Souffrance morale et destructivité chez l’enfant

 

J.-Y. Hayez [1]      

 

§ I. Définition et critères de destructivité

 

La destructivité d’un enfant[2], c’est sa capacité à  penser  et à mettre en œuvre une destruction de la réalité physique ou psychique de soi, d’un autre vivant ou des choses. Une destruction, c’est une détérioration pouvant aller jusqu’à la mort de la cible ou son équivalent.

Il ne suffit donc pas de prendre en considération les pensées, les fantasmes de destruction, plutôt communs. Il faut aussi une mise en acte, non nécessaire et intentionnelle.

 

Non-nécessaire ? L’acte de l’enfant ne s’origine pas dans son sentiment plus ou moins justifié de se percevoir en légitime défense : sa vie ou ses biens ne sont pas puissamment menacés de près. Sur un mode plus « normal » et mineur dans ses effets, il ne s’origine pas non plus dans ces coups de griffe quasi inéluctables que l’adolescent doit donner à son entourage adulte pour faire reconnaître son grandissement : l’Evangile nous dit que Jésus, à ses douze ans, fait une fugue de trois jours qui fait pleurer à Marie toutes les larmes de son corps : Symbole ou réalité, ce geste c’est le coup de griffe d’un auto-accouchement qui met fin à la dépendance infantile, ce n’est pas de la destructivité.

 

L’acte posé doit encore être « suffisamment bien »[3] intentionnel, c’est à dire conçu par l’intelligence et volontairement choisi.

La planification faite par l’intelligence peut être sommaire et de brève durée, mais l’enfant doit comprendre, au moins intuitivement,  qu’il va opérer une réelle destruction. Il n’en mesure toutefois pas toujours toute l’étendue. Quand un aîné de cinq ans, jaloux, met le feu aux rideaux de la chambre où dort le bébé, il n’a pas nécessairement la connaissance de la mort irréversible qui s’en suivra, mais il sait qu’il va faire du dégât. Par ailleurs, l’intelligence raisonne parfois autour d’éléments d’information erronés ou d’élaborations subjectives sans fondement (rares enfants délirants), donc elle peut se tromper sur l’input, mais l’output, lui est assumé : c’est un plan de destruction. Quand, en Flandre belge, il y a quelques années, Kim De Gelder a poignardé des bébés et des puéricultrices dans crèche, il est très probable qu’un délire schizophrénique le possédait, et qu’il pensait accomplir une mission salvatrice … mais l’on est toujours bien dans le registre de la destructivité, ici délirante.

A l’inverse, certains résultats destructeurs, même considérables, résultent d’une estimation tout à fait erronée sur l’impact du geste et expriment plus l’ignorance et l’immaturité que la destructivité : Jeunes adolescents lanceurs de pierre depuis des ponts d’autoroute, qui veulent seulement frimer et tromper leur ennui mais tuent pourtant parfois !

 

L’autre composante de l’intentionnalité, c’est le libre choix : Ici non plus, on n’est pas dans l’ordre du tout ou rien. L’enfant peut être habité par de l’ambivalence, et décider finalement péniblement d’agir : il n’en est pas moins responsable de son ultime décision. Dans un autre registre, son degré de self-control peut varier lui aussi ; donc certaines destructions résultent d’une grande émotivité et impulsivité ! Cette impulsivité est-elle parfois incoercible, au point de faire faire à l’enfant de façon foudroyante ce qu’au fond de lui-même il ne veut pas. On est  en droit de se poser la question, face à certaines réactions différées d’enfants porteurs de lourds PTSD ou face à des enfants très irascibles, hypersensibles et intolérants à la frustration, comme peuvent l’être une partie des carencés affectifs !

Ces tout grands impulsifs ne peuvent pas être systématiquement tenus responsables, acte après acte, des décharges qui jaillissent d’eux et des dégâts qu’ils causent ; leur responsabilité, c’est fondamentalement d’accepter ou de refuser un programme conséquent de soins et d’éducation et qui leur est proposé en termes accessibles par eux.

 

Ainsi définie, la destructivité se manifeste souvent clairement. Plus rarement, il est plus spéculatif d’affirmer que l’on a affaire à elle. Certains enfants sont réputés « se saboter ou saboter les liens » à partir de leurs ratages, maladresses et échecs ! On lâche parfois cette sorte de soupir à tort, parce que l’on est énervé par un enfant dysfonctionnel. Mails il se peut aussi qu’un enfant dissimule très bien sa destructivité et même, que ses désirs de mort soient devenus inconscients parce qu’autocensurés. Et qu’ils refassent surface sous une forme détournée.  Ici encore la vraie responsabilité de ces enfants, c’est d’accepter des soins, surtout si leur symptôme détourné s’avère (très) destructeur !

 

 

§ II. Destructivité et souffrance morale

 

I. Pour introduire le thème

 

La destructivité grave ou/et récurrente jaillit souvent de défaillances elles-mêmes lourdes et durables du lien intersubjectif censé exister entre l’enfant et son entourage, à commencer sa famille proche. Cette qualité de sujet bien identifié et investi, l’enfant la perd ici pour ne plus être qu’un objet d’indifférence, un punching-ball pour parents immatures, un mauvais objet ou encore un objet raté : alors une grande et tenace souffrance morale [4] l’envahit, et, pour protester, il donne libre cours à la pulsion de mort présente en lui : auto-agression de l’adolescent qui se scarifie cruellement ou tente de se suicider, vengeances de tous ordres envers le monde extérieur, toute-puissance revendiquée dans les actes, etc. C’est ce qui se passe souvent, sans que l’on puisse en faire une généralité. En effet :

 

A. Une vraie destructivité ne répond pas systématiquement à de la souffrance morale durable. Parfois, la famille est « simplement » trop démissionnaire ou trop faible, peu à même de représenter la Loi aux yeux de l’enfant et de le contenir. Pour peu qu’il ait un tempérament dominant, richement doté en agressivité, c’est de la psychopathie qui peut en résulter (cfr infra) Pour peu qu’il soit intelligent et manipulateur, ce peut être la porte d’entrée pour une structure délinquante (cf. infra). Certains déterminants restent encore plus mystérieux !

 

B. Par ailleurs, au rang de facteurs d’entretien ou d’aggravation, on peut souvent évoquer :

 

- Le plaisir ressenti lors des premières activités destructrices : plaisir  physique, presque sexuel de décharge de la pulsion de mort ; ivresse de se sentir « le plus mauvais du monde », de s’aventurer là où presque personne n’ose le faire ; plaisir de méga-défis réussis, ouvertement ou en secret … Si ces plaisirs vécus sont intenses, le jeune apprend vite à les répéter, jusqu’à en devenir dépendant.

 

- L’inadéquation des premières réponses de l’entourage : Parfois, l’acte destructeur n’a pas été repéré par un entourage peu vigilant, et l’enfant en retire un sentiment d’impunité et de toute-puissance. Ailleurs, l’entourage est trop mou, trop démissionnaire ; ou au contraire, c’est tout de suite le bras de fer, l’escalade répressive. Ou encore l’entourage aggrave encore les attitudes initiales déjà source de la souffrance morale première.

 

- Parfois, il y a l’entraînement par un groupe de pairs ; ou encore, la recherche par l’ado d’un modèle auquel il peut s’identifier, et il se choisit un Père diabolique (motivation partielle de certains jeunes djihadistes)

 

C. Toute souffrance morale longue et profonde n’entraîne pas une destructivité récurrente. Ici, on assiste surtout à la baisse d’estime de soi du jeune, à l’extinction de la créativité, à de la dépression, de l’angoisse et de l’isolement. D’autres se laissent aller à la consommation compensatoire et vite addictive de produits. Il y en a même quelques-uns, très forts à faire preuve d’une résilience incroyable, comme Tim Guénard, qui a transformé les martyres qu’il a subis en sollicitude pour les autres, et même comme Vladimir Poutine dont l’enfance fut misérable, et dont la destructivité froide rémanente semble être principalement au service de la Sainte Russie.

 

D. Dans une majorité des situations dont je vais parler, la souffrance morale vécue par l’enfant est bien présente dans son psychisme conscient et pré-conscient. Par contre, dans une minorité elle est puissamment refoulée. L’enfant n’a plus accès à ses racines douloureuses. Il vit seulement qu’il a « besoin » de semer la mort autour de lui, il y trouve un sens à sa vie et de la jouissance, et il ne sait pas qu’il est occupé à exécuter une vengeance triste !

 

E. Reste enfin à apprécier la place de l’objectif et de la création subjective, largement  voire purement imaginaire, dans la souffrance que ressent l’enfant. Souvent, au fil du temps, il est devenu méfiant, hypersensible, un peu persécutif et il interprète alors comme franchement noires des attitudes à son égard qui ne sont que grises, neutre, voire même qui se veulent positives.

 

Très rarement dans ma carrière, j’ai eu affaire à des enfants que je qualifierais de « paranoïaques » Ils avaient l’air d’avoir inventé de toutes pièces une profonde malveillance à leur égard, émanant d’abord et avant tout de leur mère, Et ça n’avait pas l’air du tout de coller à la réalité. Va savoir ce qui s’était passé au plus primitif de leur vie ! A part ces cas particuliers, gardons à l’esprit que ce que je vais décrire répond principalement à des agressions externes durables – au sens large du terme – colorées par un peu de subjectivité de jeunes devenus des écorchés vifs.

 

II. Les principaux pôles cliniques

 

A. L’enfant, objet d’indifférence ; la chosification de la coexistence

 

Dans ces familles, originaires ou recomposées, l’enfant n’a pas – ou n’a plus – le statut d’un sujet précieux à qui l’on s’intéresse fondamentalement, pour qui l’on se gêne, objet de sollicitude, de protection et ,de volonté de transmission … Il n’est pas maltraité, non, mais il ne doit pas encombrer. Ses besoins matériels sont plus ou moins pris en compte, mais pas les spirituels ! Il n’est pas encouragé à donner le meilleur de ses ressources, mais plutôt à se débrouiller par tous les moyens, sans se faire prendre. Ce statut, quelque peu comparable à celui d’un animal domestique pas trop choyé, n’opère pas toujours là depuis toujours : il a pu se détériorer au gré des allées et venues des adultes et des reconstitutions familiales. De leur côté, les adultes fonctionnent souvent en miroir : pas ou peu de vrais liens entre eux, surtout du matérialisme qui se satisfait sans vrai respect des Lois ni de la convivialité.

 

Dans une telle ambiance, que devient l’enfant ? L’imprévisible est toujours possible et certains, résilients, arrivent à faire le deuil de leur pseudo-famille et à trouver amitié et amour ailleurs. Mais c’est plus souvent la porte d’entrée de deux manières d’être bien plus préoccupantes :

 

- Nombre d’enfants deviennent petit à petit de vrais délinquants. Pas seulement en référence aux actes qu’ils commettent, mais surtout en référence à une structure, une organisation de la personnalité que je décris en détail dans le livre « La destructivité chez l’enfant et l’adolescent » (2e éd. Dunod-2007) p.213-226

Ce sont des enfants tricheurs, en quête d’objets, d’argent, de plaisir, de liberté, en faisant le moins d’effort possible pour les acquérir sans se soucier des Lois. Ils sont asociaux et la souffrance d’un autre ne les arrête pas, s’ils doivent lui passer sur le corps pour avoir davantage !

 

- Une autre modalité, plus rare, c’est l’adolescent fondamentalement narcissique, asocial et tout-puissant, mais sans ostentation. Il vit et ne vit que pour lui, passe souvent inaperçu mais commet nombre d’actes délinquants bien dissimulés. Il s’ennuie dans sa vie et cherche des sources d’excitation, quelles qu’elles soient, sans vraiment en devenir esclave. Et un beau jour, un peu par hasard, sans beaucoup de préparation, il a l’occasion de faire une expérience très spéciale qui inclut beaucoup de destruction, et il ne la rate pas, pour se sentir vivre et pour le plaisir éprouvé.

     ILL C’est superbement illustré dans le film Benny’s video (M.Haneke, 1992) : Benny (jeune allemand de quatorze ans) seul en week-end dans l’appartement familial, y invite une fille de son âge rencontrée en rue ; ils papotent, puis Benny lui montre un pistolet pour tuer les porcs. Ils se le mettent contre le ventre. « Chiche que tu n’oseras pas tirer » Il tire, la tue, puis se dévêt pour se masturber en s’enduisant le sang de la fille. Une heure après, il arrange un RV avec un copain pour la sortie du soir en discothèque, où il se conduira très naturellement. Le cadavre de la fille a été glissé sous son lit et y restera deux jours. A leur retour, le principal problème des parents est de le faire disparaître …

 

B. L’enfant insignifiant [5]

 

Certains enfants ne sont pas accueillis dès le début de leur vie et ne reçoivent ni maternage, ni protection, ni parole qui leur donne une identité inscrite dans leur généalogie.

Leurs parents se limitent parfois à leur mère seule, ou à des couples qui se font et se défont, sont indisponibles, pris dans le tourbillon de la vie, de leurs besoins matériels ou émotionnels ou de leur immaturité. Parfois, l’enfant est mis tout de suite aux oubliettes de l’amour personnalisé, dans des circonstances encore plus dramatiques comme la mort de sa mère.

Certains enfants adoptés imaginent à tort ou à raison, qu’ils ont été vraiment jetés dans le vide par leurs premiers parents.

 

De ce chaos sans amour permanent, il résulte des états durables que l’on appelait jusqu’il y a peu « Carence affective » et que l’on a renommés « Troubles (réactionnels) de l’attachement »

Les enfants carencés affectifs manquent radicalement de confiance dans leur valeur d’être amiable, aussi bien que dans la bienveillance de l’autre. Leur sentiment d’identité peut être vague. Et donc, ils ne se trouvent pas l’énergie nécessaire pour se construire en déployant des ressources personnelles de plus en plus achevées. Immatures, jouets de leurs pulsions primitives, ils supportent mal les tentations matérielles et les frustrations.

Sont-ils destructeurs ? Oui, mais plutôt sous la forme de nombreuses (petites) destructions quotidiennes assez impulsives : Par exemple, se sentant indignes, ils peuvent s’auto-agresser : lésions du corps, tentatives de suicide et comportements d’échec répétés que l’on désigne comme « sabotage » Dans la suite de leur vie, si un nouvel objet d’amour se voulant stable se présente à eux, ce qui se passe avec lui est complexe : dans leur doute, où clignote à la fois le besoin d’être aimé et la peur d’être renvoyé au néant, ils peuvent passer par des alternances d’attachement cannibale, de tests et de rejet décourageant du lien. Ils peuvent aussi projeter sur le nouveau venu toute l’agressivité que n’a pas pu recevoir le premier objet si défaillant à leur yeux. Ca laisse la place pour beaucoup de plaies, de bosses, d’objets cassés, de paroles qui tuent et d’actes décevants. Vous pouvez en lire plus dans l’ouvrage précité, chapitre « Le vécu d’exclusion » p. 197-212.

 

C. L’enfant mauvais objet : le rejet actif

 

Ici, la maltraitance est intentionnelle. Emanant le plus souvent d’un ou des deux parents, elle vise à faire souffrir, jusqu’à parfois détruite totalement l’enfant : maltraitance physique, sexuelle, psychologique et négligence délibérée s’associent alors. Parfois, c’est pratiquement dès la naissance et systématique. Ailleurs, c’est plus erratique et imprévisible (mères proches de la psychose, ou avec de graves troubles de la personnalité) Plus rarement, c’est d’occurrence plus tardive (arrivée d’un « beau-père » sadique) Certains enfants en meurent, bien plus rares sont ceux qui peuvent faire preuve de résilience restauratrice.

 

Même quand la maltraitance s’arrête, beaucoup d’enfants ont du mal à récupérer. Ils restent porteurs d’une mauvaise estime de soi, d’une méfiance craintive diffuse et d’incapacité à déployer leurs ressources. Solitaires, passifs, maussades, ils traînent leur vie avec des pics variables d’angoisse ou de dépression. Lorsque l’angoisse est plus permanente, on peut parler de syndrome de stress post-traumatique, dont on sait qu’il est à risque de destructivité espacée, éveillé par des situations qui exacerbent les images traumatiques et poussent le jeune à renverser la situation, en déchargeant son agressivité mortifère sur une cible évocatrice : tel adolescent de quatorze ans, dont on n’avait jamais voulu prendre en compte combien il était torturé en famille, viole brutalement et tue une fillette de quatre ans rencontrée par hasard…

 

Pire encore, d’autres refoulent puissamment leur vécu traumatique et sélectionnent une agressivité vengeresse et froide, bien maîtrisée par l’intelligence et la volonté : enfants et ados solitaires, sans affects, cruels avec les animaux, ils peuvent commencer à tuer sans se faire prendre en début d’adolescence et continuer éventuellement une carrière de serial killer pervers.

 

D. L’enfant dépossédé de son statut de petit prince

 

Cette dépossession, répondant en proportions variables à un fait objectif et à une réinterprétation subjective, est particulièrement mal vécue par des enfants sensibles, qui se sentent comme rayés de la carte de l’affectif familial. Beaucoup réagissent « seulement » par de la dépression et de la régression, mais pour quelques-uns, ce peut être de la destructivité vengeresse. En voici trois illustrations :

 

- La première porte sur un film de fiction peu connu : Le bon fils (J. Ruben, 1992) Ici aussi le jeune concerné (douze ans) réussit à très bien refouler sa souffrance et multiplie les actes d’une grande cruauté perverse [6]. Il finira néanmoins par avoir accès à sa douleur secrète : l’arrivée de son petit frère, pour lequel sa maman le dépossédera du petit doudou-canard jaune qu’il affectionnait particulièrement. Vers six-sept ans, il tuera en grand secret le petit frère, et cela passera pour un accident.

 

- Certains abus sexuels commis par de jeunes adolescents sur leur demi-frère ou leur demi-sœur très jeune (dès quatre-cinq ans) ont comme but inconscient de salir celui-ci pour punir le père ou la mère qui a fait ce nouvel enfant chéri, plus choyé que l’ado auteur, issu d’un premier lit et prisonnier de sa dérive.

 

- Et plus banalement, n’est-ce pas souvent ce qui se passe avec tous ces aînés réputés méchants avec leurs cadets, surtout ceux qui les suivent tout juste, et qui le sont vraiment, au-delà de la saine rivalité fraternelle ?

 

E. L’enfant raté ; les disqualifications répétées

 

Première éventualité : l’enfant n’est pas vraiment rejeté par sa famille, mais celle-ci se focalise sur ses défauts, sur ses manques, tout en se montrant plus positive pour sa fratrie. Si la disqualification concerne le domaine scolaire, l’école s’y met aussi : l’enfant est positionné comme un âne sur qui pleuvent  coups de bâton et suppressions d’écrans démesurées. Par ailleurs, les humiliations, les insultes, la maltraitance physique occasionnelle peuvent concerner aussi d’autres domaines, comme le contrôle sphinctérien….

Déprimé, anxieux et vivant aussi un sentiment d’injustice secret, l’enfant se bloque encore davantage et voit s’accroître sa disqualification. Plutôt solitaire, morose, vite irritable, cet enfant vit sa destructivité sur un mode mineur mais répétitif : « maladresses » à répétition, comportements enrageants pour les parents (par exemple : oublis), moments de vandalisme, décharges agressives erratiques sur un enfant plus faible (par exemple : dans la fratrie)

Dans les cas les plus graves, la disqualification fait partie du rejet total actif, avec les issues déjà décrites pour celui-ci.

Par ailleurs, à réfléchir au harcèlement et au bullying en milieu scolaire, je pense qu’il émane souvent d’enfants et de jeunes adolescents eux-mêmes pas assez respectés à la maison, pas contenus dans des liens familiaux positifs forts, et objets de trop d’attitudes de disqualification excessive.

 

Enfin, lorsque c’est surtout la société qui disqualifie certains sous-groupes de jeunes, parce qu’elle s’en méfie, et qu’en outre leur famille ne constitue pas un contenant fort, ces jeunes se vengent d’une manière ou l’autre, surtout à l’adolescence, en pillant et en vandalisant cette société injuste et qui les chosifie.

 

F. L’enfant insoumis ; la psychopathie

 

L’espace me manque pour parler en détails et je vous renvoie au livre « La destructivité chez l’enfant et l’adolescent » p. 171-196

 

En résumé, je repère deux portes d’entrée dans la psychopathie :

- L’une, toute simple, c’est la combinaison d’un tempérament très dominant chez l’enfant et d’une famille (et d’une société) totalement impuissante ou/et démissionnaire : c’est superbement illustré dans le film Orange mécanique (S. Kubrick, 1971)

- L’autre porte d’entrée est de l’ordre de l’identification ; un parent très dur, arbitraire dans son rapport à la Loi, fait de la soumission de son enfant un objectif important de sa vie. Mais ce dernier se rebelle progressivement, refoule ses vécus traumatiques et ses craintes d’agression, et devient petit à petit porteur du « diable au corps », aussi arbitraire que son parent : L’objectif de sa vie, c’est de triomphern terrasser, de poser le pied sur tout ce qui est sur son chemin, de sodomiser le monde entier en quelque sorte …

 

G. Pour conclure : tout ce qui précède est schématique

 

Il y a encore d’autres types de personnalité destructrice, comme les (rares) enfants paranoïaques, auxquels j’ai déjà fait allusion. L’imprévisibilité humaine continue à exister. Mais le rapport entre la souffrance morale et la destructivité reste puissant !

 

§ III. La prise en charge [7]

 

En préalable, je souligne l’importance d’un retour sur nous-mêmes, parents et professionnels de l’enfance, pour approcher les émotions, les vécus, les représentations personnelles avec lesquelles nous nous proposons de faire face à des jeunes, pour y faire la part des choses et regagner au besoin en objectivité et en sérénité. Voici trois illustrations « d’émotions » qui me semblent inadéquates :

 

- Nous pouvons ressentir une compassion excessive pour les profondes souffrances morales de l’acteur et nier alors l’inacceptabilité des actes qu’il a commis : Lorsque, professeur à l’Université Catholique de Louvain, je passais à mes étudiants une vidéo extraite de « Chiens perdus sans collier » (J. Delannoy, 1955) celle où le jeune héros (douze ans) met sciemment le feu à la grange des paysans – famille d’accueil - qui le maltraitent, la grande majorité de l’auditoire, apitoyée par la vie de misère de l’enfant, fourmillaient d’idées pour améliorer son sort et quasi- personne ne planifiait spontanément qu’il fallait aussi sanctionner son geste incendiaire !

 

- La puissance de Mal présente chez certains peut nous fasciner et nous faire penser que le plus important c’est de les rencontrer, eux, leurs motivations et les méandres de leur élaboration du Mal et leurs scénarios détaillés, dans des « psychothérapies » centrées sur leur histoire et quelque peu voyeuristes. J’ai même vu de célèbres psychiatres s’insurger contre la privation de liberté imposée à des jeunes criminels, parce qu’elle compromettait la possibilité de leur psychanalyse … Et de la jouissance du soignant ?

 

- A l’inverse, nous pouvons éprouver un dégoût et un rejet global, qui touche la personne autant que ses actes. Comme si nous, nous étions. Nous, si purs ! Comme si dans nos vies, il n’y avait jamais eu pire acte vraiment mauvais que l’arrachage des ailes d’une mouche dans le bouillonnement de nos quatorze ans !

 

I. L’imprégnation par l’ambiance du quotidien

 

Même après la cessation des attitudes externes agressantes, la condition nécessaire pour qu’une meilleure socialisation du jeune se réinstalle c’est qu’existe durablement et majoritairement, émanant des adultes qui accompagnent sa vie, la proposition d’un lien intersubjectif authentique, fondé sur un respect fidèle pour la personne du jeune. J’y reviendrai par la suite.

 

Dans les cas graves, ce lien est porté par une équipe qui s’entend bien pour se partager les temps positifs, frustrants et de destruction continuée dont restera longtemps tissée la vie de tous les jours.

 

Où faire vivre le jeune ? Dans nombre de cas, il n’est plus possible de le laisser vivre en famille la majorité du temps. Je ne crois plus à la mobilisation significative d’un certain nombre de familles elles-mêmes destructrices, basée sur la visite bimensuelle d’une assistante sociale, voire sur la fréquentation hebdomadaire d’un centre de santé mentale. Je me sens très proche des positions réalistes de Maurice Berger qui actait la toxicité irréductible de certaines familles et la nécessité d’en déplacer l’enfant pour le protéger.

 

 Où ? Dans un lieu de vie à haute valeur humaine et thérapeutique. Plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens, surtout s’il y a privation de liberté du jeune.

 

Quoiqu’il en soit, ce groupe d’adultes qui se donne comme objectif de respecter le jeune, se doit de vivre la même qualité de vie pour soi, entre soi. Il est donc invité à s’interroger en permanence sur des questions comme : le respect réciproque, la capacité de coopérer, le plaisir et la délicatesse en équipe, l’art d’être un bon chef, le respect intelligent des hiérarchies, le rapport aux Lois et aux règles, etc. Si chacun s’y met, le témoignage de vie qui en émane sera alors éminemment sociable, histoire de ne pas  confronter le jeune au double message bien connu : « Fais ce que je te dis, pas ce que je fais ! »

 

II. Proposer un lien intersubjectif quotidien de qualité

 

Respecter la personne du jeune au-delà de ses actes ? L’équipe se propose de vivre l’expérience réaliste que quelque chose peut se transformer lentement, à force d’attention, d’engagement personnel, d’intérêt et de sollicitude discrètes, sans démission néanmoins face aux prolongements de la  destructivité. Beaucoup de jeunes abordés de la sorte finissent par se détendre, et par reprendre lentement confiance si l’offre de lien est solide, sans bla-bla moralisateur,  sans contrat extorqué au jeune : « On va vivre ensemble en te montrant discrètement que l’on pense à toi, que l’on veille à tes besoins, que l’on te protège de la stigmatisation et de l’injustice ; On ne te demande rien en retour que vivre correctement, toi aussi. »

 

Au début, beaucoup de jeunes sont des plus méfiants lorsque l’on s’approche d’eux avec trop de sourire paternaliste, trop de désir manifeste de les comprendre, trop de bonnes promesses. Les agents de changement sont perçus comme porteurs d’une grande volonté d’emprise non-dite et donc susceptibles de déstabiliser les habitudes par lesquels ces jeunes se rééquilibrent. Ils sont donc souvent mis à mal, attaqués dans leurs points sensibles – les ordinateurs du centre qui se voulait si progressiste volés pendant la nuit, avec trois jeunes en fugue qui en prime, ont uriné ou déféqué sur le bureau du bon animateur barbu. Pour les plus carencés affectifs, c’est davantage de mise à l’épreuve dont il s’agit, de recherche de preuves d’amour via des demandes impossibles, de grosses intolérances à la frustration, mais le résultat est le même, c’est très éprouvant ! Et la tentation de l’exclusion – Vive la sexualité agie à effet ! – ne fait que désespérer et blinder le jeune encore davantage !

 

Les adultes engagés dans ce projet  d’un lien de qualité gagnent à faire preuve de force, pour faire appliquer ce qui a été convenu avec le jeune, quelques règles de base et l’accomplissement des sanctions dont je parlerai bientôt. A l’occasion, leur force pourra servir à protéger le jeune lui-même contre la stigmatisation excessive, le bouc-émissaire ou tout simplement de banales injustices sociales.

Force couplée à une vigilance réaliste. Que l’on laisse le moins possible ces jeunes livrés à eux-mêmes, occupés à mijoter leur négativisme ; les adultes doivent être bien présents dans leur vie, dont ils auront écarté par ailleurs nombre des tentations prévisibles (pas d’argent écarté qui traîne … pas de tout-petit tout seul avec un ado destructeur, etc.) La vigilance consiste aussi à prévoir qu’il existera des récidives, qui ne doivent pas entraîner d’exclusion, mais plutôt une réflexion sur leur sens, couplée à d’inévitables sanctions.

Enfin le programme quotidien proposé au jeune doit lui permettre de déployer ses ressources positives potentielles ou déjà à l’œuvre, et se montrer suffisamment attractif pour l’encourager à « oublier » ses plaisirs maudits en les remplaçant par d’autres, agréables eux aussi mais plus sociables.

 

III. Les rencontres de parole

 

Elles constituent une composante fondamentale du lien intersubjectif. Elles aident d’autant plus le jeune à réfléchir sur sa vie, son passé douloureux et ses motivations, qu’elles émanent d’un adulte fort et juste, à qui le jeune – du moins les dimensions positives de celui-ci – témoigne de l’estime et du respect.

Il s’agit bien d’un échange, et au début parfois seulement d’une offre, informelle ou explicitement formalisés, où l’adulte engage authentiquement sa parole personnelle. Délicat de dire jusqu’où cet adulte peut aller dans cette expression de soi ; cela dépend de ses fonctions, ses habitudes de travail, sa pudeur ou son extraversion ! Il s’agit pour lui  de se poser en compagnon – celui qui partage le pain avec – et non en juge, en Sphinx, ou à l’inverse en « ancien combattant », qui inonderait le jeune de son savoir et de l’histoire de sa vie.

 

En reconnaissant de la sorte au jeune une dignité d’interlocuteur valable, on peut évoquer bien thèmes : tout et n’importe quoi pour le plaisir de se parler, ce qui intéresse le jeune, des aspects de sa vie estimés positifs (et par qui ?), ses motivations, ses aspirations, sa vie sociale et familiale, etc.

Et les fois où le dialogue gagne en profondeur, on peut même chercher à avec le jeune ce qu’il comprend de tels ou tels gestes destructeurs. N’y a-t-il pas d’alternative à lui imaginer ?

On peut aussi même aussi toucher à son passé : S’est-il toujours senti respecté ? Certaines expériences ont-elles pu le traumatiser et créer en lui des idées vengeresses ? Etc, tout ceci, je le redis, dans une ambiance d’échange ; nous aussi, nous avons probablement subi des injustices sociales et des traumatismes, et c’est alors que nous avons eu le plus « besoin » d’être mauvais …

 

Ces rencontres de parole ne débouchent que minoritairement sur des psychothérapies plus structurées, surtout chez les jeunes où la souffrance morale n’a pas été puissamment refoulée. Alors, la combinaison d’une thérapie d’introspection, avec des moments cognitivo-behavioristes qui gèrent les comportements dysfonctionnels, peut vraiment rendre service, sans supprimer  une parole plus informelle persistance dans le quotidien du jeune.

 Mais pour beaucoup, le psy reste l’objet d’une méfiance irréductible, ou alors, une bonne poire naïve que l’on peut facilement rouler ! Il faut bien dire qu’en institution, la confidentialité des entretiens psy est souvent de l’ordre du mythe !

 

IV. Sanctions positives et négatives

 

Les sanctions positives, ce sont les valorisations ou les gratifications accordées par les adultes face à des efforts du jeune – davantage que face à des résultats – pour se montrer compétent, sociable ou/et pour éviter ou atténuer le retour de destructions. Théoriquement, elles constituent des renforcements positifs, à manier toutefois avec beaucoup de sobriété car le jeune y voit vite un signe d’infantilisation ou d’une volonté d’emprise non avouée.

 Montrer rapidement que l’on a vu et que l’on apprécie… dire simplement : « Merci », ça va, mais un long discours, ça saoule … Une gratification matérielle – surprise – qui sanctionne une bonne semaine écoulée et le plaisir que l’on rn ressent, ça va, mais ici encore sans lourds commentaires lénifiants (« Aaah, tu vois bien quand tu veux … »), sans entrer dans un système de promesses « Si tu te conduis bien, tu auras… », Et sans trop frustrer pour autant ceux qui n’ont pas progressé : le sentier est étroit …

 

B. Et les sanctions désagréables qui marquent le coup face aux comportements inacceptables ? Elles aussi peuvent avoir un effet mobilisateur sous certaines modalités et conditions : Ni traque type tolérance zéro, ni escalade, ni démission : ce sont les actes les plus intentionnellement destructeurs qui appellent notre vigilance et notre devoir de sanctionner. Les actes, seulement eux – ce que le jeune a fait ou dit – et pas sa personne !

 

La sanction gagne à venir d’une personne calme qui a de l’importance positive aux yeux du jeune.

 Elle commence par de la parole, si possible un échange de paroles, qui désapprouve et explique : « Je ne peux pas accepter cela de toi. Peux-tu comprendre pourquoi ? Qu’en penses-tu ? » Elle tient bon pour affirmer la conviction de l’adulte, même si l’adolescent – par exemple le délinquant – dénie avec aplomb et contr’arguments déstabilisants. Elle ne cherche pas à le faire avouer à tout prix : comme à saute-mouton, elle passe tranquillement par dessus son déni[8].

La parole est quasi-nécessairement couplée à une mesure désagréable pour le jeune, destinée à le faire réfléchir, à lui montrer la souffrance de la communauté adulte, et à lui faire procéder à de la reconstruction de ses dégâts. Renonçons donc dans toute la mesure du possible aux punitions « bêtes », les seuls gros retraits de plaisirs vécus par le jeune comme frustrantes et persécutantes. Essayons plutôt de le faire travailler – ici sous contrainte – à de la reconstruction directe ou indirecte des dégâts qu’il a commis.

En l’accompagnant de près, en faisant même travailler un adulte à ses côtés pour de la reconstruction. Tant mieux si, dans les  cas les moins graves, ce travail amène aussi une sorte de réparation intérieure, fait s’installer une image de soi plus positivement sociable…. mais c’est loin d’être la règle, et il vaut mieux ne pas annoncer à l’avance cette éventualité par laquelle il pourrait se sentir menacé, ni le claironner si ça a l’air de s’être produit !

 

Enfin, une privation de liberté judiciarisée pend au nez de ceux qui ont gravement enfreint la loi. C’est ainsi, et le pire de tout serait qu’une société soit trop faible pour l’imposer au besoin. Mais encore faut-il qu’il s’agisse d’une institution fermée réservée aux jeunes, et qui présente les qualités humaines que j’ai évoquées dans les pages précédentes !

 

Mots-clés

 

DESTRUCTIVITE DE L’ENFANT,  DESTRUCTIVITE DE L’ADOLESCENT,  souffrance morale, agressivité, violence, troubles de la conduite,  psychopathes, caractériels, carence affective, vécu d'exclusion, haine,  délinquance essentielle, perversité, sanctions, punitions, réparations,  dédommagements.

 

 

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Notes

 

 



[1]  Jean-Yves Hayez, psychiatre infanto-juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de médecine de l’Université catholique de Louvain.

Courriel : jyhayez@uclouvain.be   Site web : www.jeanyveshayez.net

[2]  Dans ce texte, j’emploierai indifféremment les termes « jeunes », « mineurs » et « enfants » pour désigner les mineurs d’âge. S’il y a des spécifications liées à l’âge, elles seront précisées.

[3] « Suffisamment bien » ? Je paraphrase ici D.W. Winnicott qui disait que la vraie bonne mère était celle qui assumait de n’être que « suffisamment » bonne. Il pointait de la sorte les limites, manques et approximations propres à tout phénomène humain. (D.W. Winnicott, de la pédiatrie à la psychanalyse, 1974)

 

[4]  Souffrance morale ? C’est ce terme phénoménologique que j’emploierai pour désigner le complexe d’affects et de représentations pénibles qui s’installent chez l’enfant, ici  largement provoqué par la dysfonctionnalité de son entourage.

 

[5]  Le pôle de fonctionnement, décrit ici dans sa forme pure, se combine néanmoins souvent avec le suivant, marqué par le rejet actif.

 

[6]  Pour plus de détails sur la perversité, voir « La destructivité chez l’enfant et l’adolescent » p. 243-262.

 

[7]  Les lignes qui suivent ne concernent pas en ordre principal les carencés affectifs, dont la prise en charge est déjà décrite abondamment dans la littérature. Voir par exemple « J’ai mal à ma mère. » M. Lemay, Fleurus, 1979.

 

[8]  Je parle ici pour les psy et les éducateurs ; c’est évidemment plus compliqué dans un contexte policier ou judiciaire.