A l’écoute des enfants victimes d’abus sexuels

 

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Une interview de Jean-Yves Hayez, pédopsychiatre, à paraître prochainement dans une revue professionnelle de psychologie, en France.

Jean-Yves HAYEZ, voici bientôt trente ans que vous vous occupez d’enfants et d’adolescents victimes de sévices et plus particulièrement d’abus sexuels. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur la façon dont ils sont écoutés et pris en considération ?

Il existe une sinusoïde de l’Histoire en vertu de laquelle les enfants qui se plaignent sont successivement de plus en plus pris au sérieux, et après, considérés comme des fabulateurs et fauteurs de trouble, susceptibles de déstabiliser l’Ordre adulte en place.

Freud a vécu cet aller-retour de l’intérieur, lui qui a d’abord cru avec beaucoup d’émotion à la matérialité des révélations sexuelles de ses patients, puis qui, effrayé sans s’en rendre compte par l’ampleur qu’elles prenaient et par les conséquences concrètes qu’il aurait fallu en tirer, s’est mis à dénier cette matérialité et à faire de ces récits des fantasmes.

Et c’est ce qui nous arrive à nouveau ! Après que Kemp, Silvermann puis tant d’autres nous aient ouvert les yeux sur la réalité de la maltraitance physique dans les années 70, nous recommençons à douter ferme, même si cela se présente de façon insidieuse. Signe des temps, les séries télévisées populaires montrent de moins en moins d’enfants abusés qui ont peur de parler, et de plus en plus d’enfants suggestionnés par leur mère pour mentir.

Signe des temps : nombre d’intervenants courageux qui avaient voulu prendre le parti de l’enfant sont maintenant poursuivis par leur Ordre des médecins, insultés dans des jugements de Tribunaux, attaqués par des associations de pères dont chaque membre, of course, est un citoyen au-dessus de tout soupçon, etc.

Quant à la manière dont on traite l’enfant, c’est souvent pire : on prétend publiquement qu’on l’écoute mieux, en se référant à l’existence de techniques d’entretien contemporaines mieux au point … mais sur le fond, qu’en est-il ? On est loin de toujours prendre en considération sa parole, même si elle est mieux écoutée formellement parlant par une partie des interviewers qui ont fait des efforts de formation spécifique. Lorsque l’on n’a que sa relation verbale des faits pour « preuve », pour peu que les agents de la maltraitance persistent à nier et sont bien défendus et protégés, ce que l’enfant dit n’a souvent pas plus de poids que la maison de paille des trois petits cochons face au souffle du loup !

Ceci, c’est pour le fond ... Quant aux procédures, on presse souvent l’enfant comme un citron d’entretiens en expertises sans coordination ; les avocats utilisent la vidéo cassette avec l’enregistrement de ses déclarations, censée le protéger, pour le massacrer en se focalisant sur ses quelques failles, etc. Et si d’aventure il reste vaillant face à toutes ces tempêtes, on finit trop souvent par déclarer, pseudo-désolés et la main sur le cœur que, même si sa parole suggère une très forte probabilité des faits, il faut d’abord se référer à la sacro-sainte présomption d’innocence, qui exigerait des preuves irréfutables. Dernier acte de cette tragédie : nous sommes tous invités, lui le premier, à nous soumettre à la vérité judiciaire, même si celle-ci ne sait que trop bien qu’elle n’est pas toujours celle des faits. En résumé, quand il n’y a pas d’aveux ni de preuves matérielles, le match « Enfant-agresseur » que les campagnes de prévention annonçaient à celui-là gagné 6-0 en cinq secs, se termine avec le score 1-6 après trois ans d’un parcours éprouvant du combattant. Quelles situations rencontre-t-on dans la pratique ? Comment s’articulent chemins psychosociaux et judiciaires ?

Je distingue cinq chemins principaux de « prise en charge », dans l’acceptation large du terme. Ils existent, en Belgique comme en France, avec des répartitions proportionnelles un peu différentes en référence aux cultures et traditions sociales de chaque pays :

A. Le premier, et très probablement le plus fréquent, c’est le silence qui persiste. Au moment où l’abus a eu lieu, l’enfant se tait ; après, il continue à se taire de façon habituelle ; tout au plus certains sortent-ils occasionnellement du silence, par exemple dans l’anonymat d’un forum Internet ; là au moins ils ont confiance et cherchent un peu de solidarité et d’explications auprès de leurs pairs ; ou encore, longtemps après, d’autres se confient à leur partenaire sentimental enfin déniché. Des règlements de compte tardifs comme on en voit dans le film Festen (T. Vintenberg, 1996) sont beaucoup plus rares. Ce silence prolongé est le fait d’enfants résilients qui se débrouillent et cicatrisent tout seuls ; à leurs côtés, hélas, bien des enfants traumatisés restent trop effrayés ou trop mal dans leur peau pour jamais risquer de parler ; enfin, presque par définition, les enfants « allumés », c’est à dire chez qui l’abus a accéléré et amplifié leur propre pratique sexuelle, normale ou déviante, n’ont pas envie de dénoncer ce qu’ils considèrent comme positif : ils ne le font que si un jour on leur fait des reproches pour leur sexualité du moment et qu’ils se cherchent des excuses.

B. Il y a alors le petit groupe des familles qui règlent leurs problèmes toutes seules, sans aide externe. Elles le font surtout lorsque l’auteur de l’abus est un mineur, membre ou externe à la famille. Plus rarement, c’est un adulte qu’elles remettent vertement à sa place. Saluons au passage la résilience de ces familles, mais regrettons peut-être que les victimes ne trouvent pas toujours toute l’aide spécialisée que leur état nécessite.

C. Il y a ensuite les cas qui, après avoir été révélés, font l’objet d’une prise en charge psycho-médico-sociale exclusive. Ils sont probablement moins fréquents en France qu’en Belgique où +/- 25 % des prises en charge officielles se déroulent de la sorte.

Le succès de l’entreprise est variable : certaines s’effritent au fil du temps et la famille disparaît dans la nature ou plus exactement dans l’inertie des rendez-vous manqués et le fatras des rapports inutiles.

D’autres se soldent avec succès parce que, comme on l’espérait, tout le monde s’est montré raisonnablement réceptif à l’offre d’aide qui était faite.

Dans d’autres cas enfin, la résistance au travail proposé est telle que les intervenants psychosociaux demandent le complément d’aide spécifique des intervenants judiciaires. On rejoint alors les deux chemins suivants.

D. Il y a alors le groupe assez important de cas où l’ on signale les faits abusifs au système judiciaire pénal, alors qu’on n’a comme « preuve » que la seule révélation verbale faite par l’enfant ... voire une suspicion plus ou moins forte.

Ce signalement est fait tout de suite et spontanément, soit par l’entourage familial de l’enfant, soit par des intervenants médico-psycho-sociaux témoins de la problématique, dans le cadre de la culture du signalement très contraignante en France. D’autre de ces intervenants le font à un moment donné du chemin à l’amiable qui serait occupé à stagner ( pratique plutôt belge )

Néanmoins que l’on soit belge ou français et quelles que soient les nuances de la porte d’entrée, ce qui s’en suit est du même ordre :

1. Dans une minorité de ces cas, des aveux sont obtenus de l’abuseur, soit parce qu’il craque, soit parce qu’il ne peut pas nier le poids d’autres indices matériels quand même découverts progressivement. Alors, habituellement, les tribunaux pénaux le condamnent et le sanctionnent ; après quoi, il arrive qu’il soit bien aidé psychologiquement lors de son éventuel séjour carcéral ( mieux en France qu’en Belgique )

Néanmoins la prise en charge conjointe de la victime et de sa famille est plus aléatoire ; pour peu qu’une institution d’aide psychosociale existe - et ce n’est pas systématique ! - sa coopération avec le système pénal est trop souvent faible ou nulle, personne ne sortant vraiment de sa logique pour accorder beaucoup d’importance à l’autre ; quoique non indispensables, des épreuves traumatisantes attendent donc la victime ( répétition des interrogatoires ; confrontations directes des enfants, même jeunes, avec les suspects etc.) ; après condamnation, on ne prend pas bien en charge les actes de réparation destinés à la victime, etc ... En outre, la libération des détenus est parfois rapide et faite sans précaution pour la victime. Que de fois celle-ci ne se retrouve-t-elle pas au foyer avec un père non repenti et qui lui en veut, ou à croiser dans la rue le pédophile qui l’a abusé et qui l’effraie ou le nargue !

N.B. Et enfin, cerise sur le gâteau, il faudrait évoquer ces nombreux placements vite fait bien fait de l’enfant, voire de sa fratrie, qui lui tombent surtout dessus s’il est d’un milieu défavorisé, que sa famille à l’air brouillon et peu fiable, n’a pas de bons avocats pour la défendre et est entouré d’un bourdonnement d’agences sociales. Placements erratiques, quelle que soit la qualité humaine de nombreuses maisons d’enfants, sans grande logique ni pour l’indication d’arrivée, ni pour celle de départ, ni pour fixer les contacts en cours de route avec la famille. L’inverse est tout aussi erratique : maintien de l’enfant en famille alors que le serpent du livre de la jungle s’enroule autour de son corps et séduit son âme chaque soir.

2. Mais dans la majorité des cas, l’on ne demeurera définitivement qu’avec la seule parole de l’enfant dans le bagage des « preuves ».

Alors, ce qui s’en suit est encore pire : en face de celui-ci et de ceux qui le soutiennent, il y a un suspect dont la personnalité est souvent bien affirmée, qui sait qu’il joue sa peau ( perte d’image sociale et incarcération ), et qui a eu tout le temps de redonner une virginité à son ordinateur. Donc, il n’avoue pas ; et ses avocats, bien plus entraînés à ces problèmes en 2003 qu’en 1990, savent comment semer le doute. Dans ce contexte, la traumatisation secondaire à bas ou haut bruit peut vraiment devenir effrayante. Par exemple :

Inertie du déroulement du processus judiciaire ; c’est la routine habituelle, ici, et pas vraiment la recherche du flag !

Interrogatoires, examens physiques, expertises et contre-expertises multiples, dans une ambiance émotionnelle et avec une compétence technique des plus variables ; confrontations directes éprouvantes entre l’enfant et le suspect.

Absence des mesures de protection pendant l’instruction judiciaire et persistance des contacts enfant-abuseur ; non mise en action parallèle du Tribunal pour mineurs pourtant apte à veiller spécifiquement sur les dangers toujours présents.

Absence d’aide médico-psycho-sociale ou incoordination entre celle-ci et le système judiciaire. Si nous voulons être honnêtes, n’est-ce pas le pain quotidien des enfants de ce vaste sous-groupe ?

3. On peut faire les mêmes observations lorsque le signalement judiciaire est fait par un parent dans le cadre d’une séparation parentale.

Ici, selon les cas, le suspect est l’autre parent, son compagnon ou sa compagne ou un membre majeur ou mineur de la famille de l’ex.

Il n’est pas inutile de rappeler que, dans ces contextes où ce sont souvent des enfants très jeunes qui sont concernés, les études réalisées montrent que les faits sont avérés entre 30 et 70 % des fois. Pourtant, l’inertie pour investiguer est souvent plus importante que jamais : pense-t-on, sans rire, qu’un enfant de quatre ans pourra encore dire quelque chose de crédible à un expert ou à un policier huit mois après la première plainte déposée ?

Par ailleurs, les autorités pénales ne veillent pas toujours à faire suspendre contacts entre ceux-ci et leur possible abuseur pendant la durée de l’investigation judiciaire, ni même à demander l’aide du Tribunal pour mineurs. L’on touche même parfois au surréalisme : chaque sous-institution y allant superbement de sa logique propre, on voit des parents condamnés pour non-présentation d’enfants au suspect pendant le temps de l’instruction !

E. Reste alors le dernier groupe, pas très nombreux, où existent tout de suite des preuves matérielles aux côtés de la parole de l’enfant ( par exemple une jeune adolescente qui arrive en salle d’urgences après un viol ) Ce qui s’en suit correspond à ce qui a été décrit dans le chemin D1.

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