BICE Belgique Fiche « Droits de l’enfant » N° 16

Kevin et les « NEET»

Rédacteur : Jacques Stéphany

Février 2014

 

Kévin, 17 ans, est trop lourd. Il s’alimente mal et passe l’essentiel de la journée devant le téléviseur qui constitue le meuble le plus imposant de l’appartement de cité dans lequel il vit avec sa grand-mère.  Il aime surtout les dessins animés et les feuilletons. Parfois il joue sur un ordinateur acheté à un voisin l’année passée.

Kévin a toujours résidé avec  sa grand-mère qu’il appelle mémé.  Il aide mémé, qui se déplace difficilement, dans les tâches ménagères quotidiennes.  Il ne connait pas ses parents. Mémé lui a expliqué il y a quelques années que sa mère travaillait « à la ville basse »  Son grand-père (pépé) est décédé d’un cancer du poumon il y a dix ans. Mémé reçoit parfois la visite de Malaury, sa deuxième fille, marraine de Kevin. Malaury élève seule deux enfants dans une cité située de l’autre côté de Charleroi. Les visites ont lieu en début de mois quand Malaury peut payer le transport en bus.

Mémé perçoit un revenu d’intégration. Avec les allocations familiales pour Kévin, elle s’en sort, d’autant que  le loyer de son logement social est particulièrement modéré. Mémé et Kévin quittent rarement la cité et n’ont pas besoin de voiture.  L’antique Renault 4 a été vendue quand pépé est décédé. D’ailleurs mémé n’a pas de permis de conduire.

Kévin a quelques copains dans la cité. Il n’aime pas « les Arabes » et les évite. Il a flirté une fois avec une fille qui l’a rapidement laissé tomber. Kévin aimerait bien avoir une copine mais il n’a pas de succès. Il a entendu dernièrement à la radio une vielle chanson  qui répétait « j’y pense et puis j’oublie » et il s’est dit que, au fait, ce n’était pas plus mal comme ça.

Comme d’autres jeunes de son âge dans la cité, Kévin n’est pas scolarisé. Mémé est fière de son petit fils qui n’est pas délinquant et drogué comme les Arabes. Elle ajoute qu’il ne fume même pas des cigarettes et qu’il ne boit pas d’alcool, ce qui n’était pas le cas de pépé.

Kévin n’a pas obtenu le certificat d’études de base.  Il est satisfait de savoir plus ou moins  lire et écrire et n’éprouve pas le besoin de progresser ni de travailler. Il se tient soigneusement à distance des trafics de tout genre.

Il y a trois ans, Kévin et mémé ont été convoqués au service de l’aide à la jeunesse.  Un service a été désigné pour une guidance éducative mais mémé et Kevin n’ont pas donné suite aux convocations. Lorsque le conseiller a ensuite proposé de placer Kévin en institution de l’aide à la jeunesse, mémé s’est farouchement défendue. Un juge a ordonné le placement mais Kévin n’a pas été placé par le service de protection judiciaire, chargé de la mise en œuvre du jugement. Il a vite compris comment saboter  un placement, par exemple en ne se présentant pas à l’entretien d’admission dans l’institution. Son avocat lui a expliqué que le juge ne peut pas le placer en IPPJ parce qu’il ne commet pas d’infraction. Parfois, Kévin bavarde avec l’éducateur de rue qui passe occasionnellement dans la cité. Quand ce dernier insiste un peu trop pour qu’il « bouge ses fesses », Kévin rentre chez lui.

Mémé et Kévin ne comprennent pas les services  sociaux. Pourquoi ne les laisse-t-on pas vivre en paix ? D’ailleurs, il semble bien que ces services se soient découragés. Voilà quelques mois qu’on entend plus parler de la déléguée du service de protection judiciaire .  Après tout, Kévin ne dérange personne.

 

UNE SITUATION CONTRASTEE

 

 « Un européen sur neuf a aujourd'hui entre 15 et 24 ans. Les chiffres du chômage européen sont alarmants. Un jeune sur quatre est au chômage et, dans certains pays de l’Union européenne, on parle même de deux jeunes sur trois. En outre, le nombre de « NEET » (Not in Education, Employment or Training), c’est-à-dire les jeunes qui n’occupent pas d’emploi et ne suivent pas d’enseignement ni de formation  ne cesse de croître. 7,5 millions de jeunes dans l’Union européenne ne sont ni au travail, ni aux études, ni en formation. Le coût d’une telle situation pour l’économie européenne est estimé par la Commission à 1,2 % du PIB de l’UE.

Ces jeunes vivent pour la plupart des situations de décrochage scolaire et/ou familial , vivent parfois en bande de quartier. Ils n’ont ni capacités relationnelles ni discipline de vie. Ils sont sans qualifications et très éloignés de toutes les structures sociales dont a priori souvent ils se méfient. Ces jeunes savent à peine lire et écrire, ne sont pas en état de se présenter aux agences de l’emploi. Ils doivent au préalable avoir une formation élémentaire au savoir-être (se présenter, se comporter) avant même de leur faire acquérir un savoir-faire (lire, écrire, métiers de leurs régions) (« La génération perdue, l’Europe face au chômage des jeunes », in « Humanisme et solidarité », Revue de la Démocratie chrétienne de Wallonie et de Bruxelles, n° 26, 12/2013)

Kévin relève incontestablement de la catégorie des « NEET »

Relevons d’emblée combien il est illusoire et dangereux de réduire l’être humain à des standards

 

Kevin et Mémé incarnent, à leur manière, bien des composants de ce que sont le bonheur de vivre et l’équilibre en santé mentale :

 

- convivialité ; serviabilité en ce qui concerne Kevin (aide de proximité fondée sur les liens familiaux)

 

- capacité de se donner des petits plaisirs,

 

- non-nuisance à autrui,

 

- évitement des assuétudes,

 

- capacité de se défendre de façon soft mais efficace vis à vis des interventions externes (celle des services sociaux )

 

Le destin humain n’est pas mathématiquement inéluctable. Kevin est le fils d’une mère prostituée et absente et d’un père absent. Pourtant, certaines dispositions inhérentes à sa personne ( un tempérament « easy going » ? ) ainsi que l’amour de sa grand-mère semblent avoir fait en sorte que sa vie ne soit pas une torture permanente. On a envie de dire : « respectons le droit de Kévin à être comme il est »

 

D’autre part, nous devons constater que le déficit d’intégration sociale de Kévin (17 ans) lui posera de sérieuses difficultés : pas de certificat d’étude de base,  pas de qualification professionnelle, peu d’affirmation de soi et probablement peu d’estime de soi. En outre il est entouré par beaucoup de jeunes de son âge, dans la cité, qui sont dans la même impasse et ne l’aideront pas à s’affirmer et à construire un projet.

 

Ce qui lui fait le plus défaut à Kévin, c’est le sentiment d’obligation. C’est un sentiment assez énigmatique dont la constitution est fondamentale et très précoce. « Il y aurait, à l’origine du sentiment de l’obligation, le respect des consignes données par des personnes en qui l’on a confiance. Et ces personnes que l’on respecte au moment de l’entrée dans la vie, ce sont en premier lieu les parents. Amor et timor, telles sont les deux caractéristiques de la constitution morale du tout-petit. Le respect est ce sentiment mixte composé simultanément de l’affection et de la crainte que le petit enfant éprouve vis-à-vis de ses parents et de l’adulte en général.

 

Ce sentiment d’obligation continue à se construire et évolue au fur et à mesure du développement de l’enfant. Une deuxième étape importante étant, au-delà du développement psychique interne d’un individu, son accession à un statut d’adulte. « L’éducation ne consiste pas à aider un enfant à « devenir soi-même », mais à devenir adulte. » (Pierre Bovet) La condition de l’émergence du sentiment d’obligation dans l’espace collectif est la prise de conscience d’une distinction essentielle : la différence des générations. C’est aux parents qu’il revient d’en construire le fondement pour que l’école et les autres institutions qui interviennent dans le parcours de vie d’un individu, puissent en développer tous les aspects.

 

Ces étapes fondatrices du développement d’un enfant ont été mal vécues par Kévin. Son statut pourrait se dégrader progressivement et le conduire à rejoindre la cohorte des "sans" : sans emploi puis sans revenu, sans famille le jour de la disparition de mémé puis peut-être sans domicile fixe…

 

 

QUELLES REACTIONS SOCIALES

 

L’éducation et la formation sont la première clé de sortie. Elles favorisent la productivité et l’employabilité potentielles. Les jeunes qui abandonnent l’école sans même obtenir les qualifications de base, souffrent du taux de chômage le plus élevé et s’exposent souvent à l’exclusion sociale. Il faut mettre en place des mesures visant à lutter contre l’abandon scolaire et favorisant la réintégration des jeunes en décrochage scolaire.

 

C’est précisément le travail du secteur associatif et des travailleurs sociaux d’aider ces jeunes à se « reconstruire » humainement et socialement et de les remettre en condition psychologique, sociologique et culturelle en leur donnant une formation de base dans le triple domaine de l’écriture, de la lecture et du comportement en société avant d’apprendre un métier que, pour l’essentiel, ils devront trouver dans leurs régions » (« La génération perdue, l’Europe face au chômage des jeunes », op. cit.)

 

Observons que les jeunes en situation sociale préoccupante sont moins une priorité que les jeunes délinquants. Ne représentant une menace pour personne, sinon lui-même, Kévin n’est une priorité pour aucune institution.

 

Mais quelle demande peut avoir Kévin ? Le ressort d'une demande est à trouver dans la souffrance, le désir d'un changement, dans les représentations d'une vie autre que celle qui est, dans quelque question sur soi ou sur les autres. Mais Kévin est satisfait de ce qu’il est et mémé ne lui en demande pas plus. Il ne boit pas, ne fume pas, ne se drogue pas, évite les fréquentations douteuses, les bagarres et les trafics. Il a organisé sa vie autour d'une sorte de satisfaction immédiate, faite de sécurité et de petits plaisirs, soigneusement à l'abri aussi bien des ennuis que des exigences de l'apprentissage ou du travail, et même des sollicitations extérieures.

 

Est-il possible d'introduire de l'altérité, du tiers, dans sa vie de répétition ? D'ouvrir, fût-ce un peu, la fenêtre d'un "autre chose" qui trouverait une résonance en lui ? De l'inviter à se questionner ? Quelle chance un tel dialogue a-t-il de se construire quand on apprend que dès qu'un éducateur de rue insiste un peu trop  pour qu'il bouge, Kévin rentre chez lui ?

 

Face à Kévin et à mémé, les intervenants se sentent très démunis, à tous points de vue. Une société démocratique ne doit-elle pas pouvoir reconnaître que dans certains cas, il n'est pas possible de mobiliser quelqu'un pour le travail, ou l'apprentissage, contre son gré sans pour autant le qualifier « d’handicapé » par exemple ? Reconnaître son impuissance fait partie d’un itinéraire de deuil nécessaire dans l’aide sociale.

 

Pas avant d’avoir tenté ce qui pouvait et devait être tenté cependant. La société a une responsabilité fondamentale envers les jeunes en situation d’exclusion. A cet égard, l’exercice d’une contrainte est justifié. Les travailleurs sociaux sont en droit d’exercer une pression pour amener Kévin à se mobiliser, à « se bouger les fesses » comme dit l'un de ses éducateurs.

La contrainte peut-elle aller jusqu’au placement ? L'équilibre trouvé par Kévin et sa grand-mère est fondé sur une économie de pauvreté, une pauvreté sans doute relativement acceptée, mais qui implique une forme de solidarité entre eux. Un placement aurait eu à cet égard des conséquences dommageables. Cependant, si cette mesure avait pu aboutir, il est possible que Kévin aurait pu accéder à plus d’autonomie. Il était donc légitime de le tenter dans l’intérêt même du jeune.

 

Jusqu’à quel degré exercer la contrainte ? Les services sociaux sont amenés à se poser cette question dans chaque situation. Ils ont chaque fois à se poser la question des limites de leur intervention : protéger les mineurs en danger sans « toute-puissance » Jusqu'à quel point les intervenants sociaux savent-ils mieux que les jeunes ce qu'est leur bien, leur intérêt ? Il est parfois sage de savoir renoncer si ce renoncement n'équivaut pas à un désinvestissement mais à un juste discernement.

 

Toute vie éducative part de ce paradoxe : inviter l'enfant ou l'adolescent à emprunter une voie, à découvrir autre chose, à connaître des valeurs et des idéaux à travers des personnes et des expériences, pour qu'un jour le jeune se les approprie à sa façon, les transforme, s'en détache … ou les rejette.

 

Nous sommes avec Kévin, au coeur du paradoxe de l'éducation. On ne peut y échapper. On doit faire avec. On doit donc encore tenir et tenter. Ce paradoxe qui faisait dire à Freud qu'il est trois métiers impossibles : éduquer, gouverner les peuples et psychanalyser.

 

L’échec relatif des politiques sociales dans des situations telles que celle de Kévin devrait conduire à élargir la réflexion à fortiori dès lors qu’il ne s’agit pas de cas isolés mais d’une problématique plus globale.

 

Comment éviter la relégation en cités ? Comment adapter l’enseignement à la situation de ces jeunes ? Quelle politique de soutien aux familles précarisées ?

 

 

UN ENJEU FINANCIER ET ECONOMIQUE

 

« L’Union européenne, c’est 7% de la population mondiale, 25% du PIB mondial et 50% des dépenses sociales mondiales. Les doutes sur la viabilité d’un Etat-providence tel que le conçoivent les tenants d’un modèle social européen sont loin d’être dissipés » (Le Monde, 04.01.2014)

La société est en droit de se montrer plus exigeante au niveau de la productivité de Kevin, afin que l’argent qui lui est attribué maintenant soit mieux réparti dans une perspective de justice sociale globale. Il s’agit ici de veiller davantage aux droits des autres, aux droits de la communauté davantage qu’à ses droits à lui.

 

L’inactivité d’une partie significative de la population en mesure de travailler suscite des réactions en sens divers, notamment des frustrations pouvant confiner à un sentiment de révolte chez certains. Selon l’économiste Jean-Pierre Petit « Le modèle social français, en favorisant le non-travail, a largement conduit à euthanasier le secteur privé, ce qui a freiné la croissance, créé du chômage et de la pauvreté, d’où des dépenses et recettes publiques (53 % du PIB aujourd’hui) supplémentaires, et un cercle vicieux s’est depuis installé » (Le Monde 28.01.2014)

 

La question de l’ « activation » des personnes sans emploi suscite également des prises de position antagonistes, parfois inspirées par des positionnements purement idéologiques.

 

Sans faire l’impasse sur la nécessaire responsabilisation de chacun, veillons cependant à éviter le travers de la stigmatisation des populations précarisées. Les excès des acteurs financiers, à l’origine de la crise dans laquelle se débat l’Europe depuis 2008, n’ont-ils pas plus contribué à fragiliser la solidarité sociale que les manquements des « NEET » « On rappellera que, depuis 2008, les Etats européens ont émis 1600 milliards d'euros de garanties et déboursé 400 milliards d'euros pour sauver leurs systèmes bancaires » (Le Monde, 17.01.2014)

 

En outre, s’il est normal d’exiger de tout un chacun qu’il respecte les « règles du jeu », encore faut-il que ces règles soient équitables. Les dérives auxquelles nous assistons depuis quelques décennies - traitement fiscal inéquitable des revenus du travail et des revenus patrimoniaux, « embrasement des richesses » selon l’expression de J.L. Servan-Schreiber (« Pourquoi les riches ont gagné », Albin Michel), accroissement vertigineux des inégalités de revenus (polarisation) - peuvent contribuer à dégrader le « sentiment d’obligation » des personnes défavorisées.

 

D’autre part, on ne peut réfléchir à la situation de Kévin sans prendre en compte le contexte historique et social de la région de Charleroi et de la cité où il vit avec mémé. Sa vie est à l'image de son milieu : chômage, assistance, absence des pères, perte de sens des études qui "ne conduisent « à rien »

 

Comment agir sur un jeune seul ou sur une famille sans penser en même temps aux politiques plus larges à mener dans un contexte socio-économique déprimé depuis deux ou trois générations ?

 

EN GUISE DE CONCLUSION

 

 « Il y a à droite comme à gauche une absence totale de réflexion sur ce que doit être l’Etat-providence - qu’il ne faut pas abandonner - dans une économie globalisée et qui le restera. La France fabrique de l’exclusion à l’emploi. Le système éducatif reproducteur d’inégalités porte une part de responsabilités. Le coût du travail est un autre obstacle. La France s’est habituée à vivre avec un chômage massif des jeunes, destructeur pour le contrat citoyen avec la République. Elle semble produire des générations d’exclus ou d’exilés. Au détriment du vivre-ensemble et d’un destin collectif » (Editorial, Le Monde, 04.01.2014)

« Il faut prendre garde aux stigmatisations individuelles (...), prendre garde aux anathèmes jetés sur le chômeur, le pauvre ou le Wallon qui, à l'image du Juif des années 30, risque par ses travers supposés, ses prétendus défauts, son existence même auprès de vous, de vous empêcher, vous et les vôtres, de conserver votre bien-être, vos acquis sociaux, votre sécurité, etc. Ce type de discours peut mener très loin. Selon moi, il faut absolument renforcer le lien social, manifester une considération plus grande envers ceux, pauvres, demandeurs d'asile, etc., qui subissent des violences institutionnelles, sociales et économiques (…) Parler de sécurité sans parler de sécurité sociale, parler de justice sans parler de justice sociale, est potentiellement dangereux » (Damien Vandermeersch, avocat général près la cour de cassation, La Libre Belgique, 18.01.2014)

 

Mots clé

 

DROITS DE L’ENFANT, passivité, NEET.

 

 

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