BICE Belgique                      Fiche « Droits de l’enfant »  n° 12

 

Télé-réalités et instrumentalisation

 de l’enfant

 

Responsable de la rédaction :   J.-Y. Hayez 

 

 

 

 

§ I. Introduction

 

L’invasion des télés-réalités est massive dans presque toutes les chaînes TV. Manière peu coûteuse de scotcher le public à l’image, mais aussi signe des temps ! Pour dépasser l’individualisme ambiant, les gens de toutes conditions ont besoin de s’exprimer, de se sentir reconnus, d’avoir leur heure d’importance ; dans leur vie quotidienne, leurs proches sont trop pressés, trop fatigués ou pris par leurs projets personnels…n’importe : il y a le grand peuple de l’autre côté des écrans, ceux d’Internet comme ceux des TV.

Les télé-réalités peuvent proposer le meilleur comme le pire, et leur effet sur ceux qui en sont les protagonistes ou qui les regardent est très variable lui aussi. Ce n’est pas seulement en référence à un besoin de « sensationnel » qu’elles ont tant de succès, même auprès de publics jeunes. Cela peut vraiment faire du bien au spectateur d’en voir d’autres, comme eux, qui vivent des sentiments proches, se posent les mêmes questions ou se débattent dans le même genre de problème.

Cette confrontation au quotidien et aux problèmes de vie de la communauté peut s’avérer à tout le moins aussi enrichissante que la contemplation passive des revolvers des « Experts à Manhattan » ou des séries beverly-hilloises à l’eau de rose.

 

Mais il existe aussi bien des nuisances nichées dans d’autres télé-réalités : la recherche trouble du « hard » et du sensationnel, le mensonge, la théâtralisation trompeuse des sentiments, la traumatisation des protagonistes en direct, etc.

 

Les risques sont certainement multipliés quand, au lieu de se limiter au témoignage de la parole, les téléréalités mettent en scène de soi-disant tranches de vie des protagonistes concernés, ce qui est extraordinairement à la mode [1] : je l’illustrerai par un exemple malheureusement reproductible à de très nombreux exemplaires [2] où les droits de l’enfant sont bafoués et où pourtant la majorité des téléspectateurs n’y a probablement vu que du feu et s’est laissé attendrir !

 

§ II. La scène

 

Voici de quoi il s’agit. Sur une chaîne de TV française d’Etat, une émission grand public est consacrée à la formation et à la consolidation des liens parents-enfant. Une psychologue invitée témoigne de l’utilité d’une stratégie concrète qu’elle a trouvé pour valoriser et apaiser les petits enfants difficiles. Et dame TV de sortir de son chapeau l’illustration de ses dires : Une équipe s’est rendue au domicile d’une famille cliente de la psy pour  filmer quelques séquences de vie quotidienne.

C’est très simple : on y voit une petite fille de cinq ans triste, grincheuse,  difficile avec sa maman, apparemment après la naissance d’un puîné. Elle semble ne plus trouver sa place. Alors la famille applique la méthode concrète de la psychologue ( une application parmi d’autres du renforcement positif cher aux behavioristes ) La sauce a l’air de prendre et alors le sourire revient sur les lèvres de la petite fille, on la voit détendue et finalement lovée sur les genoux de sa maman pour des petits dialogues de rêve. L’illustration dure cinq minutes, puis on revient sur le plateau pour le débat [3].

 

§ III. Discussion

 

On peut me trouver grincheux, moi aussi, faisant des histoires pour pas grand chose, mais je trouve pourtant que certains droits de cette fillette (et de sa fratrie) ont été subtilement bafoués.

 

 D’abord, les adultes ont disposé de ces enfants pour les filmer. Entendons-nous bien : je ne doute (presque) pas qu’on ait demandé leur accord pour faire un clip, et ceci à grand renfort de sourires, et en les séduisant à propos de l’intérêt de passer à la télé !

Tromperie néanmoins, car ils n’avaient aucune idée de l’enjeu profond du tournage : exposer à la France et à la Navarre leur vie intime, en ce inclus des moments où la petite fille était difficile à vivre !

 

 Et donc, probablement subtilement, probablement sans lui dire clairement que c’était du théâtre, on a demandé à la petite fille de s’exposer quand elle était « méchante » … on a dû lui faire comprendre, en quelque sorte qu’elle avait été très gentille d’avoir été « méchante » … alors qu’habituellement on n’est vraiment pas content d’elle quand elle fait des manières ! Allez intégrer après ça ce que veulent vraiment les adultes et où se nichent les valeurs de la vie et leur hiérarchie : (1) faire du show ou  (2) être vraiment gentil ?

 

 Au-delà de l’injonction subtile « méchant, puis gentil » il y a aussi l’injonction « jouer un rôle », à propos des relations quotidiennes, plutôt que « se laisser aller à sa spontanéité » Pas grossièrement, bien sûr ! On n’a vraisemblablement pas fait « répéter » la petite fille avant de la filmer. Ca a été un peu comme dans le cinéma de Lelouch : assez bien d’impro, mais avec quand-même des gens qui suivent, encouragent, corrigent un peu le mouvement … bref, de la bonne direction d’artiste.

 

Jouer un rôle sans être sensé en jouer un … jouer en partie ce qu’on vit pour du vrai en ne sachant pas très bien, quand on s’exprime, si c’est la vérité de soi qui s’est laissé aller ou si c’est du pipeau pour la caméra. Etre discrètement félicitée après, mais pourquoi donc ? Parce qu’on a vraiment été méchant ou gentil ou parce qu’on a bien joué ? Quel cafouillage ! Quelle confusion autour de la spontanéité, de l’authenticité ou du paraître ! [4]

 

Beaucoup de bonnes âmes hurlent quand on donne grossièrement les enfants en spectacle, pour le profit économique des adultes ( concours de petites miss and Co ) Ici on les donne subtilement en spectacle, autour de leurs vécus les plus intimes dans les relations familiales, pour que certains adultes se fassent de la reconnaissance sociale ( les parents, la psychologue ) et la chaîne TV de l’argent, autour de l’audimat ( Je l’entends déjà protester en invoquant son devoir d’information du public sur ce que vivent les enfants )

 

Alors oui, je trouve que les droits des enfants sont niés dans ce genre de production :

 

- Aucun droit à l’intimité

 

- Pas le droit de choisir en connaissance de cause ce que l’on veut exprimer de soi

 

- Confusion sur les valeurs, sur ce qu’est la vraie socialisation ( être convivial ou être un bon acteur)

 

- Démonstration faite à l’enfant que le paraître (dans l’image) vaut mieux que l’être.

 

- Etc.

 

 

 Et puis, mais c’est une autre histoire, quelle énorme négation de la déontologie et de la confidentialité chez cette psychologue qui séduit ses patients, au nom de la fascination par l’image, pour les transformer en vedettes de téléréalité. Au lieu de les respecter dans l’intimité, elle les vend, au sens large du terme, pour se mettre en évidence elle. Ah, tyrannie et poudre aux yeux des TV ! Dans sa dernière chanson : « Télé Attila » Guy Béart avait bien raison de dire de la télé nouvelle qu’ « elle vous tranche la cervelle avec un coutelas » la cervelle et la conscience morale avec : Elle anesthésie en tout cas les facultés critiques d’un grand nombre !

 

Mots clés

 

TELEREALITE.

 

 

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Notes

 

 



[1] Pour une discussion plus approfondie, référez-vous  par ex. à la p. 7 de l’excellent article de  L. Grazian,  Les enfants et internet : la participation des jeunes à travers les réseaux sociaux, Journal du droit des jeunes,315, 2012,4-24

[2]  Pensez par exemple à toutes ces émissions « (Feue)  Supernanny, Le grand frère et autres Confessions intimes.

[3]  Dans mon souvenir, la famille n’était pas présente au débat. C’est pourtant là et seulement là qu’on aurait pu inviter les parents à témoigner ! Mais c’est un tantinet plus austère et ça fait moins d’audimat !

 

[4] Dans l’article précité, p. 7, L. Grazian commente « …on se demande d’un point de vue éthique, s’il est possible de donner la parole aux jeunes, non pas pour promouvoir leur participation, mais pour des intérêts avant tout d’ordre commercial… »