Le discernement chez les mineurs d’âge

 

J.-Y. Hayez [1]   

 

 

§ I. Le discernement, une Instance complexe et aux limites floue

 

Le terme « discernement » est à géométrie variable selon les auteurs qui en parlent et les contextes. Il va et vient de façon mouvante en chacun, notamment pendant l’enfance et l’adolescence[2], où il se structure progressivement.

 

I. Son noyau le plus central, sur lequel tout le monde s’accorde encore, c’est une opération cognitive relativement complexe qui nous fait « capter … piger » ce sur quoi nous nous centrons et travaillons mentalement.

Dit de façon plus scientifique : La faculté de bien apprécier les choses (Mabaka, 2012) ; la capacité de distinguer une chose d’une autre, et donc de choisir (Henaff, 2010) ; la faculté de reconnaître la nature réelle d’une situation, finement, distinctement, via l’opération des sens et de l’esprit (Wikipedia)

C’est donc tout le contraire des sophismes, des affirmations idéologiques, de l’impuissance mentale, de la confusion mentale ou du délire ( dé-lirer : avoir le soc de la charrue en dehors de la réalité du sillon )

 

Le discernement commence souvent par une intuition, c’est à dire une prise de conscience globale, immédiate, subjective, individuelle qui est prolongée et affinée par un mélange en proportions variables d’expérimentation et de processus cognitifs comme la capacité de représentation et de synthèse mentale, le raisonnement, la capacité de comparaison, l’anticipation, etc.

 

II. Même en limitant la nature du discernement à ce noyau cognitif central, il n’est déjà pas un tout ou rien. Les champs où il s’applique chaque fois sont presqu’infinis, et il n’est pas également opérationnel pour chacun. On devrait donc  statuer  sur sa présence ou son absence, sa richesse ou sa pauvreté, sa maturité ou son immaturité en référence à son champ d’application du moment.

Je cite pêle-mêle, et sans exhaustivité :

 

- L’appréhension des données d’une réalité concrète, matérielle, vivante ou humaine (soi-même ; individus ; famille ; groupe) ; la capacité d’en faire une représentation mentale de synthèse, qui en inclut les détails importants.

- Si ce sont des réalités humaines, en outre, « l’intelligence sociale » qui capte suffisamment bien les sentiments, les états d’âme, le monde intérieur et les idées dites ou non-dites de soi ou d’autres.

- Un travail dans la durée : saisie des données de l’Histoire et de leur sens ; capacité d’évaluation prospective : comment des choses peuvent-elles évoluer spontanément ou en référence à des choix posés ? Critique anticipative sur les conséquences des choix posés ; saisie des buts, des intentions, des effets et résultats à venir.

- Capacité « d’évaluation morale » : Qu’est-ce qui est permis et défendu ? Jusque dix-onze ans, inévitablement, la morale est dite « conventionnelle », et l’enfant assimile le permis et le défendu avec le Bien et le Mal. Après, une conscience morale autonome est susceptible de s’installer, et le préado puis l’ado, peuvent dissocier en partie le permis et le défendu et le Bien et le Mal, notions qui leur sont toujours énoncées par autrui, mais sur lesquelles ils font in fine un travail d’appréciation personnelle.

De très nombreux écrits portent sur le discernement des enfants concernant cette dernière application. Ce sont des écrits émanant du monde juridique, discutant le discernement autour d’actions objectivement délictueuses, de la responsabilité du mineur et du bien-fondé de sanctions éducatives ou pénales visant son âge.

 

III. Le noyau central du discernement concerne donc la perception adéquate et le raisonnement : jusqu’à ce point, tout peut encore se passer dans le mystère d’une méditation silencieuse et s’y limiter ; on le constate régulièrement chez des enfants introvertis, secrets, mais qui peuvent montrer par leur comportement qu’ils ont bien compris les enjeux d’une situation.

 

Mais plus souvent, spontanément ou en réponse à des questions, les jeunes expriment plus ou moins complètement ou/et sincèrement ce qu’ils ont discerné. Parfois, ils ont peur de le faire, en sont honteux, n’osent pas se livrer ou sont en opposition avec l’adulte. Alors, ils peuvent se bloquer, mentir, ne livrer que de tout petits bouts de ce qu’ils pensent. La question de la concordance entre leur intériorité et leur expression doit toujours être posée et analysée, surtout s’il s’agit de matières graves et délicates, comme la mort, la sexualité, la séparation du couple parental, un acte antisocial commis, etc.

 

IV. Beaucoup incluent ensuite dans le discernement la capacité de faire des choix, desquels découle alors une responsabilité à propos des conséquences des décisions prises : « le discernement consiste en une maturité cognitive et émotionnelle suffisante pour comprendre le but, les effets et les conséquences d’un choix » (Mirabaud, 2013)  Cette affirmation doit cependant se nuancer :

 

- D’abord, c’est dans l’exercice de l’anticipation que les enfants et même les adolescents sont les moins compétents. Ils vivent d’abord et avant tout dans l’immédiat et ne se projettent dans l’avenir que sur des durées courtes : quelques semaines, au terme desquelles arrivent les grandes vacances …

 

- Se pose aussi la question du conformisme ou de l’anticonformisme. Elle se pose pour tout le monde, mais spécialement pour les mineurs d’âge, j’y reviendrai en détails un peu plus loin. Pour faire bref, notre travail mental n’est jamais celui d’un pur esprit ni d’une volonté et d’une liberté totalement indépendantes des influences et attentes de l’environnement. Notre discernement n’est donc jamais totalement « objectif », coupé de l’opinion des autres. Dans de nombreuses situations, l’influence d’autrui n’entraîne pas de lourdes et dramatiques erreurs ni gauchissements des choix. Parfois cependant c’est plus grave et il faut donc en tenir compte.

 

- Parfois, la dissociation est claire et volontaire entre le discernement cognitif et le choix qui a l’ air – mais seulement l’air – d’en résulter : Ou, plus exactement, à côté du discernement d’une application A (« Je reconnais avoir eu une activité sexuelle avec un autre dans les toilettes de l’école … pas moyen de le nier, on a été pris sur le fait »), il existe un discernement B (« Je vais avoir de graves ennuis ») qui entraîne des choix et attitudes mensongères par rapport à ce qui a été discerné en A (« Oui, mais j’étais une pure victime … je ne voulais pas. »)

 

§ II. Le discernement chez le mineur d’âge

 

Chez le mineur, cette faculté est très diversement appréciée par la communauté, tant celle des scientifiques que celle des éducateurs et autres témoins de sa vie. Il est très loin, le temps où la Bible avait fixé l’âge de raison à sept ans, en faisant de cette affirmation une référence indiscutée !

 

 Pour ne m’en tenir qu’au contenu des textes scientifiques, ils vont vraiment dans tous les sens ; les  exemples les plus significatifs abondent dans les textes juridiques, dont les enjeux sont lourds quant à la responsabilité conjointe et à la réaction sociale potentielle (par exemple : réparation financière d’un acte destructeur commis par le mineur)

Les incohérences sont déjà nombreuses en droit civil : je vous invite à relire à ce propos la recension que j’ai faite dans le champ de la gestion de leur corps par les mineurs [3] : par exemple, le mineur, de par sa seule décision mais sous réserve de vérification par des adultes tiers de son discernement,  a droit à la contraception, à l’avortement, à refuser qu’on lui prélève des organes après sa mort … Mais il n’a pas le droit à vivre des relations sexuelles avant seize ans, il n’a pas celui d’interrompre sa scolarité et de vouloir travailler précocement, etc.

Et dans le domaine pénal, en Belgique, on continue à parler de « protection de l’enfance » jusque dix-huit ans. Cette philosophie de la protection connote l’idée d’un discernement et d’une responsabilité progressives, et empêche l’application de vraies peines avant dix-huit ans. [4] C’est une position que je trouve positive et constructive, mais aujourd’hui, de lourdes pressions sécuritaires voudraient abaisser l’âge de la responsabilité pénale, donc avancer la reconnaissance sociale d’un discernement suffisamment bon. Et récemment, sous l’impulsion d’un parti politique qui se dit pourtant humaniste, on a fixé à quatorze ans l’âge où un mineur pourrait être frappé d’une amende administrative par des autorités communales. C’est d’un illogisme total que de distinguer des incivilités légères, susceptibles d’être sanctionnées directement, et des actes plus graves, relevant de la philosophie de la protection !

 

Bref, ça tire à hue et à dia, et pas toujours en référence principale à des convictions scientifiques ni éthiques : il existe ce qu’on appelle une « instrumentalisation » de la notion de discernement chez le mineur : on invoque son existence si ses choix correspondent aux attentes sociales, on l’invoque aussi lorsqu’il faut lui imputer une responsabilité de type pénal, pour rassurer la société ou pour faciliter des réparations financières :« Ces ados infernaux sont seuls responsables de ce qu’ils font, et on va le leur faire payer ! ».

 Par contre, on  conteste leur capacité de discernement si leur choix dérange les idées fortes du moment. Par exemple, une idée forte, par les temps d’égalitarisme qui courent, c’est qu’après séparation parentale, l’hébergement alterné est la seule bonne voie d’épanouissement pour les enfants. Et donc, l’enfant qui a l’air de ne pas en vouloir, parce qu’il se sent beaucoup mieux chez le parent A, ou parce qu’il est très fâché sur le parent B ou a remarqué le manque de vrai amour de celui-ci, cet enfant-là ne peut être qu’ « aliéné » par le parent A …

§ III. Mes propositions

Face à cette disparité, je me sens autorisé à vous faire des propositions personnelles. Elles s’appuient sur mon expérience de vie, sur celle de quarante ans de rencontres professionnelles avec des milliers d’enfants et d’adolescents, et enfin sur mes lectures et dialogues avec les opinions de bien des autres.

 

I. Le discernement à l’œuvre chez un mineur s’apprécie individuellement et, pour chaque individu, situation par situation.

 

Il n’est pas monolithique, je l’ai déjà dit, et grosso modo il faut distinguer le discernement cognitif et le discernement dans les choix qui s’ensuivent.

Bien sûr, il existe des guidelines, des repères, mais ceux-ci n’ont jamais qu’une valeur statistique, donc à manier avec prudence … Pour les principaux, on peut se référer à :

 

A. L’âge (oui, évidemment quand-même !) A.C. Van Gysel (2004) dit : « Si l’enfant est doté de discernement – ce que l’on doit présumer à partir de douze ans – il devrait être associé au choix de son nom patronymique. » Moi-même, dans un autre ouvrage (Hayez, 2007), j’écrivais : « Une connaissance adéquate de la réalité externe concrète s’installe largement pendant l’âge de l’école primaire : les enfants de huit-neuf ans, d’intelligence normale et hors maladie, la connaissent bien. » Et un adolescent suisse, dans un groupe consacré au discernement en matière de santé, exprimait : « Je pense qu’on acquiert le discernement tout au long de son enfance et de son adolescence, que le chemin que fait chacun est individuel et aussi que ça commence déjà tout petit. » (Mirabaud, 2013)

 

B. L’impression globale soit de maturité, soit d’immaturité qui se dégage de la personnalité du jeune, tant observée dans son quotidien que repérée via des entretiens spécifiques. (Mabaka, 2010)

 

C. L’équipement en intelligence. Avant l’âge de trois ans, il est très peu probable que l’intelligence se soit suffisamment déployée, au-delà de l’identification de situations très concrètes et familières, que pour parler vraiment de discernement.

 

Attention, il ne faut toutefois pas en déduire que l’enfant de moins de trois ans est incapable de tout repérage concret ou de toute réévocation sensée. Il peut déjà identifier ce qui est spécial, hors codes de conduite habituels, hors-quotidien, et en faire part à quelqu’un en qui il a confiance, et ceci avec ses moyens d’expression limités. Je fais référence par exemple ici à des agressions corporelles, notamment sexuelles, qu’il aurait subies, même si elles prennent des formes séductrices et soft. Il en parle alors assez souvent en différé, lors d’une expérience anodine et vaguement évocatrice de l’abus ou il rejoue celui-ci avec ses poupées. Malheureusement, on prend très régulièrement prétexte de son très jeune âge pour ne pas le croire et ne pas l’aider ! (Hayez, de Becker, 2010, p. 101)

 

On peut raisonner de la même manière pour ceux qui sont porteurs d’un retard mental, au fur et à mesure qu’il s’accroît en gravité, ou pour les psychotiques et les autistes. Leur discernement est souvent erratique ou diminué, de là à dire qu’il n’existe jamais …

 

D. L’ignorance ou son inverse, la richesse des connaissances déjà acquises, a des répercussions sur l’élaboration et l’adéquation cognitive du discernement. Mais pas sur l’intuition, ni sur le discernement de réalités plus existentielles : les états d’âme des adultes proches, les menaces sociales, la maladie et la mort, etc. …

 

E. La sérénité de l’ambiance ou l’existence d’émotions fortes dans le monde intérieur du mineur. Ces dernières brouillent toujours l’exercice de la cognition, qu’il s’agisse de l’excitation sexuelle, de la joie, du stress, de la dépression, etc.

 

II Le discernement chez un mineur est donc susceptible d’être dissocié de son âge.

 

A. J’ai connu dans ma carrière nombre d’enfants très jeunes qui, porteurs de mystérieuses antennes sensibles, avaient déjà une capacité de discernement remarquable. Elles portaient sur des réalités existentielles et sociales parfois très lourdes.

Certains étaient à même d’énoncer verbalement leur discernement ; d’autres en faisaient part dans leurs dessins et dans leurs jeux. « Tu es triste, maman ? » dira tel petit de trois ans et demi qui « sent » bien que ça ne va plus très fort dans le couple parental. Malheureusement, il s’entend trop souvent répondre : « Non, maman a juste une poussière dans l’œil. »

 

 Voici une illustration plus détaillée de cette capacité, extraite du livre : « La parole de l’enfant en  souffrance » (Hayez, de Becker, 2010, p. 117)

 

ILL. Grégoire, quatre ans, rend visite à son arrière-grand-père à l'hôpital. Bardé de tuyaux, le vieil homme dort profondément, en phase terminale dans un service de soins palliatifs. Grégoire se renseigne sur l'appareillage et ajoute gravement, les jambes un peu ballantes sur le lit où il est assis, comme une affirmation tranquille plutôt que comme une question : « Alors, il va mourir, bon-papa ? »

Les deux premières années de la vie de Grégoire, le vieux monsieur était encore en bonne santé et il existait entre lui et son arrière-petit-fils une touchante connivence affectueuse. Aussi, lorsque Grégoire se retrouve peu après dans la salle « spirituelle-œcuménique » de l'hôpital, il observe les adultes qui se recueillent et il dit spontanément : « Moi,  je prie pour mon ami, Bon-papa Roland. »

Deux jours après, il est encore au chevet du mourant. Il va vers lui, met sa petite main dans la sienne, déjà inerte, et commente tout haut, d'une voix paisible : « Bon-papa Roland, je serai toujours ton ami. »

Brave petit psychothérapeute de quatre ans qui est le premier à mettre des mots sur ce qui étreint la poitrine des adultes       ! Heureusement, ici, la famille présente ne fait pas ce que l'on fait si souvent : blesser le tout-petit en déniant et en lui faisant croire qu'il n'a rien compris à rien. Un petit choc d'émotion passé, on accueille la parole de Grégoire et, un peu sous le prétexte de l'aider, lui, à bien comprendre ce qu'il a déjà compris pour l'essentiel, on parle de la mort toute proche de l'aïeul, de ce qu'elle est et des sentiments qu'elle suscite.

 

B. A l’inverse, nombre d’adolescents sont habités par un vécu de toute-puissance, par des désirs de défi et de transgression ou/et par le besoin d’éprouver des sensations fortes à tout prix ; ils s’aveuglent donc sur les conséquences de leurs actes : on les voit alors prendre des risques inconsidérés ou malmener des petits, pour se sentir vivre, sans mesurer le tort qu’ils font.

En effet, chez quelques-uns, au besoin de sensations se mêle un manque total de discernement quant au mal et à la destruction qu’ils provoquent. J’ai fait cette constatation un certain nombre de fois en matière sexuelle : Tel ado souvent jeune, dont l’aspect et le comportement habituel paraissent « normaux » s’en prend sexuellement à un plus jeune (sa sœur de dix ans – voire un tout petit) : il séduit, promet, cherche son plaisir et ne se rend pas tout de suite compte du traumatisme qu’il crée. Parfois, le discernement revient vite et il s’arrête de lui-même. De toutes façons, si sa faute est découverte et si on l’amène à réfléchir sans l’étiqueter tout de suite comme monstre, il se sent coupable, regrette sincèrement et ne recommence plus.

 

III. Il est utopique d’imaginer un discernement non-coloré par du conformisme

 

Le conformisme concerne certainement les mineurs, mais pas seulement eux ! Il colore déjà jusqu’à un certain point l’analyse cognitive d’une situation, et encore davantage les évaluations et les choix qui y sont régulièrement liés.

 

La qualification « conformiste » veut dire que les mineurs concernés ont pris en partie la forme d’une source humaine avec laquelle ils interagissent, souvent profondément, de façon rapprochée, dans une ambiance d’affectivité et d’estime positives. C’est un parcours autant cognitif qu’affectif.

Parcours cognitif ? A ces jeunes, il paraît « raisonnable, intelligent » de penser le monde comme l’autre  le pense et de faire comme lui, du moins dans certains domaines.

Choix affectif ? Il existe une identification spontanée, une imprégnation par le way of life and think de l’autre que l’enfant fait siennes. A la fin, on ne peut même plus dire que l'enfant fait comme l’autre,  il est toujours lui, mais réplique consentante de l'autre là où il s'est laissé aller à s'identifier à la manière d'être ou à épouser les opinions de celui-ci. La liberté est susceptible de se nicher partout, même dans le fait de se conformer. Un enfant conformiste n'est pas un enfant qui n'aurait pas de pensée personnelle. Il pense que ce qui est bien, c'est de penser comme sa source, parce que c'est là que se trouve la vérité ! Et il arrive même, et plutôt souvent, que ce processus soit inconscient.

 

Les sources du conformisme sont souvent des personnes proches : parents, maîtres à penser, amis de toujours. Dans leur chef, consciemment ou non, il existe parfois une volonté de s'imposer à l'enfant, de faire passer en lui des rêves, des idées, des attentes ... ailleurs, ces personnes laissent vraiment l'enfant libre d'être lui-même et ne se rendent pas toujours compte du processus en train de s'installer.

 

Quand on évoque le conformisme, on pense souvent spontanément à des mineurs d’âge « vieillots » qui ne se démarquent pas d’une culture et de valeurs familiales « traditionnelles » Mais le conformisme s’exerce vraiment dans tous les sens. Nombre d’ados se conforment pendant plusieurs années au style de vie de leur groupe de pairs.

Les jeunes qui vivent dans un milieu franchement délinquant auront généralement un discernement « particulier » Difficile pour ces jeunes de se départir de la culture familiale, ne serait-ce que par loyauté. Un adolescent surprotégé par des parents qui, sans être délinquants, banalisent des faits infractionnels, aura souvent un discernement altéré, etc …

 

 

Il convient d’accepter cette imprégnation du discernement par le conformisme. J’en ai trouvé un très bel exemple dans la revue Femmes d’Aujourd’hui 2014-9, p. 63, en lisant le témoignage d’une maman : « J’avais promis à mon fils qu’il ne souffrirait pas. » Le petit garçon de sept ans est en phase terminale d’un cancer métastasé. Sa maman a toujours eu avec lui un dialogue authentique sur son état de santé, la progression de sa maladie, et même sa mort proche et inévitable. Après sa dernière rencontre avec sa famille, l’enfant regarde sa montre avec l’air de dire : « Bon, tout le monde est là , Parce que je vais devoir y aller, moi … » Dans d’autres circonstances, il avait déjà évoqué nombre de détails concrets autour de sa mort. Eh bien, en acceptant la venue rapide de sa propre mort, via euthanasie passive, je pense que ce petit garçon a été lui-même, en ce inclus dans une conformité avec le désir de sa maman qu’il ne souffre pas et que sa mort soit digne.

 

Malheureusement, les situations inverses sont moins rares : un certain nombre d’enfants qui voudraient mourir pour ne plus souffrir ne l’expriment pas, parce qu’ils devinent à tort ou à raison que ce serait intolérable pour leurs parents. Ici, je ne parle pas de conformisme (adhésion profonde à …), mais plutôt de loyauté, d’obéissance, de mélange d’amour et de culpabilité qui se refuse à faire de la peine …

 

N.B. Je n’ai pas parlé de l’anticonformisme, propre à certains ados, qui est souvent plus superficiel et transitoire que le conformisme. D’ailleurs, plus fondamentalement c’est aussi un conformisme … un conformisme à ce qui est contraire (à l’ordre parental) et qui est promu par le groupe des pairs. J’expliquerai plus tard qu’il faut s’incliner devant lui, comme devant le conformisme, si « une certaine limite » de bon sens, de danger ou d’adhésion à des antivaleurs claires et nettes n’est pas dépassée.

 

IV. Altérations du discernement et falsifications de son expression

 

Préambule : Ce sont des tiers, et notamment des adultes qui affirment l’existence de ces altérations ou falsifications. Dans la suite de cet alinéa, je supposerai qu’ils constituent un « Tiers social » qui a été capable d’une évaluation objective « suffisamment bonne »[5]

Gardons néanmoins à l’esprit que cela ne va pas de soi, et que ce sont parfois les adultes qui se trompent ou manquent de bonne foi quand ils mettent en cause le pouvoir de discernement de l’enfant.

 

A. Les dynamiques psychiques susceptibles d’altérer l’essence même du discernement sont le conformisme, déjà évoqué, et l’erreur de bonne foi : j’ai également déjà passé en revue quelques facteurs susceptibles de provoquer celle-ci : l’ignorance, la pauvreté intellectuelle et culturelle, des émotions trop fortes et encore la puissance et les vagabondages de l’imagination, par lesquels l’enfant colmate vaille que vaille sa méconnaissance provisoire de la réalité.

 

Tel enfant d’âge scolaire, surpris à un jeu sexuel, peut être persuadé qu’il va aller des années en prison, même si ses parents l’élèvent habituellement sur un mode cool : C’est que, à l’instar de Prométhée, il se sent confusément coupable d’avoir volé le feu sacré de la sexualité à la génération précédente. L’enfant gravement dépressif pense que l’avenir qui l’attend est abominable et qu’il ne prendra jamais sa place en société. L’ado excité par ses pulsions pense qu’il peut faire tout et n’importe quoi, et que les autres l’encaisseront sans trop de souffrance.

 

B. Et l’inauthenticité dans l’expression ? Quand l’enfant falsifie volontairement le contenu de ce qu’il a discerné, il ment. Souvent, c’est par omission, c’est à dire qu’il se tait ou qu’il prétend ne pas savoir alors qu’il sait. D’autres mensonges sont plus actifs, au service de la prudence, du plaisir ou du pouvoir, ou de la mise en vedette de soi.

Le pseudo-conformisme est une combinaison de mensonge et de soumission : Ici, l’enfant dit ce que l’adulte veut entendre et qu’il ne pense pourtant pas dans son recoin le plus intime, par peur de se différencier, de déplaire ou/et d’être puni.

 

C. La suggestibilité a un statut hybride, entre le pseudo-conformisme et une application la plus superficielle et surtout la plus labile du conformisme. Ici l’enfant « se laisse influencer », se persuade que ce qu’on lui dit est vrai (auto-suggestion), mais au fond de lui-même doute parfois, tout en maintenant majoritairement sa politique de l’autruche.

 

Dans les séparations parentales difficiles, lorsqu’un jeune refuse ou veut réduire drastiquement ses contacts avec un parent, il n’est pas impossible qu’il fasse part de la sorte d’un discernement légitime : après tout, la reconnaissance filiale, cela se mérite et tous les parents n’aiment pas assez ou ne font pas le nécessaire pour la mériter. Pour ma part par exemple, je puis comprendre qu’une fille lucide, autour de sa puberté, ne veuille plus entendre parler de son père qui a déserté le foyer familial pour une jeune de vingt ans. Il faudrait laisser le temps faire son œuvre et non pas imposer une reprise de contacts via violence judiciaire !

Mais plus souvent, ces positions de refus sont en résonance avec l’attitude du parent gardien et constituent un mélange de conformisme, de pseudo-conformisme et de suggestibilité sur lequel il est bien difficile de travailler[6].

§ IV. Gérer le champ du discernement et de ses aléas

Quelles responsabilités avons-nous, communauté d’adultes, face au cheminement du discernement chez le mineur et à ses aléas ? Je vous fais quatre propositions à ce propos :

 

I. Reconnaître la possible existence de ce discernement, même pour des matières très graves. Même l’enfant en âge préscolaire est capable d’un discernement synthétique, allant à l’essentiel de grands phénomènes de la vie ! Mais pour que l’enfant exprime ce qu’il pense vraiment, encore faut-il aller à son rythme – s’accroupir à ses côtés avec un sourire bienveillant, en quelque sorte -, le laisser parler, lui donner de l’importance, ne pas lui dire tout de suite que ce n’est pas ça et qu’il se trompe. Certes, nous avons le droit et le devoir de l’aider à corriger ses éventuelles erreurs, mais il y a la manière plus ou moins gentille de le faire, celle qui l’encouragera à continuer à se hasarder sur le chemin de l’expression de sa pensée ou au contraire, celle qui l’inhibera en le disqualifiant.

 

Sa capacité à discerner précocement ne porte bien sûr pas sur les détails techniques des rouages des machines, ni sur les cycles des astres, mais sur des phénomènes humains comme l’amour, la mort, l’agressivité et les conflits, ce qui est juste et injuste, etc.

 

Concrètement, une partie du travail psycho-social avec les adolescents s’appuie sur leur discernement et tente d’en favoriser le développement. Lorsque ce travail de prise de conscience n’est pas soutenu, ou est saboté, par le milieu familial, l’échec n’est pas rare. Il est cependant très important de relever que plusieurs jeunes parviennent quand même, avec l’aide des intervenants, à se détacher d’un milieu toxique, ce qui est remarquable. Certains jeunes ont à cet égard un parcours extraordinaire.

 

II. Au moins lorsque les actes d’évaluation ou/et de décision liés à son affirmation discernante sont importants et délicats, nous poser la question des répartitions possibles, dans son énoncé, d’une pensée personnelle, du conformisme, du pseudo-conformisme ou de la suggestibilité.

Faire des hypothèses à ce propos, non pas en le menaçant et en l’acculant pour qu’il « dise vraiment ce qu’il pense », mais en observant la manière d’être de son entourage face à lui, sereine, accueillante ou débordante de pressions, et aussi en faisant l’historique d’autres moments de supposés discernements qu’il a déjà eus.

Combattre comme nous pouvons, sans le violenter, le pseudo-conformisme, le mensonge ou la suggestibilité. Pourtant, même si nous sommes convaincus de leur existence, ce n’est pas un combat facile, et il faudra parfois nous résigner à laisser l’enfant maintenir des affirmations douteuses : « Cette méchanceté que tu attribues à ton papa, c’est ce que tu crois, toi, pour le moment … c’est ce que tu souhaites me dire, toi, pour le moment …moi, je ne vois pas tout à fait les choses comme toi… »

 

III. S’il existe une forte erreur de discernement, évaluée comme telle par ceux que j’ai appelé tantôt « le Tiers social », faire tout notre possible pour ne pas en accepter les conséquences décisionnelles.

 

Exemple-type : Ne pas accepter le principe d’un refus de visite chez un parent, refus exprimé par un enfant que l’on considère à raison – et pas à priori ! – comme « aliéné » Toutefois, cette non-acceptation s’énonce surtout dans nos paroles et devrait s’arrêter avant le stade d’une violence institutionnelle active faite sur l’enfant. Ici aussi c’est tout sauf facile, et je vous renvoie une fois encore à la lecture de la fin de l’article « L’aliénation parentale, info ou intox »

 

Exemple encore plus délicat : Des soignants ont la conviction qu’un grand enfant ou un adolescent en phase terminale d’un cancer voudrait mourir pour ne plus souffrir. Il le leur a laissé entendre plutôt clairement. Mais il se tait face à la douleur morale de ses parents. Il me semble qu’ici, il faut respecter sa position de non-énonciation face à sa famille. Son choix douloureux, fait d’angoisse et d’oblativité généreuse,  ne met personne d’autre en danger et ne fait souffrir que lui.

 

IV. S’il existe un doute sur la qualité du discernement cognitif chez un enfant, ou/et sur la nature des choix qui s’ensuivent, il me semble important de lever ce doute et de clarifier les choses pour l’enfant, en prenant une décision à partir de lui, mais aussi en tranchant, en traçant un chemin à sa place là où lui n’est incertitude ou ambivalence.

 

Nous ne lèverons néanmoins pas ce doute en le forçant encore et encore à réfléchir là où il dit qu’il ne sait pas. Nous pouvons insister un peu, l’inviter à préciser, à aller plus loin en lui-même, à s’engager un peu plus … Mais notre insistance raisonnable a une limite, vite atteinte ! L’idéal alors, c’est qu’un petit groupe d’adultes qui le connaît bien se réunisse, échange des éléments de connaissance, et élabore une décision supposée proche de ses balbutiements, silence ou hésitations.

 

C’est aussi dans cette mise en place d’un petit groupe que je conçois le rôle du psychologue et/ou du pédopsychiatre dont le législateur a demandé qu’il vérifie la qualité du discernement de l’enfant qui aurait demandé à être euthanasié. Il ne s’agit évidemment pas de faire débarquer, dans la chambre de ce mineur quasi-agonisant, un psy étranger qui lui dirait : « Salut ! J’ai un questionnaire pour mesurer ton discernement. » Le seul chemin qui me semble possible et humain, c’est que ce psy réunisse un petit groupe de familiers de l’enfant, professionnels ou non, l’écoute et statue avec lui.

 

Bibliographie

 

Hayez J.-Y., La destructivité chez l’enfant et l’adolescent, Paris, Dunod, 2007 (2e éd.)

Hayez J.-Y., de Becker E., La parole de l’enfant en souffrance, Paris, Dunod, 2010

Hayez J.-Y. L’aliénation parentale, info ou intox, Le journal des psychologues, 2012-1 (NB accessible sur mon site web : http://www.jeanyveshayez.net/brut/944-into.htm)

Henaff G., L’enfant, l’âge et le discernement, Lien social et politique, 2000, 40,41-50

Henninger S., Michaud P.-A.,  Akré C., Capacité de discernement des adolescents mineurs : étude qualitative sur les représentations en Suisse romande, Rev Med Suisse, 2010,6,1253-1257

 Mabaka P., Le discernement de l'enfant dans les conventions internationales et en droit comparé , Recherches familiales,  2012, 9 , 143-152

  Mirabaud M., Barbe R.,  Narring F. Les adolescents sont-ils capables de discernement ? Une question délicate pour le médecin, Rev Med Suisse, 2013, 9, 415-419

Van Gijsel A.-C., La cour de Strasbourg et la réforme des règles de transmission du nom de famille, Journal du droit des jeunes, 2004, 331, 15-17

 Yvorel J.-J., Le discernement : construction et usage d'une catégorie juridique en droit pénal des mineurs. Etude historique, Recherches familiales,  2012 , 9, 153-162 .

Winnicott D.W., De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1974

Références du web

Hayez J.-Y, Les mineurs ont-ils le droit de disposer de leur corps ?  http://www.jeanyveshayez.net/brut/861-mico.htm

Mots-clé :

 

DISCERNEMENT, conformisme, pseudo-conformisme, suggestibilité, mensonge, fiabilité.

 

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Notes

 

 

 

 



 



[1]   Psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be.

Site Web : http://www.jeanyveshayez.net/

[2] Dans le présent texte « mineur » ou « jeune » désigne tous les moins de dix-huit ans. S’il faut spécifier, je parle d’ « enfant » (moins de douze ans), d’ « enfant préscolaire » (moins de six ans)  ou d’ « adolescent » (plus de douze ans)

 

 

 

[3] Sur mon site Web, l’article « Les mineurs ont-ils le droit de disposer de leur corps ? » http://www.jeanyveshayez.net/brut/861-mico.htm

[4] ou de seize ans, s’il y a dessaisissement qui, en principe, porte sur des actes commis après seize ans par des mineurs très rétifs aux propositions éducatives des Tribunaux.

 

 

[5] Je me réfère ici, comme dans nombre de mes textes, à la parole d’un auteur anglais qui m’avait fort impressionné : il s’agit de l’original et créatif anglais D. W. Winnicott ; dès 1974, il  affirmait que la vraie bonne mère n’est jamais que celle qui est « suffisamment bonne », c’est à dire qui assume sa part inéluctable et de richesses morales et d’imperfections ! Cette affirmation peut être transposée à l’ensemble des situations humaines, chaque fois marquées par nos richesses et par nos manques … (D.W. Winnicott,1974)

 

[6]  Je vous renvoie à la lecture de l’article « L’aliénation parentale, info ou intox » (Hayez, 2013)