Réaction de Jean-Yves Hayez  à la position du Conseil national de l'Ordre des médecins

 

A paraître dans le Journal du médecin du 22 mars 2011

« Je suis comme l'âne des Animaux malades de la peste »

 

Le psychiatre Jean-Yves Hayez (UCL) n'a pas digéré, tant sur le fond que sur la forme, le récent avis du Conseil national de l'Ordre des médecins concernant ses déclarations dans la Dernière Heure. « Un psychiatre a-t-il encore le droit de s'exprimer en place publique ? »

Le pédopsychiatre considère que la prise de position de l'Ordre (lire Jdm N° 2146) n'est pas correcte et que les procédures à son égard sont innommables. « Si on relit l'article incriminé*, on peut voir très clairement que la description qui est faite concerne l'homme public et pas l'homme privé. De plus, le lecteur attentif ne trouvera pas un seul terme que l'on peut trouver dans un livre énumérant des diagnostics psychiatriques. Notamment, le terme d'« enfant-roi » appartient au vocabulaire des sciences humaines. Lorsque je dis que Bart De Wever ne désire pas se faire comprendre par les francophones, je ne m'exprime pas en tant que psychiatre mais en tant que citoyen. Cette terminologie ne relève pas du diagnostic psychiatrique. Par ailleurs, l'Ordre dit que je ne pouvais pas poser de diagnostic parce que Bart De Wever n'était pas mon client. Il est évident que si De Wever avait été mon client, je n'aurais pas pu en parler non plus. »

En outre, Le Pr Hayez rappelle qu’il n'est pas à l’origine de cet article mais qu’il a répondu aux questions d’une journaliste, Nawal Bensalem, de la Dernière Heure. « Elle a retranscrit correctement ce que je lui ai dit. C'est une réponse à une interview, sur un sujet que je trouve un peu anecdotique. Néanmoins j'assume ce que j'ai dit, sauf le titre de l'article " Bart vu par un psychiatre " »

 

Deux hypothèses

 

Et de noter que dans l'article figure de nombreux mots modérant le propos tels que  « peut-être », « probablement » … « Ma conclusion dans l'article est de dire que " cela ne fait pas de lui un homme anormal. " Je n'ai donc pas abusé, par rapport à un individu que je ne connais pas, de ma science de psychiatre pour établir son diagnostic. »

Jean-Yves Hayez souligne qu'il a été entendu par l'Ordre provincial, qui l'avait légèrement sermonné en lui reprochant une certaine imprudence lors de sa prise de paroles. « Trois mois plus tard, l'Ordre national publie un pamphlet virulent à mon égard. Pourquoi ? »

Le Pr Hayez formule deux hypothèses pour expliquer cette attitude ordinale. « Je suis un peu l'âne de la fable de la Fontaine, intitulée " Les animaux malades de la peste ", dont la morale est " selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ". Lorsque De Wever a été mis au courant de l'article, trois semaines après sa parution, il a tout de suite rugit comme le lion des Flandres impressionnant qu'il est. Il a été dire à la télévision, qu'un psychiatre avait déclaré qu'il est un malade mental et que les bornes étaient dépassées. De Wever a réagi fortement et je ne suis pas certain que le Conseil national de l'Ordre a lu attentivement l'article qui a provoqué son courroux. L'Ordre a été impressionné par la réaction de Bart de Wever et a fait un lecture rapide de l'article. Une lecture attentive aurait permis de voir les nombreuses nuances qui s'y trouvent. »

 

L'autre hypothèse formulée par Jean-Yves Hayez est nettement plus politique. « Il est fort possible que le Conseil de l'ordre national soit infiltré par des gens proches de la NV-A. On a voulu me critiquer, particulièrement en Flandre. D'ailleurs, l'avis de l'Ordre sur cette " affaire " mentionne  qu'il " y a eu à l'époque de nombreux articles de presse négatifs. " C'est un a priori contre moi. Dans la presse francophone, j'ai lu des réactions interrogatives, voire étonnées mais, pas spécialement négatives. »

 

Faute de procédure

 

Le professeur honoraire de l'UCL estime que l'Ordre n'a pas respecté la bonne procédure à son égard. « L'Ordre provincial, qui m'a entendu en décembre, aurait dû m'envoyer par recommandé ses conclusions. Je n'ai rien reçu. A mon avis, parce que l'Ordre provincial a estimé qu'il s'agissait d'une petite affaire. L'Ordre provincial a dû envoyer un document à l'Ordre national. Celui-ci a le droit d'alourdir les décisions de l'instance  provinciale. En l'absence de courrier, je n'ai pas eu l'occasion de me défendre. De plus, les décisions de l'Ordre des médecins sont, en vertu de la réglementation, confidentielles et le plaignant ne doit pas en avoir connaissance. Quand le Conseil national de l'Ordre publie (le 7 mars : NDLR)  une prise de position sur son site Ordomedic cela revient à me jeter en pâture sur la place publique. Ce qu'on ne fait jamais avec un médecin, qu'il ait escroqué l'Inami de 50 millions d'euros  ou eu des relations sexuelles avec des patientes ! Il s'agit d'une faute de procédure. Je pourrais, si j'étais mauvais coucheur, intenter une action en diffamation contre l'Ordre. »

 

Quelle place pour la parole de l'expert ?

 

Toute cette polémique se résume pour le Pr Hayez en une question fondamentale : « Quel champ d'expression publique reste-t-il au psychiatre ? »  La prochaine fois qu'il y aura un problème humain délicat qui mériterait un éclairage pour l'opinion, il faudra interroger un garagiste ou un légumier parce qu'on ne pourra plus interviewer un psychiatre, qui a une certaine autorité morale en tant que professionnel de la santé, professeur d'université, citoyen … L'article 8 du Code de déontologie dit que « le médecin doit être conscient de ses devoirs sociaux envers la collectivité » Envers la collectivité, pas seulement envers  les malades individuels. Durant des années, j'ai répondu à de très nombreuses demandes de la presse, à des fins de vulgarisation, en me disant qu'un public mieux informé aura des réactions sociales moins immédiates. Je ne parle pas ici de l'article sur De Wever, qui était anecdotique. Actuellement, une femme est jugée parce qu'elle a torturé sa petite fille. On médiatise régulièrement les comportements agressifs de bande d'adolescents. La réaction générale immédiate de la collectivité est sécuritaire. Ne vais-je plus pouvoir m'exprimer pour dire que chez ces personnes, il y a une certaine souffrance, liée peut-être à une maltraitance … La logique du Conseil national de l'Ordre me l'interdit. En voulant me faire des leçons de déontologie – en déclarant que l'article de la DH « est contraire à plusieurs dispositions du code de déontologie », l'Ordre m'empêche de répondre à l'article 8 du Code de déontologie. »

 

* Nawal Bensalem,  Bart vu par un psychiatre, La Dernière Heure, du 6 octobre 2010.

Vincent Claes

 

 

 


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