Les troubles de la personnalité

chez l'enfant et le préadolescent [1]

 

                          J.-Y. Hayez [2]       

 

 

Le film « Le bon fils » (J. Ruben, 1993) met en scène avec beaucoup de justesse un préadolescent marqué par la perversité ( joué par Macaulay Culkin )

 

§ I. La personnalité chez l’enfant

 

En sciences humaines, le terme « personnalité » revêt des significations  plurivoques. Même pour chaque auteur, les critères d’inclusion et d’exclusion dans sa propre acception du terme sont souvent flous. Ceci m’autorise à proposer ma définition, certes pas sucée de mon pouce, mais dont je suis incapable d’énumérer et de décrire tous les auteurs qui l’ont inspirée  : c’est comme une musique en moi que je vous restitue, alimentée par quarante ans de pratique professionnelle et de lectures :

 

I. La personnalité de l’enfant et le trouble de celle-ci

 

C’est une représentation et une désignation élaborée et exprimée par l’adulte témoin de la vie quotidienne de cet enfant au terme d’un processus inductif : elles énoncent un concept très résumé et synthétique pour rassembler au moins une bonne  partie des comportements, des affects et des pensées conscientes de l’enfant ainsi ciblé, et qui apparaissent cohérents, complémentaires, « suffisamment bien » [3] organisés autour d’un projet de vie au sens large du terme : personnalité saine, forte, bien affirmée ou alors « Trouble de la personnalité … Personnalité  déviante : évitante, antisociale, paranoïaque, etc … »

 

F. Palacio-Espasa (2000) [4] assimile pratiquement personnalité et traits de caractère (ceux que l’on peut regrouper au sein d’un ordre cohérent … bien que l’on ne soit pas sûr, ajoute-t-il, que l’on se trouve dans un registre descriptif factualiste, ou qu’une structure y soit sous-jacente)

Il y a alors trouble quand ces traits sont stéréotypés, rigides (enduring, dit le DSM-IV-R) et inadaptés. Inadaptés, c’est-à-dire à l’origine d’un sentiment subjectif de malaise, de souffrance significatifs, ou  d’un  « impairment » dans la société, donc en déviance marquée par rapport aux attentes de la culture de l’enfant concerné.

Une proposition de cette nature ne nous indique cependant pas à coup sûr que c’est bien à un trouble de la personnalité que l’on a affaire, et le DSM-IV-R ajoute avec sa sagesse pragmatique : « Il faut aussi que ce que l’on observe soit peu probable de correspondre à une phase de développement normal pour un enfant ou à un des troubles (psychopathologiques) repérés par ailleurs sur l’axe I » : une psychopathologie par exclusion, en quelque sorte !

 

II. Principaux critères qualifiant la personnalité de l’enfant

 

A. Si les signes à inclure sous l’attribution « personnalité » doivent être chaque fois « suffisamment bien » nombreux, il est néanmoins quasi de règle que ce que l’on désigne comme personnalité ne concerne qu’un secteur important de l’être de l’enfant concerné : d’autres composants de sa manière d’être et de fonctionner ne s’y incluent pas.

 

B. Chez de nombreux enfants, on ne détecte pas une typicité et une cohérence suffisamment stables de son mode de vie qui permettent d’évoquer une personnalité-standard, traditionnellement bien repérée dans la littérature scientifique : à côté de quelques types bien décrits (et parfois transmis et ânonnés d’un auteur à l’autre avec une monotonie désespérante), la créativité et la plasticité de l’auto-construction infantile sont telles que l’on peut repérer nombre de personnalités originales : la personnalité du clown, celle du suiveur prudent, celle du rebelle discret, etc … Chez d’autres enfants, il se combine deux ou trois types de personnalités (cf. infra : psychopathie + délinquance)

 

C. Une stabilité « suffisamment bonne » est également définitoire de toute personnalité. Ceci n’exclut nullement qu’existent de lentes mouvances, mais qui sont rarement des virages à 360 degrés dans la manière d’être au monde. Par exemple, une personnalité toute-puissante, une fois bien prise en charge, peut évoluer vers ce que l’on peut redéfinir comme « forte » personnalité, mais n’en deviendra pas pour autant effacée et timide.

 

D. Autre caractéristique essentielle à mes yeux, c’est celle de l’égo syntonie. Même si sa personnalité aujourd’hui fait parfois souffrir l’enfant lui-même quand il s’introspecte, même si elle est déviante, il a voulu au sens large du terme la construire comme telle et quand on le rencontre, il l’assume avec plaisir ou au pire, s’y résigne en s’y reconnaissant et sans désir immédiat de la mobiliser. Avec cette manière de voir, pour moi, Andres Brejvik est une personnalité très paranoïaque et pas un psychotique paranoïaque : c’est bien lui qui pilote ses idées, insensées pour le commun des mortels.

 

Même si l’enfant ne conceptualise pas chaque jour ce qu’est et veut être sa personnalité, il existe donc pour élaborer et faire vivre celle-ci :

 

- Un projet, un plan intérieur psychique qui organise suffisamment bien un certain nombre de comportements en référence à un objectif : une image de lui que l’enfant veut donner, une puissance ou un confort qu’il veut avoir, etc.

- Le jeu au moins partiel, intuitif et spontané d’un choix, d’une liberté … pour montrer et réaliser qui il est.

 

Dans cette logique, vous ne m’entendrez donc pas parler de personnalité immature, puisque ici, ce sont les pulsions et désirs qui font largement la loi, l’enfant ayant beaucoup de mal pour se socialiser face à eux. Donc les enfants-rois ne constituent pas un trouble de la personnalité.

Dans le même ordre d’idée, je n’inclurai pas non plus les états-limites et autres dysharmonies d’évolution, les enfants étant ici encore davantage victime d’une souffrance chaotique qui leur échappe.

Pour des raisons analogues, je ne parlerai pas non plus de personnalité dépressive, ni anxieuse. Par contre, des enfants très anxieux, par exemple, peuvent mettre beaucoup d’énergie à déployer des stratégies voulues par eux et qui les protègent plus ou moins bien du retour d’agressions anxiogènes, même seulement dictées par leur imagination. Il me semble donc judicieux de dire alors qu’ils souffrent d’un gros trouble anxieux et présentent une personnalité évitante. Autant pour certaines adaptations au rejet et à la dépression comme la passivité ou « la haine » !

 

III. Est-il intéressant de se référer à l’idée d’une personnalité chez l’enfant ?

 

Le langage de tous les jours le fait occasionnellement, en positionnant alors souvent dans le futur l’achèvement de cette personnalité. Il désigne ainsi tant  des réalités positives que préoccupantes : « Il a déjà sa (petite) personnalité » « C’est une forte personnalité » « On devine déjà sa personnalité » « Il a une personnalité saine » « Sa personnalité est déjà fort perturbée » …

 Pour le clinicien aussi, quand c’est bien évalué, il peut être utile d’évoquer l’idée que l’enfant relève d’une personnalité momentanément pathologique – personnalité psychopathique par exemple –. Cette référence peut constituer l’un des moins mauvais points de départ pour l’accompagner de façon constructive. En effet, l’adulte en charge de cet accompagnement peut se souvenir qu’il a en face de lui une liberté, un projet, un corpus d’idées lentement élaborés par l’enfant, même si elles sont déviantes par rapport aux projets et à la convivialité du grand nombre. Il faut donc mettre en place un patient système de dialogue (pour faire évoluer les idées), des relations quotidiennes, des invitations subtiles à « sublimer » les modes d’expression les plus archaïques, etc.

 

Les risques de cette désignation ne sont cependant pas nuls comme par exemple :

 

- Croire que la liberté de l’enfant à modifier son projet (son pouvoir d’autocréation) est plus puissant qu’il n’est en réalité et donc que s’il ne change pas,  c’est qu’il ne veut pas. Or la liberté de l’enfant ne fait jamais que s’appuyer sur des prédispositions, sur sa génétique par exemple et que sur des influences externes de ses systèmes de vie (par exemple rapport entre la toute-puissance affichée par un certain nombre et l’affaiblissement de l’autorité sociale et parentale) En outre, il n’est jamais facile pour personne de changer des habitudes bien ancrées !

- Croire que la construction et la mobilisation de la personnalité sont des affaires strictement individuelles ! C’est bien en interaction avec ses systèmes de vie que l’enfant se construit. Aider sa personnalité à évoluer, c’est donc aussi réfléchir à ces influences émanant de l’entourage et modifier ce que l’on estime être source d’idées déviantes.

- Un autre risque est de vouloir faire trop strictement correspondre le diagnostic, ici judicieux, d’un trouble de la personnalité avec les quelques grandes catégories existant dans les nosographies, et qui ont d’abord été « pensées » pour les adultes. J’y ai déjà fait référence plus haut dans le texte.

 

§ II. Quelques catégories de personnalités  préoccupantes

 

Je me limiterai à décrire trois catégories de personnalités d’enfants préoccupantes aux yeux du tiers social [5] : préoccupantes par leur asocialité ou leur anti-socialité significatives, ou/et leur inadaptation profonde ou/et leur étrangeté inquiétante ou/et l’autodestruction de leurs ressources les plus humaines. [6]

 

I. Les personnalités autarciques ou arbitraires ou toutes-puissantes[7]

 

A. Introduction

 

Certains enfants finissent par installer au centre de leur projet de vie le désir agressif d’ignorer, voire de combattre les règles sociales communes et même - à des degrés variables – les Lois Universelles : leur code de bonne conduite, c’est eux qui se le définissent tout seuls.

Entendons-nous bien : nombre d’enfants sont susceptibles de fonctionner de la sorte sur de courtes périodes et dans des domaines limités. D’autres, immatures, sont peu capables de résister à la pression de leurs pulsions en tous genres et c’est alors en référence à la fragilité de leur capacité d’adaptation et de contrôle de soi qu’on les définit comme des enfants-rois. Ce n’est pas d’eux que je parle ici : je m’en suis déjà expliqué.

 

Chez ces personnalités fondées sur l’asocialité ou l’anti-socialité, on peut distinguer trois intentions principales et distinctes :

 

-Vivre (pour soi) et affirmer (pour les autres) une très forte puissance ressentie en soi : dominer à l’extrême, par la force physique ou l’intelligence ; soumettre le monde entier. C’est le propre des personnalités psychopathiques (PA)

- Rechercher à tout prix le profit, le plaisir, les libertés matérielles sans produire de travail. C’est le propre des personnalités délinquantes (D)

- Détruire autrui, moralement ou/et physiquement ; semer autour de soi la souffrance, voire la mort, et non l’amour : on a affaire ici à des personnalités centrées sur la perversité [8] (PE)

 

Ces intentions ne s’excluent pas mutuellement. En faisant appel à mon expérience clinique, j’ai rencontré par ordre de fréquence décroissante : des personnalités délinquantes et presque autant de mélanges délinquance - psychopathie, puis de purs fonctionnements psychopathiques ; puis, assez loin derrière, des mélanges perversité – délinquance et enfin de pures applications de la perversité.

 

B. Traits communs

 

- Le surinvestissement de l’agressivité dans l’ensemble de la vie, sous des formes variées et parfois très subtiles ;

- le mépris des règlements : PA l’affiche ostensiblement ; D peut faire semblant d’y adhérer par ruse, pour donner le change et PE aussi, pour mieux le détruire ;

- l’absence de relations amicales ou affectueuses authentiques : petit bémol pour PA, qui peut encore aimer, mais l’un ou l’autre soumis, et qui fréquente parfois de grands ados auxquels il s’identifie. PE, lui, peut faire semblant de donner de l’amitié à celui qu’il va détruire ;

- relations familiales (et sociales) : Affrontements sévères chez PA ; mise à distance ou duplicité chez D et PE.

 

 C. Description détaillée du pôle psychopathique pur

 

- Investissement de l’agressivité « pour le plaisir » ; jouissance claire de l’exercice de celle-ci. Agressivité souvent physique et plus rarement domination intellectuelle intransigeante ;

- Idéal de référence : être le plus fort du monde. L’enfant peut s’intégrer à un groupe d’ados marginal/violent et s’y faire accepter par l’aura de force qui émane de lui, son intrépidité et sa débrouillardise sociale.

- Culte d’actes puissants, posés davantage pour aller au bout de soi-même que pour la galerie : virtuosité musculaire ; conduites à risque et sports extrêmes … transgressions hardies, possession précoce d’armes. Actes rapides, bruyants, peu réfléchis mais pas vraiment totalement impulsifs (du moins habituellement)

- Veut être le chef intransigeant de l’un ou l’autre « ami » ; jouit de soumettre tous les autres, de force supposée égale ou supérieure à la sienne.

- Opposition systématique et ouverte aux demandes et règles des adultes. Refuse les sanctions et intensifie la guerre si on l’en menace. S’il ne sait pas échapper à la sanction, la subit stoïquement, mais reste rétif à un quelconque amendement.

- Transgressions assez nombreuses dites statutaires : indiscipline prononcée depuis toujours ; fugue dès 10-11 ans, tel le petit anglais de 10 ans qui réussit à s’embarquer tout seul sur un avion de ligne ; consommation de substances ; sexualité précoce dès la préadolescence : on a déjà connu des proxénètes de 14 ans … Délits au sens du code pénal adulte (bagarres sanglantes, destructions, vandalisme, vols audacieux … ) Imaginez le personnage d’Alex, dans Orange mécanique [9] à l’âge de 10 ans : il a déjà le diable au corps … et j’ai dû expertiser un jour deux frères de 9 et 10 ans qui avaient fait dérailler un train pour le fun et la sensation exceptionnelle vécue face au crash …

 

 C. Description détaillée du pôle délinquant pur

 

- Aucun investissement du travail (scolaire, effort sportif, tâches à la maison … ) ; enfant oisif, se récréant passivement (TV, ordinateur … ) ou furetant à la recherche d’un profit malhonnête.

- Cherche à esquiver toutes les contraintes et à se donner le maximum de libertés ou de profits.

- Pour y arriver : triche, ment, dissimule, trompe son monde, donne le change sur qui il est vraiment, et s’empare subtilement de ce dont il a envie.

- Foncièrement asocial. Avec ses pairs : les trompe, les exploite, les combat ou noue parfois une association d’intérêts avec d’aussi délinquants que lui. Pas d’empathie, pas de vrai lien qui le retient.

- Avec les adultes : dynamique analogue : exploite le faible et esquive ou combat souvent subtilement le fort qui s’oppose à lui.

- Transgressions précoces, nombreuses et de plus en plus graves pour se donner très vite tous les plaisirs et biens matériels du monde (vols habiles, trafics précoces, recels … )

- S’il est menacé et qu’il ne peut pas esquiver, l’enfant recourt d’abord à une puissante argumentation mensongère et déstabilisante. Si ça ne marche pas, il peut éliminer ceux qui continuent à se dresser sur son chemin (dégoûte les agents de changements par des provocations destructrices ; accuse faussement un adulte …) Plus tard dans sa vie, l’idée de l’élimination physique ne l’arrête pas.

 

E. Description détaillée du pôle de perversité pure

 

- On y retrouve beaucoup de dysfonctions relationnelles décrites chez le délinquant : tricheries, mensonges, dissimulations, tromperies pour atteindre un but spécifique, le plus souvent de façon inavouée : détruire, faire souffrir ceux qui le frustrent et même plus gratuitement ceux qu’il attire dans ses filets et qu’il fait semblant d’aimer.

- Parfois, la combinaison d’un pôle délinquant et d’un pôle de perversité est claire et nette ; alors, l’enfant est également intéressé par la possession de biens malhonnêtement acquis ou de libertés qui à tout le moins ne sont pas de son âge.

- Petit à petit, en reconstituant des événements qui se répètent, on finit par soupçonner la cruauté des actes qu’il a posés directement ou générés, souvent secrètement, pour détruire le bonheur de vivre ou la sécurité des autres, ou encore pour les avilir, les immerger dans de la boue morale. : « Ne serait-ce pas lui qui, en fin de compte, vole à son « ami » cet objet auquel celui-ci tenait tant ? Ou qui a initié son petit frère de cinq ans à de la pornographie hard ? »

- Si on le confronte à ses probables exactions, lui aussi contr’argumente puissamment comme le délinquant ou/et élimine.

- Si jamais il accepte de partager son monde intérieur, on voit combien sont importants ses goûts morbides (les sites les plus gore du Net, et sa fantasmagorie violente voire sadique) En vieillissant, il peut torturer et tuer des animaux et un jour, si on ne l’arrête pas, des gens …

 

F. Mécanismes de mise en place

 

- On ne peut exclure l’influence possible de prédispositions d’origine génétique : par exemple, prédisposition à la domination, à la froideur affective, défaillance en empathie et en pro-socialité …

 

- On trouve également souvent – mais pas systématiquement – des constellations et des interactions familiales typiques. Par exemple, les familles qui élèvent leurs enfants très durement sans vraiment les rejeter – style  US marine -, pour les soumettre et les vouloir forts en même temps génèrent significativement des fonctionnements psychopathiques [10]. Par exemple aussi, les familles qui trichent perpétuellement avec les règles, celles où un parent passe subtilement son temps à saboter l’autre, celles, matérialistes et asociales, qui indiquent au jeune enfant « Débrouille-toi tout seul avec les choses et l’argent qu’on te donne, peu importe comment, mais ne nous embête pas », ces familles-là génèrent assez souvent des structures délinquantes. Et la personnalité faite de perversité ? C’est souvent une protestation, une vengeance face à des traumatismes de la petite enfance, très bien refoulés, au cours desquels l’enfant s’est senti de façon imprévue trompé, humilié, relégué comme objet sans importance de la part de personnages jusqu’alors positifs et significatifs de sa vie.

 

- Ensuite, il y a le rôle renforçateur, voire addictogène, des premiers plaisirs ressentis à se donner les voluptés que l’on désire.

 

- Le regard du groupe (la famille, les pairs) joue souvent aussi un rôle provocateur ou renforçant au-delà des apparences : par exemple l’enfant jouit de l’effroi ou de la fascination qu’il provoque et veut en remettre.

 

II. Les personnalités caractérisées par l’insensibilité à autrui et la haine

 

Ce que je viens de faire remarquer à propos des PE aide à comprendre la mise en place de ce type de personnalité qui y est apparentée et demeure plutôt rare. Il s’agit d’enfants qui ont été longuement témoins et objets de violence graves, de disqualifications et de rejets. Beaucoup d’entre eux en restent profondément marqués et fonctionnent avec de nombreuses angoisses plus ou moins archaïques, une mauvaise image de soi et des sentiments d’échec qui les empêchent d’entreprendre : on les désigne parfois alors sous le vocable très peu précis de « dysharmonies d’évolution grave », mais j’ai exposé plus haut pourquoi j’avais choisi de ne pas vraiment les inclure alors dans les troubles de la personnalité. Par contre, une minorité d’entre eux parvient à « désaffectiver » ces souvenirs traumatiques et à se remettre debout, développant alors une sorte de résilience noire. Dès la seconde partie de leur enfance, quand ils cessent d’être soumis de l’intérieur à la peur, ils présentent des personnalités sombres, solitaires, sans affects ni empathie, qui n’attribuent aucune importance à l’existence de l’autre – pas plus qu’on n’en a attribué à la leur – et même qui sont porteurs de haine à l’égard de tous les vivants : ils ne vivent que pour eux, peuvent torturer ou tuer des animaux pour le plaisir, concoctent des forteresses et se donnent des plaisirs sadiques, et sont parfaitement capables d’éliminer ceux qui se dressent sur leur chemin. S’ils prennent goût au plaisir de l’agression physique et du meurtre, ils peuvent constituer au fil du temps l’une des catégories des serial killers. Probablement aussi l’une des catégories des meurtriers de masse. La littérature n’a pas de dénomination très précise pour désigner leur personnalité : disons qu’elle constitue une combinaison de psychopathie et de perversité aggravée.

 

III. Troubles de la personnalité évoquant la psychose

 

Je n’en ai presque jamais rencontré chez les enfants, surtout depuis que, dans le petit groupe des enfants d’une inquiétante et durable étrangeté, beaucoup ont été redirigés dans des catégories comme « schizophrénie débutante », « Trouble envahissant du développement non spécifié » ou encore « syndrome d’Asperger »

 

J’ai quand même rencontré trois fois des personnalités paranoïaques précocissimes, répondant caricaturalement aux descriptions psychiatriques classiques. Je me souviens par exemple de Justin, pour qui sa famille a consulté entre ses onze et ses treize ans : premier de classe, d’une intelligence aiguë, totalement méprisant – et méchant – à l’égard de son frère aîné et de ses deux cadets, envahissant sans permission leur territoire mais furieux si l’on entrait dans le sien, solitaire, passant beaucoup de temps à construire des châteaux-forts et des villes fortifiées. Justin interprétait toutes les petites frustrations de la vie comme des actes malveillants à son égard, principalement les petits manquements de sa mère, dont il allait jusqu’à affirmer avec conviction qu’elle voulait le perdre (en ville) ou le tuer [11]. Seul le père trouvait un peu grâce à ses yeux ! En investiguant, je n’ai jamais eu l’impression que le premier investissement de sa personne ait été problématique. Détail de son histoire cependant, au moment de sa naissance, ses parents vivaient avec l’aîné (puis lui) au fond d’une brousse africaine. Avant Justin, elle avait fait trois fausses-couches éliminées dans les WC de leur maison. Justin n’ignorait rien de cette histoire …

 

Un autre paranoïaque que j’ai connu – pourtant bien intelligent du haut de ses treize ans – évoquait parfois lui aussi et fugacement l’idée que sa mère pouvait le manger (« Mais c’est pour rire, hein ») et avait des fantasmes de dévoration très primitifs. Toutes griffes dehors, méchant – très – verbalement et solitaire lui aussi !

 

§ III. La prise en charge éducative et thérapeutique

 

J’ai considéré le fonctionnement de chaque personnalité comme résultant en bonne partie d’un choix, d’un projet, tout déviant soit-il lorsque la dite personnalité est perturbée. En quelque sorte, c’est un ensemble d’habitudes que l’enfant ne remet pas spontanément en question. Sans nier pour autant que ces aménagements de soi puissent constituer à l’occasion des mécanismes de défense ou de protestation très stables contre des images traumatiques elle-même très puissantes et très refoulées.

J’ai signalé aussi que chez la grande majorité des enfants porteurs d’un trouble de la personnalité, celui-ci est rarement aussi rigide que chez l’adulte et qu’il coexiste avec d’autres dimensions plus saines, ou en tout cas organisées selon d’autres modes (l’immaturité par exemple)

 

Ce rappel est important pour énoncer deux objectifs essentiels de la prise en charge :

 

- Donner progressivement envie de changer d’habitudes, parce que d’autres types de fonctionnement apparaissent plus intéressants.

- Renforcer le jeu des ressources et des fonctionnements non-problématiques déjà présents ou au moins en germe davantage que se crisper sur la lutte contre ce qui est problématique.

 

Comment opérationnaliser ces objectifs ?

 

I. Combattre les facteurs externes de mise en place ou/et d’entretien du trouble

 

Il en existe deux groupes :

 

A. Les facteurs relationnels primaires

 

J’en ai déjà évoqué quelques-uns, mais j’admets qu’on n’en trouve pas toujours de très convaincants. Néanmoins, si l’on en repère et que l’on ne les combat pas énergiquement, la prise en charge pourrait être de l’ordre du remplissage du tonneau des Danaïdes.

Dans cette perspective, je ne partage pas une idéologie contemporaine qui voudrait que l’on garde presqu’à tout prix un enfant très perturbé dans sa famille d’origine, et que le déplacer pour le faire vivre en famille d’accueil ou en collectivité n’est jamais qu’un pis-aller provisoire !

Certaines attitudes familiales pèsent lourdement et contribuent à la mise en place de graves troubles de la personnalité. Certes, cela vaut la peine de mettre beaucoup d’énergie pour tenter de les mobiliser mais si l’on n’y arrive pas au terme d’un délai raisonnable, inutile de s’acharner : l’enfant ou l’adolescent doit en être éloigné le temps qu’il faut : je me sens sur la même longueur d’onde que Maurice Berger [12] à ce propos.

 

B. Les réactions aux manifestations déviantes de la personnalité

 

Lorsque ces réactions sont inadéquates, elles constituent un facteur de provocation plutôt que d’apaisement : des « spirales transactionnelles négatives » peuvent devenir énormes, chacun escaladant vers l’exclusion si pas l’élimination de l’autre. Il est donc essentiel d’observer comment les systèmes de vie significatifs de l’enfant problématique réagissent face à ses traits de fonctionnement les plus perturbateurs.

 

Parmi les réactions contre-productives, je relève notamment :

 

- la séduction par l’enfant et la perte de lucidité   : par exemple, le charme trompeur et subtil de certains délinquants ou porteurs de perversité peut anesthésier la fonction critique de l’adulte, en quelque sorte  prisonnier d’un « délit de bonne gueule » ;

- la fascination par l’audace exceptionnelle de certains actes commis (vécue souvent par une partie des pairs, mais aussi par certains adultes) ;

- la peur, l’évitement, la soumission ;

- et au moins aussi souvent son contraire : la réduction du jeune à ses aspects problématiques, la disqualification et le rapport de forces en continu (« Il faut le mater, il doit obéir aux règles quand-même … et on ne parle que de ça »)  c’est encore pire lorsque s’y ajoute l’indifférence dans les moments où ça semble aller mieux.

 

Une illustration banale ? Un excellent pédagogue de mes amis me racontait combien il avait été charmé, lors de sa visite dans une institution résidentielle pour ados difficiles québécois, parce que c’est un pensionnaire de dix-sept ans - probablement un bon délinquant – qui faisait faire la visite, avec une excellente capacité de communication (Voilà donc mon ami séduit …) Je lui pose la question : « Et que ferais-tu si, sortant dans la rue, tu constates que ton portefeuille a disparu ? »

Il me répond du tac au tac : « Je dépose plainte. La loi, c’est la loi. » (Aïe, on passe abruptement au seul rapport de forces, sans plus penser à parler avec le jeune … ) Evidemment, dans ma fonction de tiers écoutant, j’ai eu facile à faire remarquer à mon ami cette volte-face émotionnelle, et nous avons réfléchi … sur papier je l’avoue… à d’autres manières de réagir [13] face à ce type de jeune probablement partagé entre le désir d’une bonne relation et celui de laisser parler ses vieux démons ou de décourager les possibles agents de changement. On pourrait à tout le moins retourner vers lui, parler de tout ce qui s’était passé, lui demander de faire le tour de l’institution pour voir si lui ne retrouvait pas le portefeuille disparu (à malin, malin et demi …) et n’évoquer la plainte qu’en dernier recours …

 

En résumé : observer précisément comment les sous-systèmes réagissent aux comportements du jeune, s’efforcer de réduire ce qui provoque le retour des comportements indésirables et d’amplifier ce qui pourrait provoquer l’advenue de comportements plus désirables, ce projet tout simple, de culture behavioriste, est trop peu exploité ! Il pourrait prendre place dans la majeure partie des réunions de synthèse consacrées à l’enfant, où l’on se limite bien trop à donner une énorme attention négative à ses outrances et à étudier comment mieux le mater, avec l’exclusion qui n’est jamais très loin !

 

II. Proposer tout en douceur des relations d’un nouveau type

 

L’enfant a d’autant plus de chances d’y adhérer que son trouble de la personnalité était partiel ou/et seulement en cours d’installation.

 

A. Il ne nous faut cependant faire de pressions, ni séductrices ni autoritaires, pour lui faire passer en accéléré la porte de ces nouvelles relations : l’enfant à la personnalité troublée est épris de sa liberté et souvent méfiant par rapport aux agents de changement : donc il hésite à s’engager, fait un pas en avant puis un autre en arrière. Le drame survient alors quand l’éducateur est trop vite et trop intensément déçu, parce qu’il s’était d’abord emballé et montré trop généreux : sa colère peut être à la mesure de son espoir déçu.

Du moins dans les cas graves, mieux vaut donc que les adultes en charge des relations quotidiennes constituent un petit groupe solidaire, cohérent, courageux où des relais peuvent être pris quand des individus sont momentanément découragés et où la fonction du tiers peut jouer amicalement, chacun étant susceptible de fonctionner selon les circonstances comme le tiers de son voisin. Petit groupe expérimenté et lucide aussi, où les mauvais coups, sabotages et récidives probablement à venir peuvent être anticipés et gérés autrement que par l’aveuglement naïf, l’escalade ou la démission progressive.

 

B. Je pense qu’il vaut mieux ne pas annoncer verbalement et explicitement à un jeune qui souffre d’un trouble de la personnalité qu’on désire le faire changer radicalement. Il suffit qu’il sache qu’on désire vivre le quotidien avec lui en le respectant et en lui demandant de remplir les tâches que l’on attend de tout jeune (l’école, l’apprentissage, une certaine participation à la vie collective) Inutile même de lui parler des règles, règlements et autres sanctions : il les connaît et, pour une fois, il sera déconcerté que l’on n’agite pas anticipativement devant lui cet os sur lequel ses babines pourraient déjà saliver et son intelligence chercher tout de suite où est la faille …

 

C. Ceci dit, quelles sont les composantes de la relation que peut lui proposer le petit groupe d’adultes concerné par son éducation ?

 

- Un style de vie vécu et géré « pour soi » par l’adulte, individu et groupe, qui soit « suffisamment bien » sociable ;

- un intérêt authentique pour la personne du jeune ; de la bienveillance pour toutes ses potentialités estimées positives ; mais de la discrétion aussi, de la retenue pour exprimer cet investissement, car le jeune n’a pas envie de se sentir récupéré ;

- de l’énergie mise pour que le jeune ait des choses à lui, dont il est propriétaire, et pour en garantir l’intangibilité. La garantie aussi pour qu’existe à son intention un socle de base de petits plaisirs, libertés et privilèges qu’aucune punition ne peut altérer [14] ;

- une valorisation explicite mais discrète des réalisations positives spontanées du jeune et de ses éventuels efforts pour améliorer sa socialisation ou son travail ;

- de la présence, beaucoup de présence aux côtés du jeune, tant pour le surveiller discrètement, sans le lui claironner, que pour le soutenir et/ou lui proposer des activités intéressantes ;

- de la lucidité pour bien deviner et déjouer de nombreuses stratégies déviantes du jeune, et de la force qui vise à faire régner un cadre de vie sociable ;

- mais du réalisme et de la tolérance aussi, car des attaques contre les agents de changement ou des récidives auront très probablement lieu et ne devraient pas entraîner que la relation ne redevienne un pur rapport de force ;

- l’absence de pressions et de moralisations pour faire changer le jeune : on veut vivre avec lui une vie « normale », où se mêlent sociabilité, travail (scolaire), repos et plaisirs. On ne lui demande pas explicitement de changer, tout en espérant que l’ambiance lui en donnera envie. Bien sûr néanmoins, ses actes significativement négatifs ne seront pas admis et seront sanctionnés, mais sa personne continuera à être acceptée.

 

III. Mettre en place des opportunités de greffe pour des « sublimations »

 

Ce n’est évidemment pas sur demande que l’enfant déplace vers une sublimation [15] ce qui était jusqu’alors la part préoccupante de son énergie vitale. N’empêche, on peut penser à mettre en place des opportunités qu’il décidera soit de saisir parce qu’attractives, soit d’ignorer.

Les plus simples à opérationnaliser concernent la personnalité psychopathique : par exemple, on peut voir avec l’enfant s’il serait intéressé par la pratique d’un sport « hard » allant parfois jusqu’à l’extrême (acrobaties en skate ou VTT and Co) On peut aussi y regarder à deux fois avant de le dissuader voire de le sanctionner pour des choix personnels spontanés transgressifs sans être franchement destructeurs : par exemple, je me suis déjà intéressé positivement aux « prouesses » de jeunes clients dans le domaine des tags et graffitis ou des parcours urbains (parcours d’obstacles à travers la ville et ses bâtiments) : je trouvais ces choix déjà bien mieux que de terroriser les autres !

Mais ces opportunités sont plus délicates à trouver avec les personnalités délinquantes (certains jeux stratégiques où l’on trompe l’adversaire ? Des objectifs très consuméristes - matérialistes, mais liés au travail ?) Et encore plus avec les paranoïaques (s’engager dans des causes sociétaires où l’on lutte à fond contre l’exploitation ?) Continuons donc à faire preuve de créativité …

 

IV. Les rencontres verbales

 

Parler de façon authentique avec l’enfant à la personnalité perturbée peut aussi contribuer à le faire évoluer. Néanmoins, je n’attribue pas à la seule parole un effet mobilisateur magique : second volet d’un diptyque, elle est complémentaire à l’entreprise de reconstruction de relations que je viens d’esquisser !

Cet engagement dans la parole, c’est une responsabilité partagée par tous les adultes compagnons de vie de l’enfant. Partagée et, espérons-le, cohérente : ils gagnent toujours à échanger sur le contenu de leurs dialogues et même à se définir un langage commun, avec quelques idées-clés à discuter prioritairement.

 

A. Qui sont les porte-paroles ?

 

J’en distingue trois catégories également importantes :

 

- Tout adulte partageant le quotidien de l’enfant et qui a sa confiance , au moins partielle [16] et momentanée. L’échange de paroles consiste ici en tout et rien : blagues,  commentaires sur le contenu des écrans,  sur les événements et sur la vie ensemble ;  témoignages sur soi ; signes d’intérêt pour l’enfant, etc.

- Un adulte en charge officielle de  coach : par exemple, l’éducateur-référent dans une institution résidentielle. Il a les mêmes missions informelles que la catégorie précédente, mais aussi celle de définir avec l’enfant un projet de vie qui inclut quelques comportements souhaités et d’autres indésirables[17]. Il investit tout particulièrement le champ des valorisations. Il peut encore mener un premier niveau de réflexion sur les vécus, pensées et questions immédiates de l’enfant, et procéder à des entretiens « sur-le-champ » lors des crises.

- L’un ou l’autre spécialiste du psychisme affectif ou/et cognitif qui travaille en individuel ou en petit groupe. Il a largement les mêmes missions que les précédents, en tout cas pour penser avec l’enfant, puisque la décision concrète d’un projet est de la responsabilité du coach.

En institution résidentielle pour jeunes perturbés, une bonne formule me semble être que tous les jeunes aient la même obligation : par exemple, aller s’asseoir poliment 45 minutes par semaine face à un psy spécialiste de l’affectif.

Selon les besoins repérés chez chaque jeune et le degré d’accordage qui s’élabore, le spécialiste peut se centrer plus spécifiquement sur : les difficultés cognitives ; les questions et problèmes intimes ou relationnels vécus par l’enfant ; la recherche de son identité et des raisons d’être de certaines habitudes prises ; la proposition de nouvelles stratégies sociales et l’entraînement pour les utiliser.

A noter que l’évocation par l’enfant de son histoire de vie et des traumatismes qui l’ont émaillée peut être jugée comme intéressante par lui – histoire de mieux se comprendre ! – mais le psychothérapeute doit éviter plus que jamais de s’en servir pour essayer de dissuader son jeune vis-à-vis de recourir à ses passages à l’acte actuels. Non seulement ce projet procéderait-il d’un activisme simplificateur, mais surtout, l’enfant détesterait cette tentative de récupération et refermait son livre d’histoire à peine entr’ouvert !

 

B. Enjeux de la rencontre verbale

 

- En exprimant verbalement et sans vouloir donner de leçon ses idées sur la vie, sur ce qu’est l’humain, sur la gestion des relations quotidiennes, etc., l’adulte interlocuteur intrigue, stimule la curiosité de l’enfant, lui donne éventuellement envie « d’essayer autre chose » ;

- il s’agit d’interpeller l’enfant dans tout ce qu’il est et de persister dans cette position sans affrontement, ni réduction progressive au rapport de forces : continuer à parler avec lui de ses ressources estimées positives, de ses caractéristiques neutres, et de ses comportements estimés problématiques ;

- à propos de ces derniers, ne pas se centrer tout de suite sur le reproche et la répression. Essayer plutôt de comprendre avec l’enfant la raison d’être de tel comportement précis, en évoquant au besoin des facteurs comme la recherche de puissance ou de plaisir : après tout, ces réalités nous intéressent quasi tous, mais pas à n’importe quel prix. Peser avec lui le pour et le contre des bénéfices et des inconvénients rencontrés. Au rang des inconvénients, il y a peut-être des sanctions désagréables (s’il y est encore sensible) Le faire réfléchir, sans forcer sa liberté. Veut-il maintenir tel type de comportement ? Existe-t-il des alternatives plus sociables et aussi attractives ?

- Ce qui est important, c’est que la question de la désapprobation et de la sanction n’empoisonne pas tout de suite le dialogue, comme une épée de Damoclès brandie dans un contexte de lourdes émotions négatives : un temps pour comprendre et pour réfléchir à l’avenir, et un temps pour sanctionner si c’est inévitable et de surcroît, pas nécessairement géré par les mêmes personnes !

 

V. Les sanctions

 

L’espace va me manquer pour décrire en détails toutes les sanctions possibles, leurs raisons d’être et les processus de leur application. Je vous renvoie au livre déjà cité  La destructivité chez l’enfant et chez l’adolescent  p. 81-96. Je me limiterai à résumer que :

 

A. Types de sanctions

 

- L’indifférence par rapport à un certain nombre de transgressions mineures peut s’avérer payante ;

- des « timeouts » bien dosés peuvent aussi avoir une certaine efficacité ;

- quand on en a l’occasion, les sanctions positives appliquées avec discrétion et délicatesse sont plus efficaces que les négatives (reconnaître verbalement et même matériellement les progrès vers davantage de socialisation) ;

- il est important également d’identifier et de reconnaître les moments de « réparation de soi » où l’enfant s’efforce spontanément de démontrer qu’il peut produire du bon après s’être conduit de façon destructrice. L’on peut aussi s’efforcer de l’y sensibiliser et d’en provoquer l’issue ;

- s’il faut en passer par des sanctions pénibles à volonté dissuasive, demander du dédommagement matériel sous l’une ou l’autre forme et soutenir le travail de l’enfant qui y procède, c’est plus efficace que les « simples » punitions (privations de plaisir matériel) ;

- non à toute sanction qui fait peur, humilie, insulte, ou est de l’ordre du chantage ou de la privation affective ;

- l’exclusion (et la menace d’exclusion qui précède) n’a souvent comme fonction inavouée que de se passer la patate chaude d’une institution à l’autre. Elle ne devrait intervenir que rarement, lorsque par exemple l’enfant montre de façon persistante qu’il ne veut plus profiter du système éducatif et thérapeutique qui lui est proposé, ou encore lorsque son image sociale est définitivement et gravement compromise par des actes qu’il a posés.

 

B. Processus d’application

 

A mon sens, les petites sanctions positives ou négatives du quotidien relèvent de tout ce qui est en fonction d’éducation, selon des rites définis par les personnes et les groupes concernés. Pour les sanctions estimées importantes (qu’elles soient positives ou pénibles), il vaudrait mieux rendre compte à un chef qui décide : l’autorité ultime en quelque sorte, par exemple le directeur d’une institution (ou papa et maman ensemble, après qu’ils aient bien réfléchi ; même parfois quand ils sont séparés) Ceci ajoute de la solennité et garantit mieux que le dialogue avec l’enfant ne soit pas toujours dans la confusion « compréhension-évaluation-sanction ». La sanction est liée au degré de liberté de l’acte et à sa destructivité, et pas du tout – ou presque pas – aux motivations qui l’ont mis en œuvre.

 

 

Références bibliographiques :

 

M. Berger, (2011, 2e édition) Les séparations à but thérapeutique, Paris : Dunod.

Hayez, J.-Y. (2007, 2ème édition). La destructivité chez l’enfant et chez l’adolescent, Paris : Dunod.

Palacio-Espasa, F. (2000). Personnalité (troubles de), in Dictionnaire de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, sous la dir. de D. Houzel et coll., Paris : PUF, pp. 505-506.

Winnicott, D.W. (1974). De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris : Payot.

 

Mots-clé :

 

TROUBLE DE LA PERSONNALITE (ENFANT), personnalité de l’enfant, personnalité déviante (enfant), personnalité toute-puissante, psychopathie, délinquance, perversité, vécu d’exclusion, haine, paranoïa, personnalité paranoïaque.

 

si vous voulez en discuter avec moi

 

Pour télécharger en Word 2000 

 

 

Notes

 



[1] Dans ce texte, je me limiterai à parler des mineurs d’âge enfants et préadolescents, donc approximativement jusque douze ans révolus (fin de la première année de collège).

[2]  Psychiatre infanto juvénile, docteur en psychologie, professeur émérite à la Faculté de Médecine de l’Université Catholique de Louvain.

 Courriel : jyhayez@uclouvain.be Site Web : http://www.jeanyveshayez.net 

[3] « Suffisamment bien » ? J’affectionne cette expression de D.W. Winnicott, qui affirmait dès 1974 que la vraie bonne mère n’est jamais que celle qui est « suffisamment bonne » Qualification à extrapoler à bien des phénomènes humains. (D. W. Winnicott, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1974)

 

[4] F. Palacio-Espasa, Personnalité (troubles de), 505-506 in Dictionnaire de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent, sous la dir. de D. Houzel et coll., Paris, PUF, 2000

[5] Tiers social : c’est un jury populaire représentatif et représentant de la communauté « tout-venant » dans une culture et une situation donnés, et qui serait de bonne qualité : par exemple, 50 personnes au hasard, entre 15 et 75 ans, et exemptes de pathologie mentale lourde.

[6] Je ne vise donc pas l’exhaustivité. J’aurais pu élargir ma liste en parlant par exemple des personnalités évitantes, qui aménagent leurs nombreuses angoisses par l’hyperconformisme ou l’immobilisme, ou encore des personnalités passives,  chez les enfants ayant une mauvaise image de soi permanente. Par ailleurs, je n’ai pas vraiment rencontré chez l’enfant de personnalités narcissiques comme on le décrit chez les adolescents ou les adultes

[7] Vous trouverez des descriptions beaucoup plus détaillées dans mon livre Hayez J.-Y., La destructivité chez l’enfant et chez l’adolescent, 2007 2e éd., Paris Dunod. (pp. 171-196, 213-226 et 243-262)

[8] . Je ne trouve pas mieux que cette périphrase ; je refuse de parler de « personnalités perverses » car la confusion s’installerait alors facilement avec les perversions sexuelles, qui ne sont pas centrales ici.

 

[9] Orange mécanique, S. Kubrick, 1971 : le psychopathe à l’état pur, mieux décrit que dans le meilleur des traités de psychiatrie

[10]  De la même manière que l’exclusion sociale et la volonté de soumettre par anticipation des préadolescents « différents » (par la couleur de leur peau par exemple) entraînent régulièrement des protestations psychopathiques en groupe pendant l’adolescence.

 

[11]  Bien sûr, à la longue, sa mère était devenue désespérée et exaspérée par lui : à certains moments, dans son langage, « elle l’aurait bien tué » …

 

[12] Voir par ex., M. Berger, Les séparations à but thérapeutique, Paris, Dunod, 2e éd. 2011

[13]  La première réaction concrète de bon sens eût d’ailleurs été d’envisager une possible perte naturelle du portefeuille, aux pieds d’un pot de WC par exemple …

 

[14]  Les éventuelles punitions ne raboteront donc que les suppléments, pas le socle de base ! Si la vie quotidienne devient un pur épouvantail, on ne récolte que révolte haineuse…

[15]  Au sens psychanalytique du terme.

 

 

[16]  Partielle ? Ce ne saurait être plus, avec ces personnalités méfiantes, tricheuses, etc. .  Confiance partielle et en outre fragile, instable, car de vieux démons peuvent aller et venir au sein des idées de l’enfant et lui faire reprendre aujourd’hui ce qu’il a donné hier ! Attention plus que jamais à la vulnérabilité de l’adulte et à son découragement ! 

[17] Sans se mettre en contradiction toutefois avec ce que j’ai dit précédemment : Il ne faut pas planifier un changement global, mais parler d’une vie sociable qui requiert quelques petits changements concrets de ci-de là.