La sexualité des enfants est-elle

un fait admis ?

 

J.-Y. Hayez [1]    

 

C’est une réalité du terrain de la vie, en tout cas, qui concerne quasiment tous les enfants : ceux qui sont en bonne santé ont une vie sexuelle. Ceux qui ne présentent jamais un intérêt, ne posent jamais une question, ne font preuve d’aucune activité d’ordre sexuel me paraissent bien plus préoccupants par leur inhibition ou leur indifférence que ceux pour lesquels une mise en pratique de sexualité s’intègre au développement des autres grandes fonctions psychophysiologiques. Le regard des adultes sur cette vie sexuelle est moins simpliste en 2014 que dans les années 1950 : on accepte mieux que l’enfant puisse s’intéresser à la sexualité. Autrefois, quand il était surpris ne serait-ce qu’à se masturber, on lui promettait qu’il irait en enfer. Aujourd’hui, l’idée de la sexualité infantile est plus présente. Les gens sont informés, et invités à informer l’enfant. Pour autant, il est vrai qu’ils ne disent pas l’essentiel : ils parlent de la reproduction et des amours des beaucoup plus grands ! Et encore souvent avec embarras… L’adulte qui découvre que son enfant a une vie sexuelle, surtout s’il n’est pas tout seul, se sent envahi dans son territoire, dans son domaine réservé. Et puis, trouver un enfant en train de se masturber, passe encore, mais s’il regarde de la pornographie sur Internet, s’ils sont déculottés à deux ou trois,  il aura droit sinon à de la culpabilisation, du moins à de la désapprobation. Mais si cela reste modéré, je le trouve  plus acceptable que l’attitude de cette minorité de parents, à tout le moins jeunistes et parfois quelque peu voyeurs, qui s’excusent de surprendre des jeux sexuels et qui les encouragent.

 

Ce mélange d’acceptation et de désapprobation vous semble donc un juste milieu ?

 

Il n’est pas forcément souhaitable qu’il en soit autrement. Un enfant bien dans sa peau doit s’attendre parfois à la désapprobation de ses parents en la matière : il est normal qu’il en soit un peu refroidi, provisoirement, puis qu’il reparte de l’avant. La sexualité se conquiert, et parfois de haute lutte ! Je ne crois pas qu’un adolescent bien dans sa peau ait jamais demandé à ses parents la permission de faire l’amour. C’est une décision qu’on prend tout seul, quand on se sent prêt, lorsqu’on l’a négociée avec son partenaire Parfois, c’est l’utilisation de sa propre chambre qu’il faudra bien essayer d’obtenir des parents, mais pas le principe !

 

Vous avez mentionné des enfants ayant accès très précocement à du contenu pornographique. Est-ce qu’Internet et la télévision accélèrent ou bouleversent la découverte de la sexualité ?

 

L’accélération est indéniable. Notre société étant inondée de sexualité commerciale, la majorité des enfants normalement curieux, ce qui est une excellente disposition de l’esprit,  connaissent bien tôt les mots, les images, les techniques : au CP, on met déjà des zizis en bouche, histoire de s’identifier à d’autres présidents de la république ; Un petit de neuf ans partiellement autiste m’a raconté qu’à la récré, il avait « vu une femme sucer la bite des hommes », sur la tablette d’un pote. Pour lui, c’était banal. Tout cela s’intègre dans le développement de la connaissance sexuelle. Les enfants ne sont pas les plus gros consommateurs de pornographie : je ne suis pas sûr que ça en traumatise vraiment beaucoup, au-delà de certains moments initiaux de stress transitoire, ni que ça les transforme en pervers sans foi ni loi. Simplement, ils expérimentent, toujours curieux de s’identifier aux adultes. Et puis, quand on regarde ce qu’ils deviennent, quoi qu’on dise, la majorité silencieuse restent à la recherche de l’amour. L’âge des premières relations sexuelles est stable, vers 15 ou 16 ans, et quand on voit sur le Net comment ils parlent de sexe entre eux, on constate qu’ils connaissent beaucoup de détails techniques, mais qu’ils veulent toujours réussir leur vie sentimentale comme leur vie sexuelle. Ils ont toujours un peu peur de leur corps, de ne pas procurer de plaisir à l’autre, et c’est un peu angoissant pour eux de savoir si leur partenaire va les aimer. Cela devrait nous rappeler notre propre histoire ! Certes, quelques-uns sont très précoces ou pas très respectueux d’autrui, d’autres, surtout des peu socialisés,  prennent la pornographie pour modèle, on ne peut le nier. Mais ils sont minoritaires.

 

Les plus jeunes comprennent-ils que les copains et copines avec lesquels ils explorent leur sexualité doivent être consentants, et qu’ils ne doivent pas le faire sur proposition d’un adulte ?

 

Ceux qui sont en bonne santé, oui. Si on pouvait observer tous les jeux sexuels  des enfants entre 4 et 12 dans un espace et  une durée bien précises, on verrait qu’environ 70 % des enfants, en bonne santé mentale, tiennent compte du consentement de l’autre, le plus souvent un camarade de leur groupe d’âge auquel ils attribuent un statut égal au leur [2].

Par contre, si la sollicitation vient d’un adulte, alors toujours abuseur, qu’il apparaisse menaçant ou séducteur, un enfant même sain n’a pas toujours le courage ni la possibilité de dire non …

En outre, il existe  des cas de figure plus complexes. Par exemple, on peut être habituellement en bonne santé mentale, affective et sexuelle, mais traverser quand-même une mauvaise passe au moment où l’on doute davantage de soi et où l’on découvre vraiment le plaisir, entre 12 et 14 ans : dans ce contexte j'ai connu plus d’un jeune ado ayant abusé de petits de 5 à 8 ans, dans des familles recomposées ou non. Ce sont de vrais abus qui font de vraies victimes, mais ce sont des abus transitoires, et l’ado passe tout de suite pour un monstre alors qu’il pourrait rentrer tout seul dans la normalité, en regrettant vraiment ses dérapages. Malheureusement la scène sociale lui colle des étiquettes qu’il va garder pendant des années. Je ne dis pas que ce sont des problèmes faciles : je veux juste indiquer que même un jeune adolescent en bonne santé peut déraper. Il faut lui redonner sa chance, tout en s’occupant des victimes.

 

Les psychologues du développement et pédopsychiatres d’aujourd’hui attachent-ils toujours autant d’importance aux théories freudiennes, et notamment au complexe d’Oedipe ?

 

C’est certainement plus nuancé que dans les années 1970. C’est Freud qui a introduit l’idée d’une sexualité infantile, et je trouve, moi qui ne suis pas psychanalyste, que beaucoup de ses travaux restent valables. Les psychologues développementalistes contemporains admettent toujours la réalité du complexe d’Œdipe, avec leurs mots à eux, et sans plus en faire un des centres fondateurs du psychisme Ce sont plutôt certains des successeurs de Freud qui se sont rigidifiés en tournant stérilement en rond dans des concepts. Je pense qu’il faut surtout se méfier d’une mauvaise utilisation de la psychanalyse, chez les auteurs français plus qu’anglo-saxons :  on s’en sert comme d’un bouclier pour éviter d’aborder des faits. On va parler de refoulement, de fantasmes et de clivage plutôt que d’admettre que trois enfants se sont sucés dans des cabinets de maternelle, et de chercher ce qu’il faut faire ; plus préoccupant : quand de très jeunes enfants racontent qu’ils ont été agressés sexuellement par un adulte proche, certains soi-disant experts, pour peu qu’il n’y ait pas de preuve physique, invoquent Freud pour dire qu’il ne s’agit que de fantasmes liés au complexe d’Oedipe. C’est parfois vrai, de même qu’il existe des mères qui soufflent de tels récits à l’oreille d’un enfant, mais dans bien d’autres cas l’abus est réel, et de vrais experts habitués à la diagnostiquer peuvent conclure à des probabilités … que l’on tient rarement en compte. Cette controverse n’est pas prête de se terminer …

 

Faut-il aborder les questions du genre et de l’identité sexuelle à l’école ?

 

C’est un problème difficile ! Le bulldozer de l’individualisme nous passe dessus depuis 20 ans : les lois ne servent plus à maintenir l’équilibre des groupes, mais à promouvoir les droits individuels de minorités. Certaines personnes voudraient donc décider seules si elles sont homme ou femme, s’il faut les appeler monsieur ou madame, à l’opposé de leur capital génétique et de la forme de leur corps. Une partie de ces transgenres sont aussi transsexuels, c'est à dire qu’ils veulent qu’on les opère e lest transforme dans le sens de leurs désirs MF. Ces désirs sont parfois très puissants, très précoces tout en demeurant rares ; Un petit garçon, dès 4 ans, me disait : « Jésus s’est trompé. Il m’a donné un corps de garçon, mais je suis une fille. » Il a continué à le penser, malgré le non-accueil social. Pour moi, il n’y avait pas de doute, celui-ci il fallait l’aider à se transformer corporellement et à assumer l’identité sexuée qu’il se donnait, pas le persécuter.

Ceci dit, quand les militants du genre veulent étendre leurs préoccupations personnelles à l’ensemble de la communauté, c’est une projection abusive : la grande majorité des gens se sent bien comme homme ou femme, en conformité avec le sexe biologique, et est à même d’élever simplement ses enfants à s’assumer eux aussi dans leur sexuation. Quand ces militants affirment se battre pour l’égalité, ils confondent « égalité » et « même chose ». Les hommes et les femmes doivent être traités avec une égale justice, et bénéficier de droits et d’une reconnaissance sociale tout à fait égaux : ça ne veut pas dire que les hommes et les femmes doivent avoir le même comportement. Notre génome crée toutes sortes de prédispositions qui n’ont rien à voir avec l’éducation. Invoquer  la seule influence de stéréotypes pour nous aliéner signifierait que l’intelligence humaine, créatrice de culture parlant du masculin et du féminin n’a rien compris à l’essence de la  nature humaine.

 

Mots-clé :

 

DEVELOPPEMENT SEXUEL, sexualité des enfants, sexualité des adolescents, première fois, relations sexuelles (âge), sexualité normale, sexualité pathologique, sexualité préoccupante, développement sexuel normal,  identité sexuée, identité de genre, genre, transgenre, transsexuel, pornographie, éducation sexuelle, dialogue sur la sexualité, règles sexuelles, Lois naturelles, Lois universelles, culpabilité infantile.

 

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Notes



[1]   Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain. Courriel : jyhayez@uclouvain.be   Site web : www.jeanyveshayez.net

 

 

[2] Il existe quelques exceptions à ces constatations, comme la sollicitation sexuelle dans la fratrie, qui n’a souvent rien d’incestueux, ou encore une partie des initiations, où interagissent un aîné et un cadet ; l’espace me manque pour développer toutes ces nuances et je vous renvoie à mon livre La sexualité des enfants, Odile Jacob, 2004, ou à mon site web www.jeanyveshayez.net