etc.

 

III. Dans un autre ordre d’idées, la prévention primaire vise aussi plus  strictement à « prévenir » les activités problématiques : information sur les risques et les nuisances, partagée à des moments où les enfants sont réceptifs ; lutte contre les drogues et l’alcool, etc.

 

IV. Je me refuse  de promouvoir dans ce vaste champ du plaisir une perspective hygiéniste-moralisatrice qui vise sans suffisamment réfléchir à l’éradication de  quelques plaisirs boucs émissaires, en stigmatisant plus ou moins lourdement tous ceux qui en sont adeptes : des inconscients en danger grave ou des monstres dont la peau ne tardera pas à tomber en lambeaux : docteur Tissot pas vraiment mort ! Cette attitude constitue un mélange d’angélisme et d’hypocrisie : se donner du plaisir, c’est très important pour beaucoup d’entre nous, à tous les âges de la vie,  et nous le faisons très souvent de façon « pas complètement » raisonnable : par exemple, en prenant des risques pour notre santé ou en sacrifiant quelques-unes de nos ressources ou/et en faisant de la peine aux autres, en les malmenant voire en  les mettant en danger. Chacun se construit un équilibre personnel entre plaisir, raison et déraison, sociabilité et égocentrisme et il est très rare que le choix qui en résulte soit celui de l’hypothétique et parfait honnête homme.

L’adolescent n’échappe pas à ces intérêts contradictoires et les résout comme il peut. Et face à la majorité de ses tâtonnements et de ses choix, notre responsabilité d’éducateurs c’est de le faire réfléchir et de l’aider à garder la maîtrise et non pas d’interdire ou de dissuader avec des arguments à la limite du mensonge : un comportement de consommation ne devient vraiment problématique et ne doit être combattu qu’en référence aux critères j’ai déjà évoqués, et notamment celui du danger significatif.

En ce sens et pour être tout à fait concret, quitte à jeter un pavé dans la mare, je trouve par exemple que les campagnes massivement anti-tabac contemporaines, très radicales, ont  quelque chose d’excessif et d’injuste. Je le dis d’autant plus à l’aise que, par hasard, je suis moi-même non-fumeur. Telles qu’elles sont menées elles méconnaissent le fait que la majorité des adolescents fumeurs son capables de maîtriser leur pratique et elles méconnaissent cette réalité humaine que je viens d’évoquer : [7] il est habituel que l’être humain sacrifie quelque chose à ses plaisirs, même un risque pour sa santé.

Enfin, je ne peux pas me départir de l’idée qu’on tape à bras raccourcis sur une cible commode, ce qui évite  de penser à des opérations de prévention bien plus positives, où l’on écouterait vraiment les ados, autour des thèmes du risque, du plaisir, de la dépendance et de la maîtrise et où l’on parviendrait  à mettre en place des environnements vraiment attractifs à leurs yeux

 

§ III. Lorsque le jeune s’adonne quand-même à une activité hédogène problématique

 

Si une activité vraiment problématique  se met en place malgré tout et que nous le repérons, nous,  adultes-éducateurs devons nous y affronter, l’interdire et dissuader le jeune de rester dans cette zone problématique.

 

Schématiquement, sa motivation  se situe entre les deux pôles que voici :

 

I. Le jeune semble suffisamment bien convaincu qu’il gagne à quitter la zone problématique

 

A. Conviction construite spontanément ou après sensibilisation

 

Dégoûté de lui-même, Mathieu, (vingt ans) m’envoie un courriel pour que je l’aide à se désenliser des applications sexuelles Internet « Maître cherche lope » qu’il a commencé à fréquenter à dix ans[8]. Boris (dix-sept ans) s’éclate dans l’alcool et le cannabis pour le plaisir qu’il y trouve et pour fuir dépression et culpabilité liées au suicide de son père quatre ans avant dont il s’attribue partiellement la responsabilité. Il finit par remarquer que des filles auxquelles il tient le plaquent, ne supportant pas de le voir ivre mort ; lui aussi voudrait s’en sortir. Max (quatorze ans), accro à World of warcraft prend un jour conscience que le commerce Internet le roule dans la farine et me déclare « J’en ai marre d’être baisé par ces salauds » : il ne touchera plus au chant de sirène que constitue ce jeu, et reprendra la maîtrise en devenant progressivement un expert de la technologie informatique.

 

Ne crions pas trop vite victoire ! Il n’est pas rare que cette conviction soit fugace, vite essoufflée, ne faisant pas le poids devant le retour des tentations.

Il n’est même pas rare que l’ambivalence s’y lise dès les premières énonciations :

A l’opposé d’une dimension de l’ado qui veut retrouver l’estime de soi ou reprendre pied dans la vie sociale commune, une autre dimension, accrochée au plaisir ou au défi, peut tout de suite continuer à s’exprimer sournoisement, par exemple en fixant un cadre impossible au projet de changement. Et il n’est pas certain que le jeune en soit tout de suite conscient !

 

Ainsi Mathieu avait-il beaucoup honte de lui-même mais, étudiant célibataire, ne prétendait pas se défaire de son ordinateur à domicile, si utile pour ses tâches scolaires ! Boris ne voulait plus toucher une goutte d’alcool et s’était déjà mis spontanément aux jus de fruits, mais désirait continuer à voir ses potes le week-end, dans leurs locaux d’amusement habituels.

 

« Je veux et je ne veux pas » énonciation tellement typique des ados ; Bah ! C’est déjà mieux que « Je ne veux pas du tout ; je suis absolument normal  »

 

B. Abstinence ou consommation modérée et contrôlée par soi ?

 

Hormis quelques applications très préoccupantes où le choix n’existe pratiquement pas et sur lesquelles je reviendrai, mieux vaut discuter avec l’ado du pour et du contre et du degré de réalisme de chaque option, des chemins envisageables pour l’opérationnaliser et s’efforcer de trouver avec un consensus ou au moins un compromis : « La sortie est certainement devenue un phénomène plus flexible, plus souple que dans le passé, moins monolithique …  (Zufferey, 2006) »  Beaucoup d’études montrent que le fait de s’être fixé soi-même l’objectif est un des facteurs importants de succès (Lozano,

  2006) [9]

 

 

 

En outre, au moins autant que l’option « abstinence ou consommation modérée », c’est la qualité de l’ambiance, du cadre, celle du dialogue et de la relation avec les adultes compagnons de route qui s’avèrent déterminantes pour la suite du projet. En voici quelques applications centrées sur les interactions avec les professionnels, mais largement transposables ailleurs dans le tissu social,  notamment avec la famille.

 

1. La qualité du dialogue qui précède et accompagne le choix de changer

 

Le temps investi à créer ou à renforcer une motivation positive dans la direction d’un changement est essentiel (Meunier, 2003 ; Phan, 2009)

Mélange d’écoute réciproque, d’encouragements à ce que l’ado déploie ses idées et ses sentiments et d’engagement authentique du professionnel face au jeune.

Il importe que ce dialogue se poursuive avec consistance durant le processus de changement, car nombre de jeunes qui s’y attellent aiment parler, montrer qu’ils pensent la vie autrement et se sentir soutenus. Voici en ordre dispersé  les principaux thèmes à aborder :

 

a. Parler en termes précis et détaillés de « l’expérience vécue », la déchiffrer : narration de l’une ou l’autre activité hédogène, depuis son anticipation et son déroulement concret jusqu’aux remous qui l’ont suivie : composantes formelles, idées et affects constitutifs de l’expérience et éventuelles réactions de l’entourage (Longis, 2000)

Cela connote donc que nous osions échanger à fond autour du plaisir : inviter le jeune à faire comprendre verbalement ce qu’il ressent « d’unique » ; reconnaître que le plaisir nous intéresse (quasi) tous et qu’il n’est pas toujours simple de lui commander (« C’est moi qui dois commander à ma bite, et pas le contraire » me proclamait un jeune de quinze ans, un rien dans le défi ) ; nous montrer empathiques, mais pas fascinés [10] ; assumer notre propre humanité, faite de forces et de faiblesses : nous non plus ne gagnons tous les combats pour  maîtriser notre rapport au plaisir.

 

b. Au-delà du plaisir, chercher si la conduite problématique pourrait remplir d’autres fonctions positives pour le jeune. Elles sont fréquentes : anesthésie d’une douleur morale ; affirmation de soi, parfois exceptionnelle ; défi ; sentiment d’appartenance à un groupe, etc.
Corollairement, nous pouvons l’aider à repérer des stimulus plus précis qui agissent comme déclencheurs : une expérience d’humiliation, de  disqualification ; la solitude, l’ennui ; l’absence de satisfaction sexuelle plus conventionnelle ; la présence de tel type de camarades ; la fréquentation de tel endroit riche en tentations ; l’échec et l’aridité scolaires, etc.

 

 

c. Quel que soit le fruit de la récolte de ces données, ne pas se précipiter pour hâter le retour au bercail de la brebis perdue ; jouer même la carte d’un certain scepticisme : Ne vaut-il pas mieux se résigner à boire ou à être dépendant du sexe ou d’activités extrêmes, si elles apportent tant de bénéfices ?

« Non, répond spontanément l’ado ici motivé, parce que je veux récupérer d’autres dimensions que ma conduite me fait perdre : de l’estime pour moi, du temps pour d’autres projets, d’autres amis, un(e) vrai(e) copain (ine) qui aujourd’hui, évitent le déchet que je deviens »
Donnons-lui le temps de bien déployer lui-même ces « bonnes raisons de changer » et de s’affronter à notre (pseudo ??) scepticisme, sans y renoncer trop vite ..

 

d. Et si le jeune persiste à vouloir modifier son comportement, comment concevoir avec lui (et sa famille) un programme qui soit réaliste ? Abstinence ou consommation modérée ? Comment le concrétiser au fil de la vie quotidienne ? Comment éviter de tomber dans les  pièges qu’une certaine ambivalence susurrera souvent aux oreilles de l’ado ? Souvenez-vous : « Je ne bois plus, mais je vais continuer à voir mes copains d’avant dans les soirées d’avant » [11] Qu’est-ce qui est susceptible de constituer un soutien ? Existe-t-il des plaisirs alternatifs, de possibles expériences de réussite et de satisfaction de soi auxquels le jeune recourait avant qu’il n’ait ses problèmes et vers lesquels il pourrait revenir ? Au pire faut-il recourir à des moyens de substitution, pas vraiment plaisants ? Est-il possible soit de réduire les stimuli précipitants, soit d’être davantage lucide à leur propos et de s’y adapter autrement ? [12]

 

e. Sans la jouer paternaliste, nous pouvons encore exprimer l’estime que nous ressentons face à la volonté de changement du jeune et par la suite et le cas échéant, face au courage et à l’authenticité dont il fera preuve. Le chemin sera probablement difficile et des moments de rechute sont possibles sans qu’ils constituent ipso facto des indicateurs d’échec définitif. Mieux vaut donc signaler anticipativement que si rechutes il y a, il est important que le jeune en parle : nous l’estimerons davantage s’il a l’humilité de les reconnaître, davantage que s’il nie l’existence du moindre obstacle sur sa route.

 

 

f. Nous pouvons faire l’hypothèse raisonnable et prudente que le comportement problématique d’une partie des jeunes constitue également un symptôme tentant stérilement de résoudre un problème de vie plus profond. Le jeune en a parfois une certaine intuition, quand nous cherchons avec lui les fonctions de son comportement (voir  b.)

Mais le mal est souvent plus profond, avec nombre de pseudopodes inconscients. Alors, et pour peu que l’alliance thérapeutique existe, nous pouvons inviter le jeune à parler aussi de sa vie au delà de la reprogrammation de ses comportements : qu’il se mette à regarder du côté de ses conflits, du sens qu’il donne à la vie ou de son sentiment d’absurdité, de sa culpabilité ou de sa dépression, des expériences traumatiques qui ont tissé ou tissent encore son existence, etc.

En référence à mon expérience, nous gagnons à tenter cette centration sans vouloir faire ni a fortiori conceptualiser un lien trop étroit avec l’idée de corriger l’activité problématique en jeu : mieux vaut y procéder « en-soi, pour soi » parce que le sujet adolescent en vaut la peine ; après il adviendra ce qu’il adviendra de la façon dont il gèrera son activité problématique[13].

 

2. La qualité de la relation qui précède et accompagne le choix de changer

 

Rien ici qui soit vraiment spécifique ; la marge de navigation existant pour mettre en place  une relation de qualité est étroite et passionnante à élaborer :

 

● – De nombreux jeunes désirent se sentir investis profondément et fidèlement, importants aux yeux de l’adulte, mais pas bruyamment, ostensiblement, ni via le paternalisme de celui qui sait et est apte à bien protéger. Ils ont  envie que l’adulte  les comprenne et  accepte leur personne,  mais aussi qu’il les reconnaisse comme originaux et fondamentalement insaisissables.

● – Ils apprécient de se sentir contenus par une vraie force paternelle, mais sans perdre le cœur de leur sa sacro-sainte liberté, son principe même.

● – Ils désirent que l’adulte soit authentique et s’engage pour eux, donc qu’il partage son savoir sur la vie sans l’imposer et qu’il reconnaisse à l’occasion les incertitudes, tâtonnements et échecs de son chemin de vie. Ils apprécient aussi qu’il  se différencie à l’occasion et sache désapprouver ceux de leurs actes  qu’il trouve inacceptables.

● – Les jeunes désirent que l’adulte se montre patient et persévérant, qu’il ne les lâche pas mais aussi qu’il ne soit pas omniprésent : on peut donc suspendre la matérialité d’une relation, le temps qu’un jeune réponde à une demande jugée indispensable, mais pas le rejeter parce que l’on serait découragé par ses rechutes successives ;

● – Les jeunes demandent encore implicitement à parler à un adulte lucide qui maîtrise bien le terrain sur lequel il s’aventure : Bon connaisseur de ce qu’est le plaisir, le cannabis ou Internet ou tout champ problématique dont il serait question, bon connaisseurs des difficultés du parcours, de la psychologie des ados, etc … mais le même adulte doit s’abstenir de toute volonté de domination intellectuelle et accepter le mystère, l’imprévu, l’original.

 

II. Le jeune ne prétend pas lâcher son comportement problématique

 

Allons-nous abandonner à eux-mêmes ces ado voire préadolescents noyés sans fin dans les écrans de leurs jeux multiplayers ? Et devenus capables de tricher ou de voler famille et amis pour acheter les objets virtuels nécessaires à leur illusoire ascension sociale? Ces gros consommateurs de cannabis, de cocaïne, de drogues de synthèse ou d’alcool, à la dérive dans la solitude de leur chambre ou dans des espaces urbains sans âme ? Les abandonner dans une atmosphère lourde d’inutiles affrontements perpétuels ou dans le vide d’une parfaite indifférence des uns aux autres. Les laisser à eux-mêmes, victimes aussi d’une ambiance sociale occidentale  qui déteste la directivité « On ne peut rien faire si le jeune n’est pas d’accord ou si ce n’est pas la bécane du fils Sarkozy  qu’il a volé » se résigne-t-on si commodément autour de nous !

 

 

Pas facile de nous démarquer de ces démissions et pourtant notre responsabilité éducative et soignante reste bien engagée ! Je vous propose donc quelques repères :

 

A. Surtout ne pas baisser les bras : des attitudes fermes, coordonnées, persistantes sans effritement ni escalade amènent parfois bon gré mal gré  leur part de modifications comportementales : tel jeune de quinze ans ne passe plus que deux heures par jour sur son jeu favori parce qu’après, ses parents enlèvent le modem et son smartphone pour la nuit. Un autre va nettement moins glander en ville parce que ses parents continuent à le désapprouver fermement et aussi qu’il a déjà trouvé la porte fermée à double tour et lui dehors vers une heure du matin ; sa chambre a l’air plus clean, sans fleurs du Mal sulfureuses qui poussent dans les recoins.

Certes, nous ne pouvons pas nous réduire à ces manifestations d’une force tranquille ni en mythifier les résultats. Et il nous faut éviter ce qui serait pire encore : l’escalade tissée de cris, d’insultes et de restrictions de plus en plus fortes [14] : dans cette ambiance où la force du Père veille, le jeune a toujours besoin de dialogue, d’espérance redite, d’appel fait à ses autres ressources et d’encouragements à ce qu’il se soigne s’il a des problèmes de vie significatifs [15].

Corollairement, nous gagnons encore à lui garder ouvert l’accès à des espaces de plaisir basiques, base intangible jamais menacée en tant que sanction possible. Ne jamais dire « Tu n’iras plus du tout à l’ordinateur, parce que tes résultats scolaires demeurent catastrophiques »

 

B. Tous les jeunes réticents ne mettent pas à profit cette nouvelle ambiance éducative plus ferme, plus positive et plus stable pour se reprendre et se limiter à des plaisirs non-problématiques. Que faire alors ? Nous en tenir à un dialogue qui rencontre les questions et problèmes de sa vie et inclut notre désapprobation motivée lorsque nous parlons du préoccupant ? Ou y ajouter des actes directifs (ou persister à vouloir les appliquer) ?

 

ILL Quelques extraits d’un échange courriel avec Matthieu [16] (20  ans, étudiant) Il m’écrit : « … Je suis totalement pris dans les blogs, forums et salons de chatt " Maître cherche lope " J'ai commencé vers mes douze ans … j’ai commencé par de petits " scénarios " joués en dialogue écrit, prenant systématiquement la place du " passif " par rapport au partenaire » Et il me raconte en détails un itinéraire douloureux où « … petit à petit, j'ai développé une forme d'addiction qui me fait effectivement l'effet d'une drogue … » 

 

 

Dans ma réponse écrite, j’exprime mon empathie, je lui recommande de commencer une psychothérapie, en lui indiquant le nom d’un collègue de confiance et j’ajoute aussi  « Je pense que vous devriez renoncer à un ordinateur chez vous et pour très longtemps ( c'est comme l'alcoolique grave et les bouteilles d'alcool )  ; ne travailler sur ordinateur qu'à la bibliothèque de votre université ... c'est dur, mais réfléchissez avant de tricher avec vous-même à ce propos en vous convainquant que ce n'est pas possible …  »

La réponse écrite de Matthieu ne tarde pas et elle renvoie à l’ambivalence déjà évoquée  «  Je sais que cette solution améliorerait mon état, mais elle se heurte à un double problème : j'ai toujours été un " addict " de l'ordinateur et d'internet, qui constituent mon passe-temps principal deuxièmement, et c'est lié au premier, si jamais j’éliminais du jour au lendemain cette occupation de ma vie, cela alerterait forcément mes proches dont mes parents et quelques bons amis. C'est la dernière chose que je veux : je me disais ce matin même que je préférais continuer plutôt que de le leur apprendre … »
Je lui réponds  « … Pour le moment, vous êtes encore occupé à légitimer l'impossibilité de mettre en œuvre les vrais moyens de changement, comme le fait l'alcoolique qui dit « Je vais arrêter de boire, mais dans une semaine … »
Et Mathieu me répond  « ... Je sais que vous avez raison. Néanmoins, notre échange a fait changer certaines choses … J'ai supprimé mes contacts et mon accès au site qui me permettait ces " rencontres " … » Il se livre alors à une méditation sur les difficultés de l’entreprise, ajoute qu’il en a aussi parlé – enfin - à un ami de confiance et termine par ces mots  « Je peux au moins dire que j'essayerai là où, jusqu'à notre échange, j'en étais presque venu à me résigner. Il est vrai que je me sens également moins seul et que le poids de ce secret semble s'être allégé … »

Imprégné de mon scepticisme, je me limite à lui répondre   « … Eh bien bonne chance et peut être à plus tard … »

Un an après, il me recontacte spontanément pour me redonner de ses nouvelles : Il dit aller beaucoup mieux, ne plus jouer à la lope que de très loin en très loin, être amoureux d’une fille et il ajoute que notre échange courriel fut déterminant. Dont acte !

 

C. Les options « S’en tenir à un dialogue clair » ou « Directivité ajoutée » dépendent de facteurs assez irrationnels comme le tempérament des intervenants, leurs habitudes ou l’équipement institutionnel dont ils disposent. Mais elles sont liées plus impérativement au type de comportements addictifs préoccupants auxquels le jeune veut s’accrocher :

 

1. Dans certains cas nous n’avons pas le choix, tellement les actes posés par celui-ci sont graves. C’est certainement vrai si l’addiction est directement destructrice d’autrui ( par exemple, un adolescent pédophile ; un autre dont les activités extrêmes mettent la vie du public en danger, etc …)

Ici l’abstinence constitue la seule réorientation comportementale envisageable.

 

2. Mais ne sommes-nous pas parfois pas proches de ce pôle extrême de la destructivité sans qu’il soit tout à fait certain de l’avoir atteint ?

Par exemple, adolescents qui font littéralement mourir d’angoisse des parents basalement normaux, via leurs actes extrêmes répétés ; consommateurs chevronnés de produits lésant l’organisme et dont l’absence crée de pénibles et dangereux états de manque ( chez des mineurs d’âge, rappelons-le ! ) ; adolescents qui se dégradent moralement ( et parfois physiquement ) dans des perversions sexuelles ou pas loin de l’être ( par exemple, suspension répétée du corps à des crochets ) etc.

 

 

Est-il envisageable ici aussi  de tenter une aide contrainte avec une  « tolérance zéro » ?

Question éthique délicate quand on n’a pas été franchie la frontière du carrément antisocial !

L’échange de courriels avec Matthieu montre qu’avec lui j’ai renoncé à l’option directive. Mais il avait vingt ans quand il me parlait et non pas seize.

Et puis tout aussi délicate est l’anticipation sur l’efficacité ! A réfléchir au cas par cas et de préférence en équipe ! A réfléchir entre parents et professionnels, en nous souvenant qu’en Europe occidentale, les institutions sociales d’Etat et même les judiciaires ont des réactions pas toujours stables ni  rationnelles – selon que Brice Hortefeux ou Jack Lang sont ministres de l’intérieur – et que celles de la sphère médico-psycho-sociale n’aiment pas trop la contrainte : pour bien faire à leurs yeux, le jeune doit demander poliment d’être pris en charge … C’est parfois quelque peu kafkaïen !

 

3. Heureusement ce n’est pas toujours si massivement préoccupant. Et alors si l’adolescent ne veut pas changer, minimise ses comportements ou prétend qu’il reste libre d’arrêter quand il veut sans que cela soit certain, nous pouvons plus sereinement renoncer à l’option « Directivité surajoutée » En privilégiant plutôt un accompagnement qui fasse preuve de créativité responsable. Je puis concevoir qu’un thérapeute mette un terme à des entretiens dans lesquels il ne verrait plus qu’une recherche d’alibi pour maintenir le statu quo. Mais l’inverse me paraît tout aussi défendable : nous accrocher aux dimensions authentiques de la relation existante sans tricher sur les objectifs ( la thérapie continuée dans ces conditions  ne vise pas directement à faire sortir le jeune de son addiction ) ; et en disant quand-même à l’occasion ce que nous pensons du plaisir et de ses esclavages.

 

Et cette invitation à la créativité concerne aussi les parents : Beaucoup d’auteurs et de témoignages insistent sur l’importance de ne pas couper la relation en abandonnant l’adolescent à sa solitude. Maos sans mendier, sans dissimuler la souffrance qui se vit, sans passer pour des pigeons qui avalent tous les boniments, sans faire semblant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! En outre, ce qui est surtout recommandé, c’est de maintenir la dimension affective, spirituelle de la relation. Les parents peuvent donc imaginer de suspendre la matérialité de celle-ci s’ils le trouvent important en assurant un minimum vital à leur jeune.

Dans le film  Basketball Diaries (S. Kalvert, 1994), Lorraine Bracco, la mère de Jim (Leonardo di Caprio, dix-sept ans, toxicomane) le sauve en quelque sorte en gardant sa porte fermée alors qu’il supplie de l’autre côté, de façon déchirante … pour qu’elle continue à l’entretenir. Deux ans après, ex-drogué, il fait des petites conférences à l’américaine pour des ados dans la dêche. Mais ce n’est que du cinéma, n’est-ce pas ?

 

 

Vous trouverez sur mon site www.jeanyveshayez.net trois textes complémentaires à celui-ci.

 

Bibliographie  

 

Hayez J.-Y.,  Cybergourmandise ou cyberaddiction ? Quand l'ado se visse à son ordinateur, Archives de pédiatrie, 16-7, 2009, 1000-1004.

 

Klingemann, L’intervention thérapeutique est-elle nécessaire ? La rémission naturelle et les systèmes de traitement, Psychotropes,  2008, 14-3, 108-126.

 

Loonis E.,  Peele S. (2000). Une approche psychosociale des addictions toujours

d’actualité. Bulletin de Psychologie, 2000,  53-2,  215-224.

 

Lozano B ; and coll.,  Abstinence and moderate use goals in the treatment of marijuana dependence Addiction,

  2006, 101-11,  1589 – 1597.

 

Meunier N., Berghout C., Aubin, H.-J., Traitement de la dépendance aux substances psycho-actives : Traitement des pharmacodépendances, Annales médico-psychologiques, 2003, 161-7, pp. 556-562. 

 

Phan O., Lascaux B., L’entretien motivationnel chez l’adolescent présentant des conduites addictives, Annales Médico-psychologiques, 2009,  16-7, 527-528.

 

Winnicott D. W., De la pédiatrie à la psychanalyse, 1974.

 

Zufferey M.-C., S’en sortir dans un contexte de réduction des risques : trajectoires multiples, nouveaux défis, Psychotropes, 2006, 12-3, 86-92.

 

 

Si vous voulez en discuter avec moi

 

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Notes

 



[1]   Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be   Site web : www.jeanyveshayez.net

[2] Je préfère ce néologisme au qualificatif érogène qui fait trop strictement penser au plaisir sexuel physique

[3]  Ceux qui me connaissent savent combien j’affectionne cette expression créée par D. W. Winnicott : il disait que la vraie Bonne mère n’est jamais que celle qui est « suffisamment bien bonne » ( Winnicott, 1974 ) Autrement dit que l’excès nuit au bien et que la perfection est impossible. Pour ma part, j’applique cette expression à beaucoup de situations humaines.

 

[4]  Dans ce texte, les termes  problématique, préoccupant  et  excessif  sont synonymes. Autant pour les termes sérieux, grave et significatif.  

 

[5]  Le Tiers social ? C’est à lui que je me réfère comme garant de l’évaluation des comportements ici concernés. Il est bien réel, mais malaisé de le matérialiser. Il est constitué par un groupe représentatif de la communauté sociale où vit le jeune concerné, groupe supposé en bonne santé mentale.

 

[6]  Il faut bien tenir compte de ce terme « sérieux ». J’y reviendrai par la suite dans la discussion à propos de la consommation du tabac !

 

[7]  Je suis néanmoins d’accord avec l’idée que l’on protège les autres, ceux qui ne souhaitent pas fumer, des risques du tabagisme passif, ici encore sans faire preuve commodément de zèle excessif. En Allemagne par exemple, il existe des cafés « fumeurs » et d’autres  non-fumeurs ». Pourquoi ne pas simplement inscrire sur les paquets de cigarettes ce que l’on inscrit pour l’alcool « Le tabac se déguste avec sagesse et modération », sans sacrifier à l’imagerie gore ?

 

[8]  Voir l’échange de courriel avec lui sur mon site  http://www.jeanyveshayez.net/t15-math.htm

[9]  Cette considération vaut dans les deux sens : dans cette recherche de consensus, le point de vue de l’adulte professionnel en charge de l’accompagnement est intéressant, non seulement pour enrichir le débat d’idées, mais aussi parce qu’un facteur motivationnel joue pour lui aussi : cet adulte mettra plus d’enthousiasme, de subtilité et de compétence à faire réussir un projet qu’il connaît bien, qu’il apprécie et dont il peut mieux anticiper tant les étapes que les pièges.

 

[10]  L’enseignement de K. Rogers reste toujours d’actualité : il faut distinguer acceptation et approbation et aider le jeune à comprendre cette distinction ! 

 

[11]  Lorsque cette ambivalence s’exprime beaucoup et que le dialogue n’en amène pas la levée, le thérapeute peut ne pas se montrer dupe quant à la faisabilité du projet. Selon les cas il peut choisir, soit de mettre en suspension des entretiens qui pourraient ne constituer que des alibis au non-changement, soit de poursuivre le dialogue, mais en faisant part de son scepticisme non moralisateur et en analysant dans les détails ce qui se passe par la suite.
Il est déjà arrivé qu’un jeune réalise quand même un projet positif, entre autres pour défier le scepticisme du thérapeute. Il existe des sorties ou au moins des rémissions naturelles, concoctées par les stratégies les plus personnelles du jeune ! (Klingemann, 2008)

[12]  Tout l’effort de réorganisation comportementale ne devrait pas reposer sur les seules épaules du jeune. Son entourage familial et scolaire peuvent également viser à réduire le nombre de stimuli toxiques (par exemple : expériences de disqualification, d’échec scolaire ; absence excessive des parents dans la vie du jeune) Ils peuvent également s’habituer à ne pas réduire le jeune à ses aspects problématiques.

 

[13]  C’est comme en médecine psychosomatique : nous gagnons souvent à traiter d’éventuels problèmes sous-jacents de façon clivée, sans dire – et même sans croire ipso facto – qu’il y aura un bénéfice sur les symptômes corporels. Et dans cette ambiance plus gratuite, le sujet se sent moins menacé par la volonté du thérapeute de le faire changer par tous les moyens.

 

[14]  Souvenez-vous de l’adolescent du film « American beauty (S. Mendes, 1999), dealer très professionnel dans le plus grand secret et dont le père, militaire ultra-conservateur, se limitait à des contrôles persécutoires et à des interventions musclées : il avait tout juste provoqué une résistance subtile et méprisante.

[15] Sans agiter lourdement l’idée que ces soins l’aideront à mieux diriger son rapport au plaisir.

[16] Texte intégral sur  http://www.jeanyveshayez.net/t15-math.htm