Lorsque meurent nos enfants …

 

Editorial de la revue Repères (Ecole des parents et des éducateurs)-Eté 2012

 

Ce 14 mars 2012, à Sierre, un tragique accident d’autocar emportait brutalement dans la mort 22 enfants et 6 accompagnateurs, en blessait nombre d’autres et laissait le pays en état de choc traumatique. Ce drame m’a inspiré les réflexions que voici :

 

1)      Il devrait constituer un sérieux coup de semonce dans nos illusoires certitudes : nos progrès technologiques ont certes reculé les limites  d’agressions naturelles dues au hasard, mais ne les ont pas supprimées. La faille, parfois mortelle, nous attend toujours au détour d’un chemin, à Buizingen, à Fukushima, à Sierre, ou ailleurs.

Malgré la presque perfection des machines de dernière génération et malgré toutes les vigilances humaines, la matière et la vie biologiques sont ainsi faites qu’elles finissent par se dégrader et par mourir, d’usure, de maladie ou d’agression brutale. Ne l’oublions jamais ! « Vous ne savez ni le jour, ni l’heure » dit un texte sacré qui aurait pu aussi bien être laïque. Soyez prêts, en quelque sorte, ajoute le texte, « gardez vos reins ceints et votre ceinture nouée ». Cette rencontre imprévisible de la mort constitue pour moi une invitation à ne pas gaspiller ce que je fais de ma vie, en remettant indéfiniment à d’hypothétiques après-demains la mise en œuvre de mes projets, la réalisation de petits bonheurs que je puis me donner et semer autour de moi, et l’exploitation de mes ressources, tant pour moi que pour la communauté. Quitte à mourir un jour, autant donner de moi une autre image que celle de l’inutile perfection égocentrique et du paresseux végétant au sommet de son arbre !

2)    La mort d’un enfant non seulement génère un énorme chagrin chez des parents aimants,

mais leur pose souvent aussi la question du sens de leur vie. Au cœur de celui-ci, ou plutôt dans la zone centrale des quelques « bouts de sens » que chacun se construit quant à son existence, l’amour de ses propres enfants, leur protection et la sollicitude pour leur bien-être, la simple joie d’être au quotidien avec eux, et le « passage du témoin » intergénérationnel, tout cela, donc, est d’une grande importance.

Et la mort de l’enfant, vécue comme injuste, absurde dans l’ordre de l’aventure de la vie, scandaleuse, cruelle, semble venir briser net cet édifice de sens que l’adulte s’est construit.

Et pourtant, pendant le temps, parfois très bref, où l’enfant a vécu, tout ce qui lui a été donné et que, à sa manière, il commençait à rendre par le témoignage de sa vie, toute cette ouverture vers l’avenir que l’on a proposé au petit sujet humain unique qu’il était, tout cet investissement de la génération des adultes pour lui, avait tout son sens, dans tous les temps présents qui ont constitué sa vie, et cela n’a pas été une œuvre absurde. Œuvre inachevée, certes, mais de grand valeur déjà, et qui, après la mort matérielle, peut continuer à porter ses fruits : l’enfant dont la matérialité a disparue peut rester présent et vivant dans le cœur de sa famille et de sa communauté. Pas seulement comme souvenir, pas seulement via une relation qui se poursuit avec un esprit, mais aussi et plus fondamentalement parce qu’il a déjà marqué et marque encore le monde par ce qu’a été le témoignage de sa vie. Grain de sable peut-être, mais n’est-ce pas notre lot à tous, jeunes et vieux et puis … n’y a-t-il pas le mystérieux effet Papillon ?

3)    Nombre de parents dits « désenfantés », - sans nier la part de souffrance qui demeure - , finissent par retrouver le courage et même le désir de repartir de l’avant et de se donner de nouveaux objectifs, peut-être en hommage à leur enfant disparu dont ils se représentent que c’est cela qu’il attendrait d’eux. La présence d’autre frères et sœurs à la maison, ou celle de personnes qui ont besoin d’eux, peut les aider à réinvestir dans la vie.

Mais pour d’autres parents, le chagrin reste énorme, pendant très longtemps et même parfois à vie ! Ceux-ci ont besoin que nous franchissions la porte noire de leur tristesse et que nous ne les abandonnions pas. Ils ont besoin de notre sollicitude discrète, humble, compagnons fidèles aux côtés de leur chagrin. Ils ne nous demandent pas de chercher à les consoler, mais plutôt de les comprendre et de rester près d’eux, sans leur faire le reproche de ne pas savoir oublier. Peut-être ont-ils besoin en plus, que nous fassions parfois appel à eux, à leurs idées et à leurs ressources, que nous les invitions pour leur montrer leur valeur persistante d’êtres aimables, et le pouvoir de pensée et d’action que nous leur reconnaissons toujours.

 

De nombreux livres intelligents et sensibles ont été écrits à l’intention de ces parents en grande souffrance. Ne pouvant les citer tous, je n’en citerai qu’un :

 

Manu Keirse «  Faire son deuil, vivre un chagrin » De Boeck, 2010

 

Mots Clé

MORT DE L'ENFANT, décès de l'enfant, accident, deuil, sens de la vie.

 

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