A propos des petites Lolitas :

« Il ne faut pas confondre attitudes séductrices

et désirs de rapports sexuels »

 

 

Propos recueillis par Monsieur Jacques Trémintin et publiés dans le journal de l’Animation, octobre 2011, 9-12.

 

Jean-Yves Hayez est psychiatre d'enfants et d'adolescents, docteur en psychologie et professeur émérite à la Faculté de médecine de l'Université Catholique de Louvain, en Belgique. Le regard qu’il porte sur le phénomène d’hyper sexualisation des petites filles est rempli de sagesse et de réalisme : ni banalisation, ni dramatisation, permettant ainsi de réfléchir sereinement aux réponses à trouver.

 

JDA : On évoque volontiers une tendance à l’hyper sexualisation des enfants en général et des petites filles en particulier. Qu’en pensez-vous ?

 

Jean-Yves Hayez : Je voudrais commencer par un appel à la prudence, à propos du terme même d’hypersexualisation qui fait trop penser à de la précocité sexuelle active. C’est vrai que c’est un mot concis et l’esprit humain cherchant à aller au plus simple, il lui est facile de l’employer, plutôt que d’utiliser des périphrases du genre « ces petites filles qui s’habillent de façon ’’légère’’, avec ou sans volonté de jouer de leur ’’sex appeal’’ pour entrer en relation avec le sexe opposé ». Il est évidemment plus tentant de ramasser cette longue périphrase sous le terme « hypersexualisation » Mais on induit alors de la confusion et de même une suspicion largement injustifiée et stigmatisante sur ces enfants, considérés alors comme capables de cette activité sexuelle sans retenue que peuvent prôner et pratiquer certains adultes [1]. Cela revient à leur attribuer des désirs troubles qu’ils n’ont pas. En fait, pour le plus grand nombre, leur manière de se présenter ne dépasse pas la naïveté, l’ingénuité ou la simple envie d’être coquette. Vouloir jouer de son sex appeal, n’implique  pas chez elle désirer aller plus loin que montrer qu’on a du charme ; donc certainement pas passer à l’acte, au lit ou au fond d’un bois ! La petite fille peut se servir de la sensualité du corps, des appâts qu’elle laisse entrevoir [2] pour aimanter, capter, hameçonner l’autre, sans qu’elle ait des intentions de relations sexuelles.

 

 

JDA : y a-t-il véritablement accroissement de ce phénomène ou la sensibilisation liée à la mobilisation contre la pédophilie le rend-il plus visible ?

 

Jean-Yves Hayez : La plus grande sensibilité de notre société à l’égard la pédophilie a sans doute conduit à  cibler davantage certains comportements et à en dramatiser la signification. Mais, il est peu vraisemblable de considérer qu’il y aurait significativement  plus d’agressions sexuelles, parce que certains enfants s’habillent comme de petites « vamps » Si cela joue, c’est dans une bien faible proportion. En la matière, il faut rester prudent pour évaluer les effets réels de cette mode, tant sur les beaux gosses du même âge que sur les vilains pervers pédophiles. Quant à son extension effective, je ne suis pas sociologue de la mode, et je ne peux donc vous donner des chiffres qui permettraient de la mesurer scientifiquement. Mais, je pense quand même que depuis une quinzaine d’années, il y a effectivement un accroissement du désir de paraître, via un physique « people », à la Paris Hilton, chez un certain nombre de petites filles et d’adolescentes. Ce n’est pas un phénomène général. Il y a aussi des enfants qui ne se plient pas à cette mode. On est quasi  tous concernés par la volonté de renvoyer des signes positifs, y inclus physiques pour être reconnu par l’autre. Mais tout le monde n’emprunte pas le même chemin, pour y arriver.

 

 

JDA : cette hyper sexualisation n’est-elle pas un sorte de miroir d’une évolution sociétale bien plus globale ?

 

Jean-Yves Hayez : OK, on ne décolle donc pas du terme … Eh bien pour expliquer la toxicomanie, Claude Olivenstein avait utilisé une métaphore fort intéressante : celle du triangle. Pour éviter de privilégier une porte d’entrée, plutôt qu’une autre, dans la compréhension des mécanismes d’addiction, il parlait de la rencontre d'un objet, d'un sujet et de la relation de ce sujet avec son environnement. C’était simple, mais cela permettait de mettre l’accent sur l’interaction de renforcement positif entre plusieurs facteurs. Reprenons donc la même image : il y a d’abord l’objet ; dans une société de consommation comme la nôtre, toujours à la recherche de nouveaux marchés, même chez les enfants, il y a la création de modes proposant des lignes de vêtements « osés », à l’image de ces baby strings proposés par certains vendeurs, il y a quelques mois. Il y a donc un certain nombre de produits qui, publicité aidant,  peuvent constituer un chant de sirène pour certains enfants et leurs parents. Le second facteur vient du sujet lui-même : c’est quand certaines petites filles ou adolescentes pensent que grandir, c’est imiter les vedettes amateur et professionnelles qui font flamboyer leur moins de 30 ans à la télévision ; que pour réussir, il faut user de son charme, profond mais aussi épidermique ; que pour avoir de l’audience, il faut porter une apparence décolletée, chatoyante, avec des jambes et des poitrines naissantes bien en évidence. Cette identification joue un rôle d’autant plus important qu’il peut y avoir émulation entre copines On entre alors dans le monde du troisième facteur la pression du groupe de pairs  motive et  stimule les unes, les autres. Et les parents ? Certaines adolescentes agissent contre eux, dans une logique d’affirmation de soi. Mais d’autres le font avec leur accord et leur encouragement. Il y a des parents qui sont enchantés de voir leur petite fille s’habiller comme des vedettes de télévision et réussir à séduire les garçons.

 

 

Et enfin, last but not least, l’être potentiellement recherché est allumé, émoustillé, intéressé … même si, comme dit plus haut il n’est pas pour autant strauss-khanisé dans ce qu’il aurait de plus animal.

 

JDA : cette hypersexualisation n’est-elle pas l’effet pervers de la remise en cause de la morale traditionnelle ?

 

Jean-Yves Hayez : je trouve que votre formulation est trop sévère. Elle donne l’impression qu’on serait en perdition morale. Ce qui n’est pas vrai. Les enfants et les jeunes ont toujours des valeurs. Il suffit de regarder les échanges qu’ils peuvent avoir sur les sites de dialogue sur Internet, et l’on constate la récurrence d’un certain nombre de thèmes : le respect de l’autre, l’interpellation de la liberté de l’autre dans la relation, la nécessité de faire des compromis pour vivre en société, l’importance de la justice etc. Il y a une morale traditionnelle qui a évolué chez tout le monde vers plus d’individualisme et vers l’accomplissement de ce que l’on croit bien pour soi. Mais il y a toujours un sens positif de l’autre Les petites filles, quand elles cherchent à s’habiller de façon légère, se donnent le droit de se vêtir comme elles estiment devoir l’être, sans tenir compte des convenances de groupe. Mais, elles ne se distinguent pas là du reste de la société. Elles participent, comme les autres, au matérialisme et à l’individualisme ambiant … mais ça ne veut pas dire qu’elles sont du coup incapables de sollicitude et de respect.

 

 

JDA : Quelle attitude doivent adopter les adultes : parents, enseignants, animateurs etc. ?

 

Jean-Yves Hayez : une réaction répressive qui porte  sur des détails à partir desquels l’enfant veut affirmer sa différence, peut provoquer des résultats inverses à ceux escomptés. J’ai toujours pensé que la meilleure façon de ne pas renforcer les comportements les plus provocateurs, ce n’est pas de créer un rapport de force, mais de montrer l’indifférence la plus crasse et de s’abstenir de toutes remarques positives ou négatives. Il y a, bien sûr, des limites de décence. Mais ces limites sont rarement dépassées. Mieux vaut identifier ces attitudes comme une recherche de reconnaissance de la part de l’enfant. Certes, elle nous semble inappropriée et nous sommes convaincus qu’elle mène à une impasse. Dès lors, les bonnes questions à se poser, c’est peut-être : comment faire pour reconnaître l’enfant autrement ?

 

 

Comment le mettre en valeur différemment ? Comment l’aider à se réaliser autrement ? Comment faire appel à ses autres ressources ? L’adulte qui raisonne ainsi ne perd pas son temps.

 

MOTS CLE 

 

Lolitas, fillette sexy, fillette hypersexualisée, identité sexuée, sex appeal infantile.

 

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Notes

 



[1] Certains adolescents et même quelques enfants la pratiquent aussi, mais dans de tous autres contextes. J’en parle dans mon livre La sexualité des enfants, Paris, Odile Jacob, 2004

[2] Il y avait à ce propos une très belle chanson d’Alain Souchon sur les filles et les garçons…les filles qui montent, furtives, aux échelles de bibliothèques et les garçons la langue pendante en dessous