Chapitre

19

L'ÉVEIL

DE LA SEXUALITÉ

CHEZ L'ENFANT

Jean-Yves Hayez

Dans nos sociétés occidentales, les prémices de la vie sexuelle commencent à s'observer chez l'enfant vers l'âge de quatre ans. « Vie sexuelle » doit s'entendre au sens usuel du terme : intérêt pour les zones génitales du corps et comportements engageant sciemment celles-ci. Avant quatre ans, l'enfant peut toucher son sexe à l'occasion, l'agripper en cas de stress ou désigner le sexe d'autrui, mais il le fait par hasard ou dans le contexte d'une exploration générale des corps, sans intentionnalité plus ciblée. Cette vie sexuelle visible s'accompagne probablement très rapidement d'activités mentales ( élaboration d'images, idées, questions, théories, projets ... de nature sexuelle )

 

 

Page de droite :

C'est si bon, un bisou partagé entre deux amies, et même sur la bouche, comme les grands à la télé . . .

 

Plus l'enfant est jeune, plus sa vie sexuelle implique des parties du corps autres que le sexe, en référence à des processus et avec des objectifs identiques : intérêt pour la miction, la défécation, l'anus, la bouche, voire d'autres zones inattendues auxquelles il attribue les mêmes pouvoirs qu'à ses organes génitaux. Au fur et à mesure qu'il vieillit, et pour peu qu'il soit en bonne santé mentale, l'enfant désinvestit largement ces zones connexes d'intérêt [1] pour s'adonner principalement à la vie sexuelle liée à la génitalité. Nous n'en dirons pas davantage sur ces compagnons archaïques et transitoires de la vie génitale.

 

 

 

Pour ce fin observateur

des allées et venues de race humaine, la valeur n'attend pas le nombre des années.

 

Pourquoi des explorations sexuelles, voire des activités à connotation érotique, commencent-elles si tôt et s'amplifient-elles chez beaucoup, le plus souvent à l'insu des adultes [2] ? Le développement des organes et des fonctions du corps humain est habituellement très bien organisé el synchronisé. Une extraordinaire « intelligence de la vie » l'a prévu ainsi : les fonctions semblent s'activer au moment où elles deviennent utile à la progression de la vie de l'individu et de l'espèce, c'est-à-dire au plan biologique, à la transmission à la génération suivante du génome dont nous sommes dépositaires. « Logiquement », il devrait en être ainsi, plus que jamais, pour l'appareil sexuel, situé au coeur de ce processus de transmission. Eh bien non ! Il existe un hiatus temporel assez incroyable : l'enfant peut découvrir ses organes génitaux, jouer avec, voire les abîmer, ou plus fréquemment les habituer à des usages déviants par rapport à la logique de la vie ( la recherche, voire le culte du plaisir ) - il peut donc s'exercer à cela pendant des années avant d'acquérir la maturité physiologique pour procréer. En sachant que, même alors, il lui faudra souvent attendre davantage avant que sa culture d'appartenance l'y invite ou que son intelligence et ses valeurs lui conseillent de programmer son désir de procréer.

 

Un certain nombre de pédagogues affirment que ce décalage temporel permet à l'intéressé de mieux se « préparer », de mieux roder ses organes génitaux et de tâtonner dans les actes de rencontre de l'autre, jusqu'à trouver comment réussir « la totale » Pareille hypothèse téléolo­gique prête à sourire : ce n'est pas si compliqué pour une femelle de se laisser pénétrer par un mâle, tout de même ... et des centaines de jeux sexuels ou de masturbations préalables ne changent rien à l'angoisse ni aux maladresses de la première fois.

 

Et s'il n'existait pas de réponse rationnelle à la question ? Nous décrirons ci-dessous les facteurs biologiques, intrapsychiques et externes qui contribuent à l'éveil de la sexualité. Pour autant, leur énumération n'explique pas fondamentalement pourquoi la nature (ou l'Esprit) a mis si précocement à la disposition de l'enfant des parties si précieuses de son corps pour qu'il se livre dessus à toutes sortes d'expériences ...

 

FACTEURS D'ÉVEIL OU D'ENTRAVE

 

Nous allons aborder trois catégories de facteurs susceptibles soit de favoriser l'éveil de la sexualité, soit de l'entraver. Nous regroupons les premiers sous l'appellation « force endogène de la vie » La deuxième catégorie comporte les quelques instances intrapsychiques réalisant leurs objectifs spécifiques en se servant de l'activité sexuelle sans pour autant concourir aux finalités les plus fondamentales de celle-ci. Enfin, troi­sième facteur : les autres humains, témoins, commentateurs, répresseurs ou partenaires de l'éclosion et de la croissance de la sexualité infantile.

 

Nous aimons comparer le développement de la sexualité à celui d’un arbre fruitier dont le déploiement est assez imprévisible. Au-delà d’un symbole de fécondité, l'image nous plaît, parce que la complexité de l'organisation des branchages, leurs chemins tortueux, les branches maîtresses qui finissent par se dégager plus ou moins clairement rendent bien compte du développement multiforme de nos intérêts sexuels ; il finit par se constituer des chemins plus mûrs et plus forts, mais aussi une foison de " branches basses " » (Stoller, 1985) Eh bien, pour l'arbre-sexualité, les autres, c'est comme la chaleur du soleil ou le froid, la qua­lité de la terre et de l'eau nourricières ...

 

Enfin, l'être humain est doté d'intelligence et de liberté : ce sont ces instances ultimes qui le conduisent, dans la majorité des cas, à des choix réfléchis et à des décisions personnelles, en matière sexuelle comme dans bien d'autres domaines de la vie.

 

Il n'existe pas un moment précis d'éveil sexuel, limité à une séquence temporelle très brève, comme on le voit pour les premières productions de gamètes chez les jeunes adolescents. Cet éveil est progressif ; couvrant des zones variées à des vitesses variables, il est fait d'allers-retours entre chemins de traverse et obéissance à la « norme » sociale. Un enfant n'est pas identique à son voisin : si, pour la moyenne des petits Occidentaux, les premiers appétits sexuels se manifestent clairement vers quatre ans, ils apparaissent bien plus tard ou bien plus tôt chez d'autres.

 

Un peu arbitrairement, nous considérerons que l'éveil se termine vers la fin de la quinzième année. Pendant la seconde phase de l'adolescence, approximativement à partir de seize ans, le jeune est en mesure d’assumer pleinement le lien amoureux auquel il aspire depuis longtemps, et de vivre sa vie sexuelle et affective avec « son copain » ou « sa copine » Est-ce à dire que cette vie sexuelle puis celle de l'adulte se figent ensuite dans l'immobilisme ? Certainement pas !

 

La force endogène de la vie

 

Nous nous devons de commencer par ce facteur fondamental d’activation de nos vies biologiques et intrapsychiques, même si sa nature, sa composition et les principes de son fonctionnement restent passablement mystérieux ! A vouloir trop l'expliquer, on tombe vite dans le jargon du Médecin malgré lui de Molière. Par ailleurs, d'autres contributeurs à cet ouvrage ont travaillé bien plus profondément que nous à mieux l'identifier et le comprendre : on trouvera donc auprès d'eux davantage de réponses pertinentes.

 

Nous nous limiterons à constater deux choses. D'une part, le phénotype de l'enfant en bonne santé se déploie progressivement. L'arrivée à maturité de ce phénotype amènera tôt ou tard le plus grand nombre à s'assurer une descendance, c'est-à-dire à participer à la continuation de l'aventure génétique ainsi qu'aux joies de la relation et de la transmission spirituelles. Nous verrons dans les pages suivantes que la présence et les attitudes des autres humains contribuent jusqu'à un certain point à l'épanouissement ou à l'étiolement du développement sexuel. Ainsi, par exemple, l'adolescent ou le jeune adulte autiste ne connaît pas de vraie vie sexuelle — hormis quelques masturbations erratiques —, vraisemblablement parce qu'il est incapable de « capter l'autre » dans sa globalité et d'entrer en relation avec lui.

 

D'autre part, le déploiement de notre être, c'est celui d'un corps, mais aussi d'un « monde intrapsychique » ( pensées, projets, intelligence, valeurs, exercice de la liberté, etc. ) Certaines réalités en nous sont d'ailleurs mixtes, corporelles et psychiques ( les affects, les pulsions, les thèses ... ) Une question fondamentale est de savoir si notre déploiement psychique est entièrement subordonné à notre cerveau et à d'autres signaux qui viennent de notre corps, ou s'il existe une subordination partielle à la matière cérébrale et une dimension de transcendance de l'Esprit. La seconde hypothèse renvoie in fine au surnaturel et à l'exis­tence de l'entité que nous appelons Dieu. Cette question essentielle ne sera évidemment pas discutée ni tranchée dans ce chapitre. Toutes les considérations qui suivent sont basées sur des descriptions et des hypothèses scientifiques ; nous sommes convaincus qu'elles sont acceptables par tous les lecteurs, quelles que soient leurs croyances sur la nature la plus profonde de l'homme.

 

Les facteurs intrapsychiques d'éveil

 

Satisfaire sa curiosité

 

La curiosité constitue une disposition fondamentale du psychisme humain : l'enfant observe, lit, pose des questions, puis réfléchit pour grappiller, élaborer, engranger le savoir de l'humanité et le faire évoluer. Il expérimente et, de façon dialectique, élabore des théories ( synthèse de son « savoir » et de spéculations pour réduire les lacunes restantes ), qu'il met ensuite à l'épreuve sur le terrain via de nouvelles observations et de nouvelles expériences. Plus il grandit et plus il procède à un travail « inter­juges », comparant ses idées avec celles de ses copains et copines.

 

Appliqués à la sexualité, les objectifs de sa curiosité varient au cours du développement (Plummer, 1991) Schématiquement :

 

·    entre trois ans et demi et cinq ou six ans l'intéressent le comment et le pourquoi de la constitution sexuée de son corps et de celui de l'autre sexe,  enfants et adultes confondus, ainsi que la saga des bébés. Cette quête est liée non seulement aux lacunes de ses connaissances, à com­bler pour devenir « grand », mais également à des angoisses parfois très fortes : permanence ou non de ses organes génitaux, possibles transfor­mations de son corps, risques posés par l'arrivée d'un autre enfant ( ne chasse-t-il pas ceux qui étaient là avant ?), nature des bruits bizarres parfois surpris dans la chambre des adultes la nuit, etc. ;

 

·    entre sept et dix ans s'installe une curiosité concrète, scientifique, portant sur le fonctionnement du sexe, avec des discussions et des expériences de groupe ( groupe le plus souvent homosexué ), un mépris pour l’autre sexe et des défis pour l'approcher. Il arrive que ces expériences prennent des formes très rudes, l'objectif étant d'en avoir vraiment coeur net : ainsi la mise d'un zizi en bouche dans les toilettes d'une école primaire n'a-t-elle souvent rien à voir avec une fellation érotique, ni avec un vrai abus sexuel, même si le cobaye est un peu pressé par les autres de s'exécuter … ;

 

• à la préadolescence ( onze ou douze ans ) et lors de la première adolescence, les questions deviennent : comment est faite la cour sexuelle des grands ? Comment se donner du plaisir, tout seul, à deux ou en petit groupe ? Premières plongées dans le monde de l'érotisme et des activités sexuelles « sérieuses » et partagées. L'adolescent plus âgé s'essaie à des manières variées de se masturber, puis de « le faire » La psychologie et la réactivité affective et sexuelle de l'autre sexe [3]  l'intriguent également beaucoup : c'est qu'il s'agit d'être un amoureux et un amant compétent …  et au moins autant de se faire apprécier et aimer !

 

Imiter les aînés

 

Tout comme ils jouent à la poupée ou à la guerre, les enfants, surtout jeunes, s'engagent parfois dans des jeux de rôle sexuels et tentent de reproduire ce qu'ils croient que font les adultes : « Tu es le papa et moi la maman ... Tu te couches sur moi » ; et, s'ils sont surpris : « On ne fait rien de mal, on joue !  » Ici également peuvent prendre leur source les mises en bouche déjà évoquées, qui n'ont rien à voir avec un érotisme « lewinskyen » !

 

L'enfant qui va bien a envie de devenir grand en faisant sien le comportement de ses modèles aînés. Dans le champ social, ce sont surtout les préadolescents et les adolescents qui s'identifient à des aînés accessibles et à la sexualité apparemment très libre. Si le père fait l'amour sur la place publique ( celle des écrans ), les plus délurés de ses fils, pour se sentir grands, passeront aussi précocement à l'action.

 

S'affirmer

 

L'enfant aime affirmer la puissance de la vie en lui : s'intéresser au sexe, c'est ne plus croire au père Noël ; c'est vivre pour soi et montrer que l'on est devenu grand, que l'on a reconnu les vibrations de la force sexuelle en soi et le sex-appeal des autres.

 

Dès le banal « jeu du docteur », ne règne-t-il pas implicitement une affirmation de pouvoir et de savoir, en apparence sociable et altruiste, face à un patient manipulé comme un bébé ?

 

Une surenchère de prétendues compétences est souvent de mise dans les groupes de pairs : c'est à qui dira le plus gros mot, racontera la blague la plus salace, même sans y comprendre grand-chose, ou se vantera de l'exploit le plus sulfureux. Les défis sont nombreux : « T'oserais pas lui mettre un doigt … »

 

On peut aussi ranger ici les comportements d'initiation, à la demande de l'ignorant ou sur proposition de l'initiateur. Ils peuvent être sains ou vicieux, selon l'intention de l'initiateur vis-à-vis de l'initié : le hisser vers le monde des grands ou le salir. Ajoutons à cela les comportements « dominants-normaux » où l'enfant prend l'initiative d'inviter à une acti­vité sexuelle, en propose le scénario, insiste si son partenaire potentiel se montre réticent, mais sans violence ni tromperie.

 

Défier et transgresser

 

Il arrive souvent que l'enfant transgresse les règles pour le plaisir de se sentir fort. Conscient des interdits que les adultes installent autour de son expansion sexuelle (« Tu es encore trop petit pour ... »), le voici qui monte au créneau. Puisque c'est interdit, il va montrer qu'il ose le faire, avec excitation et un zeste d'angoisse ( prescience du risque et de la rétorsion possible ), voire de culpabilité (« Braver l'interdit me fait plaisir et me rend coupable à la fois »)

 

Chez les enfants qui vont bien, ces défis portent généralement sur des règles mineures ou sur celles qu'ils vivent eux-mêmes comme abusives. Habituellement, ils restent guidés de l'intérieur par le désir de respecter les lois humaines universelles qui interdisent la destruction d'autrui ou encore l'étouffement de soi et de l'autre dans l'inceste et ses équivalents ( sexualité intergénérationnelle )

 

Le désir de défier peut néanmoins relever de la pathologie, comme chez certains enfants très opposants ou très « négativistes » Les premiers peuvent s'engager dans une sexualité sans retenue. Les seconds peuvent s'abîmer dans des activités dégradantes, solitaires ou non.

 

Exercer son pouvoir de séduction

 

L'enfant qui va bien pense qu'il a du charme, voire, au fur et à mesure qu'il grandit, un pouvoir de séduction sexuelle au sens strict du terme, et il a envie de les expérimenter sur un public autorisé.

 

De façon générale, toute proposition d'activité sexuelle partagée peut en partie exprimer de la fierté : fierté de se sentir beau, bien doté, attirant ; fierté de posséder un savoir et une compétence techniques ; fierté à l'idée de faire du bien à l'autre, etc. En retour, l'activité sexuelle consommée, chaque fois que l'enfant la vit comme réussie, peut encore accroître son estime de soi.

 

Camaraderie, amitié et amour [4]

 

Parce qu'il aime, l'enfant a parfois envie de partager du sexe avec un élu de son cœur ; le fait qu'il le choisisse, lui plutôt qu'un étranger, est d'ailleurs un indicateur de santé sexuelle.

 

Le jeu sexuel partagé entre copains ou copines est la forme la plus courante de ce comportement. De « joyeuses paires » ou de petits groupes en quête d'affirmation de leur soi sexuel poussent à la créativité imper­tinente.

 

Et avec le (la) meilleur(e) ami(e) ? La réponse est variable. Beaucoup de vraies amitiés sont chastes et prudes. Parfois, le partage de l'intimité des corps sera plus présent, sans toutefois que l'on se touche. Deux amis aimeront se mettre nus et s'observer discrètement à l'occasion d'un bain, d'un déshabillage, histoire de se signifier sans mots qu'ils partagent beaucoup d'intimité ! Dans une minorité de cas, néanmoins, après des manoeuvres d'approche hésitantes, des amis peuvent s'engager dans une activité sexuelle claire et nette.

 

 

Je l'aime, je l'ai déjà dans la peau, et vous n'avez rien à nous dire, on a le droit de faire ce qu’on veut !

 

Quant aux adolescents, la majo­rité d'entre eux sont envahis tôt ou tard par l'idée de donner de l'amour à un(e) élu(e) du même groupe d'âge, d'en recevoir de lui (d'elle), et, à un moment variable de cet éveil amou­reux, de « faire l'amour » avec l'être aimé — l'expression prend ici tout son poids ! Pour beaucoup, cela ne va pas sans angoisse ni manque de confiance transitoires en soi.

 

La quête du plaisir physique

 

Chez l'enfant jeune et en bonne santé émotionnelle, le plaisir éro­tique ressenti localement via l'acti­vation des organes génitaux demeure modeste. Ce n'est donc pas prioritai­rement pour le retrouver qu'il persé­vère dans ses activités sexuelles.

 

Une petite minorité se révèle néanmoins hyperexcitable (très) précocement. Ceux-là se feront remarquer de tous par leur manque de retenue sexuelle ou vivront une aventure secrète de longue durée, par exemple avec un frère ou une soeur plus âgé(e), un adolescent, voire un adulte. Des années plus tard, les mêmes en feront état dans le cadre d'un forum sur Internet, souvent sans exprimer de regrets. Cette hyperréactivité sexuelle semble innée pour quelques-uns ; plus souvent, elle est liée à une ambiance très laxiste à la maison et/ou à des expériences précises d'initiation « douce », érogène et répétée émanant d'aînés ou d'adultes.

 

A la préadolescence, sous le jeu conjugué des transformations pubertaires et de l'accroissement de la fantasmatique érotique, le plaisir physique local s'amplifie. Le jeune a donc envie de le reproduire, et la recherche de plaisir devient un déterminant de plus en plus important de l'activité sexuelle. Par ailleurs, il n'est pas impossible que, par rétroac­tion, la fonction crée l'organe : la pratique intensive pourrait ainsi avoir un effet amplificateur sur la vascularisation, l'innervation locale et l'ex­citabilité physiologique.

 

Angoisse ou culpabilité relatives à la sexualité

 

Une partie des vécus d'angoisse ou de culpabilité opérant chez l'en­fant trouvent leur origine dans des préoccupations ou des événements sexuels. Paradoxalement, ce sont pourtant ces mêmes pratiques sexuelles qu'il va reproduire pour tenter de s'apaiser (Clerget, 2001)  !

 

Par exemple, chez les petits, jusque vers sept ans, l'imagination, qui vise à pallier l'ignorance, engendre parfois des « explications » plutôt menaçantes. « Le zizi des garçons peut tomber, surtout quand on joue avec ... C'est peut-être ce qui est arrivé aux filles qui en ont eu un avant ...  » Et le petit d'opérer des vérifications sur son corps, sur celui d'enfants proches, voire d'enfants au statut plus faible qui ne lui résistent pas.

 

Autre exemple : l'enfant agressé sexuellement dans une ambiance de peur, ou confronté à une forme effrayante de sexualité — comme de la pornographie hard vue trop précocement —, peut se libérer de son trauma psychique par une activité sexuelle compulsive, brutale, au cours de laquelle il retourne la situation et reprend le pouvoir en molestant à son tour un plus faible.

 

De même, des enfants extrêmement culpabilisés à propos de leur sexualité naissante peuvent être traumatisés, eux aussi, mais d'une autre manière, intérieure (névrotisation de la sexualité) Ils peuvent se livrer aux décharges brutales qui viennent d'être évoquées ou vérifier compul­sivement leur intégrité sexuelle ( par exemple à travers des masturba­tions répétées et parfois impossibles à dissimuler )

 

Le pouvoir consolateur du sexe

 

Lors des petits chagrins qui émaillent sa vie, l'enfant peut recourir à la masturbation comme à une sucette consolatrice. Elle se pratique alors sans rêveries, pour le simple bien-être physique qu'elle procure, ou s'accompagne de fantasmes de plénitude ou d'amour parfait. Certains hommes adultes ne vont-ils pas « voir les filles » dans la même pers­pective : plaisir-nirvana, retour à la plénitude des débuts, et un peu de consolation dispensée par la putain-maman ?

 

Le lien entre un vécu de frustration ou d'humiliation et l'utilisation de la sexualité à titre compensatoire existe lui aussi à tous les âges de la vie. Hélas, il arrive alors que l'on abuse d'un plus faible, voire que l'on viole, pour se venger des humiliations infligées par autrui ...

 

L'identité sexuée

 

L'identité sexuée que l'enfant vit et exprime, c'est sa conviction d'ap­partenir à un genre, masculin ou féminin, en adoptant les attitudes et les comportements que, au terme de sa réflexion personnelle, il lui attribue. De facto, il y intègre le plus souvent nombre de caractères véhiculés par sa culture d'appartenance [5]. Il serait spéculatif ensuite d'affirmer qu'il existe un masculin et un féminin innés que la culture aurait saisis au vol en les habillant d'applications somme toute secondaires (Chiland, 1995a)

 

Chez la majorité des enfants, l'identité sexuée est conforme au sexe biologique. Il est plus rare qu'elle soit « croisée » : ici, un garçon ( au plan génétique et biologique ) peut détester son sexe physique, désirer être une fille et se conduire précocement comme il croit que les filles se con­duisent ; on a affaire alors à un trouble de l'identité sexuée (Green, 1994) Dans les cas les plus prononcés, il s'agit de transsexualisme : l'enfant affirme savoir qu'il est de l'autre sexe, que c'est là sa vraie essence et que la vie s'est trompée en lui donnant son corps sexué actuel.

 

Autour de cinq ou six ans, quelques enfants rêvent même transitoi­rement de posséder les deux sexes : sans détester le leur, ils envient les attributs physiques ou culturels de l'autre. Heureusement, en vieillissant, la sagesse finit le plus souvent par leur faire accepter leur sexuation spé­cifique. Cette « sagesse » peut prendre une forme plus subtile lorsqu'ils adoptent quelques attributs culturellement dédiés à l'autre sexe : c'est le cas de bien des filles dites « garçons manqués », ou de garçons repérés comme « un rien » doux et efféminés.

 

L'identité sexuée et ses éventuels troubles interviennent davantage dans la formalisation de la sexualité de l'enfant que pour accélérer ou retarder son éveil (Chiland, 1995b) Nous n'en dirons pas davantage car, lorsque les troubles sont avérés ( par exemple lorsque l'enfant va jusqu'à agresser ses propres organes génitaux ), il en résulte des comportements problématiques qui relèvent de l'aide spécialisée.

 

L'influence des autres humains

 

Il s'agit là d'un facteur d'influence fondamental. L'enfant s'imprègne de la manière d'être spontanée de l'autre, surtout lorsque celui-ci est plus âgé, proche affectivement et accessible à l'observation. Cet autre est alors susceptible de constituer un modèle de référence. Les personnes les plus concernées ici sont donc les parents et quelques aînés que l'enfant peut investir très fort. Bien sûr, l'enfant n'est pas le témoin habituel de la vie sexuelle de ces adultes ; il doit donc trouver tout seul ou avec l'aide de ses pairs quelle forme prendra son propre itinéraire sexuel. Mais il est témoin de bien des « corollaires » et « accompagnements » de cette vie sexuelle stricto sensu. Comment les adultes, et surtout ses parents, manient-ils leurs sentiments d'amour et d'amitié ? Quelle place accordent-ils au plaisir ? Quel équilibre trouvent-ils entre plaisir et travail ? Comment gèrent-ils la relation avec leur partenaire : dominer, négocier, se laisser faire ? C'est cette spontanéité que l'enfant observe et qui le « marque », au sens le plus fort du terme.

                                                                                                                    

Nous distinguerons schématiquement trois catégories d'êtres humains gravitant autour de l'enfant :

 

• les parents, ceux qui en tiennent lieu et celles et ceux, le plus souvent adultes, qui ont une responsabilité éducative forte et directe ( par exemple les enseignants )  ;

 

• les pairs, celles et ceux qui appartiennent à la même génération que l'enfant, notamment ses camarades, amis, voire celui ou celle qu'il aime d'amour ;

 

• la société dans son ensemble, personne morale qui marque l'enfant par son organisation, ses rites, sa culture, ses lois, etc.

 

Tous ces humains sont susceptibles d'influencer le devenir sexuel de l'enfant à partir de leur témoignage de vie et à partir de leurs attitudes volontairement éducatives. En outre, quelques-uns sont investis par lui comme objets de désir ou de répulsion sexuelle.

 

Plus radicalement, les autres ne se contentent pas d'influencer l'enfant de l'extérieur. Ils constituent dans sa mémoire consciente ou inconsciente comme un album de photos mouvant, exerçant un pouvoir constant sur ses réflexions, questions, projets et décisions. En quelque sorte, les autres habitent en lui de façon continue, même lorsqu'ils ne sont pas présents en chair et en os. Ils n'arrêtent pas de lui parler pour lui faire des suggestions internes plus ou moins contraignantes. Pour autant, sa liberté ne vole pas en éclats.

 

Dans le cadre limité de ce chapitre, nous nous contenterons de détailler les principales fonctions via lesquelles les autres mobilisent la vie sexuelle de l'enfant à partir de leur extériorité.

 

Eveiller l'enfant

 

Ici, le rôle des parents pendant les premières années de la vie est fon­dateur (++++) [6]. A travers leurs gestes et leurs paroles de tendresse, leurs sourires, la douceur de leur maternage, ils donnent non seulement du plaisir immédiat au bébé, mais, implicitement, ils reconnaissent aussi la valeur de tous ces petits investissements corporels et apprennent donc à l'enfant comment aimer son corps et se faire du bien. Et c'est tout le corps qu'ils parcourent : la tête, la bouche, les membres, le derrière et les parties génitales, sans donner à ces dernières ni plus ni moins d'impor­tance qu'au reste. Ils se réjouissent aussi lorsque le bébé joue tout seul avec son corps — « Comme c'est mignon, ses orteils qu'il suce ... » —, tout comme de le voir se concentrer et faire ses premiers efforts volontaires pour déféquer ... Bref, lorsque l'ambiance est positive, ils contribuent puissamment à installer la sensualité de l'enfant.

 

Plus tard, lorsque celui-ci atteint l'âge de quatre, cinq ans, leurs atti­tudes doivent se transformer : l'enfant plus âgé s'aventure seul dans la vie sociale et ne cherche plus chez ses parents les sources uniques ni même principales de tendresse physique. A ceux-ci alors de donner les coups de pouce qui confirment ce premier envol : remplacement d'une bonne partie de la tendresse physique par une autre dimension de leur sollici­tude, davantage spirituelle — on dit à l'enfant qu'on est fier de lui au lieu de le faire sauter sur ses genoux ! —, encouragements pour qu'il se lie à de vrai(e)s ami(e)s de son âge, etc.

 

Une minorité de parents rate en tout ou en partie ce mouvement de « cajoler-lâcher », et ce pour différentes raisons. En référence à leur histoire de vie, certains sont incapables de traiter les zones génitales du tout-petit avec le même naturel que le reste de son corps. Ils les ignorent ou tournent autour avec gêne et culpabilité. Par la suite, ils figureront parmi les plus farouches répresseurs de la sexualité infantile naissante. C'est très précocement qu'ils peuvent introduire chez leur tout-petit l'idée d'un mystère insécurisant et peut-être mauvais autour de cette partie du corps.

 

D'autres parents, parce qu'ils sont déprimés, non disponibles ou qu'ils n'aiment pas l'enfant, échouent à créer cet éveil de la sensualité et de l'amour de soi. Leur enfant alors n'habite pas vraiment un corps « proche » et « amical », mais plutôt un inconnu plus ou moins glacé ; sa sexualité est contrôlée, liée à quelques besoins physiques irréguliers ; elle est peu à même de s'épanouir et de s'intégrer à son affectivité.

 

D'autres parents enfin ne parviennent pas à faire évoluer leurs pre­miers échanges sensuels : certains enfants acceptent alors d'être consi­dérés comme les objets-peluches de leurs parents et se montrent peu aptes à développer une sexualité génitale conquérante.

 

Dans ce premier champ, les pairs jouent souvent un rôle complé­mentaire plus modeste (++) : quand ils aiment bien un(e) camarade ou un(e) ami(e), ils apprécient aussi son corps et comparent ses mérites aux mérites du leur. Dans ce cas, des gestes de tendresse physique discrète et quelques explorations sexuelles occasionnelles ne leur déplaisent pas. L'enfant peut donc recevoir des renforçants positifs d'un camarade. Mais s'il présente quelque défaut physique ou, pis encore, s'il manque de confiance en soi et ne sait pas se vendre sur le marché des autres, bonjour les dégâts : le groupe des pairs peut se montrer cruel, pointer les failles et contribuer à créer la honte d'avoir un corps tel qu'il est, et cela inclut ses parties sexuelles.

 

 

 
Eveil spontané ou éducation?

 

Peut-on laisser à l'enfant et à l'adolescent la libre découverte et le libre usage de leur sexua­lité ? Posée ainsi, la question n'a pratiquement pas de sens : même en dehors de toute intervention éducative volontariste, l'enfant et l'adolescent s'imprègnent toujours quelque peu de la façon dont nous, les ascendants, nous menons nos vies. Une partie assez conséquente de la transmission spirituelle s'effectue spontané­ment, à partir du « témoignage » de vie qu'ils observent et sur­prennent.

 

Néanmoins, vouloir éduquer a du sens, même si, par le processus éducatif, nous visons immanqua­blement à inscrire l'enfant dans des modèles familiaux, sociaux, culturels bien précis et pourtant non immuables ( pour plus de détails, voir Hayez, 2004) Les quelques expériences du type « libres enfants de Summerhill » où, au nom de l'idéologie, aucune éducation n'a été transmise, ont abouti à de vraies catastrophes. Evidemment, le corpus d'idées à transmettre doit être en perma­nence évalué et questionné : les sociétés et les cultures évoluent, et il est nécessaire que les abus de pouvoir soient reconnus et corrigés.

 

Cela dit, il nous semble que des valeurs fondamentales gravitent autour de l'exercice de la sexualité et doivent pouvoir être transmises à l'enfant, accompagnées de règles exigeantes. Nous pensons notamment à ces quelques principes susceptibles de s'appliquer à tous les âges de la vie :

 

● l'exercice de la sexualité ne doit pas faire souffrir autrui ( pas de violence sexuelle, pas d'égocen­trisme forcené où l'autre n'est qu'objet de jouissance, sans la moindre considération pour ses sentiments ) ;

 

● chacun doit respecter les frontières transgénérationnelles et pratiquer sa sexualité de façon discrète ( même les partouzeurs et les spectateurs de live-shows se retirent pour pratiquer dans des endroits clos, à l'abri des regards étrangers ... ) ;

 

● la modération sexuelle a du sens : les groupes qui ne vivent que pour la sexualité-plaisir ne construisent pas de civilisations !

 

● à nos yeux, la finalité biologique de la sexualité (la transmission génétique) doit continuer d'être promue par la communauté. Si aucune obligation ne saurait peser sur les individus, personne n'a le droit de s'opposer à ce principe d'une transmission responsable de la vie autour de lui.

 

 

Quant à la société, son rôle dans ce premier champ est également d'appoint (+). Si elle vante l'attractivité physique et les plaisirs du corps, son influence se révèle plus forte chez l'adolescent que chez l'enfant et ne l'amène pas toujours à aimer son corps tel qu'il est ( voir par exemple l'idéalisation de la maigreur qui pousse un certain nombre de jeunes filles à l'anorexie ) Par ailleurs, la société de consommation est une source intarissable d'excitations sexuelles en proposant des stimuli très variés qui mettent l'accent sur le plaisir physique. Là encore, les préadolescents et les ados y sont davantage sensibles que les plus jeunes.

 

 

C'est d'abord tout seul que Tim se fait une religion, en « matant », mine de rien ... Puis il partagera avec les copains. Et si d'aventure il se caresse le sexe ce soir, ça alimentera d'agréables fantasmes.

 

Informer sans choquer

 

L'information n'est pas la fonction que les parents gèrent le mieux (+-) Constatation qui peut les choquer compte tenu du souhait qu'ils affichent habituellement de parler clairement à l'enfant de sexualité sans le culpabiliser, et de la montagne d'informations écrites ou orales qui existent sur la question. Néanmoins, le résultat demeure souvent ambigu et décevant. Si les parents contemporains entrent davantage dans les explications que ne le faisaient leurs prédécesseurs, celles-ci font la part belle au biologique. Ces parents peuvent ajouter qu'un jour, quand les enfants seront grands, leur sexualité sera une bonne chose et qu'elle gagnera à se lier à l'amour. Par les temps qui courent, ils parlent même des dangers inhérents au sexe — les pédophiles pour les petits et le risque de contracter de vilaines maladies si les garçons ne se couvrent pas bien pour les ados !

 

Persistent néanmoins de nombreuses zones d'ombre : il demeure rare que les parents, en réponse aux interrogations les plus profondes de l'enfant, témoignent de leur expérience en lui faisant part de leur itinéraire par rapport à la sexualité, du sens qu'ils lui prêtent, mais aussi de leurs propres questions et incertitudes. Il est tout aussi rare qu'ils reconnaissent l'existence de la sexualité telle qu'elle se construit dans l'« aujourd'hui » de leur enfant et qu'ils fassent des commentaires nuancés à son propos. Et, s'ils tombent sur un exercice pratique, il s'ensuivra souvent un cer­tain bouleversement émotionnel ainsi qu'une répression sans trop de nuances — nous en reparlerons plus loin. Lacunes et double message caractérisent donc leurs informations !

 

Les informations les plus pertinentes, l'enfant les obtient tout seul, par le biais de sa curiosité et de son esprit scientifique (++) Non sans passer par des moments d'angoisse quant à ses droits ou à la norma­lité de ses organes et de ses pratiques, avec parfois l'idée archaïque qu'il pourrait bien avoir abîmé ses parties génitales en les utilisant comme il le fait déjà — le feu que Prométhée a dérobé au monde des dieux ne lui a-t-il pas valu d'être martyrisé pour l'éternité ?

 

Il existe encore une source d'informations de grande valeur, ce sont les pairs (+++), les autres semblables à soi, qui marchent sur le même chemin de découvertes progressives, d'angoisses et d'incertitudes. C'est donc dans les cours de récréation des écoles et des collèges ou dans des cabanes plus ou moins dissimulées que se fait la véritable éducation sexuelle, via le partage d'un savoir qui se conquiert progressivement — non sans erreurs ! — et des expérimentations en commun en tout genre. Chez les ados, les forums sur Internet viennent compléter ces moments de réflexion scientifico-érotique : en parcourant les discussions consa­crées à la sexualité sur les sites Web qui leur sont familiers [7], nous avons toujours été frappé de constater, au-delà de leur langage cru évoquant des pratiques soi-disant libres et variées, combien ils étaient avides de s'informer mutuellement, de se soutenir les uns les autres par le partage de leurs expériences et de leurs incertitudes. Et surpris encore de noter qu'ils échangent non seulement des informations concrètes, mais aussi des questions et des convictions sur le sens de la sexualité : la valeur « partage » ( partage du plaisir et de l'affectivité ) y est toujours puissam­ment présente.

 

C'est également en observant et en écoutant le monde social que l'en­fant ramasse à la pelle des compléments d'information sur la sexualité (+) Hélas, le paradigme des connaissances engrangées grâce aux médias reste l'image de Bill Clinton et Monica Lewinsky — le plus grand des pères sociaux s'investissant dans une pure affaire de sexe physique et commençant par la nier comme un gamin pris en faute. Le message de la société de consommation est majoritairement : vive le sexe physique, le sexe acheté ou consommé, en respectant un minimum d'interdits — pas de violence avérée sur autrui, pas de pédophilie, mais à part cela : « You like it, just do it. » ...

 

Encouragements, tolérance ou répression

 

Beaucoup de parents restent spontanément plus répressifs qu'ils ne croient l'être : ils découragent la curiosité de l'enfant en répondant à ses questions les plus embarrassantes par des idées générales ou par le silence ; notamment, il n'existe guère de communication sur la nature et le sens de la sexualité d'aujourd'hui. Ils s'opposent à ce que, au-delà de ses quatre, cinq ans, l'enfant s'exhibe nu [8], manipule ses organes sexuels en public ou s'inté­resse de trop près aux leurs dans la salle de bains — interdiction non inutile au demeurant, qui encourage l'enfant à développer pudeur et discrétion.

 

Et s'ils surprennent un exercice pratique ? Quelques parents « bran­chés » s'excuseront et refermeront doucement la porte derrière laquelle officie un jeune masturbateur inattentif aux serrures ; dans les heures qui suivent, il leur arrivera même de commenter la scène, un peu gênés, avouant qu'ils l'ont fait aussi ... Mais plus nombreux sont les parents qui profèrent l'interdiction de continuer, tout en exprimant des émotions plutôt négatives. C'est presque la règle lorsque l'activité sexuelle n'est pas solitaire : les joyeux lurons se font alors tancer, dans un contexte de plus ou moins grande dramatisation.

 

Bien sûr, des répressions sévères, effrayantes, culpabilisantes et sou­vent injustes nuisent à l'épanouissement de l'enfant ( il s'agit là encore d'une névrotisation de la sexualité ) Néanmoins, la répression peut être plus « douce » et ne porter que sur la continuation de l'acte, sans éva­luation morale. A certains moments, les parents peuvent aussi fermer les yeux sur l'exercice débutant de la sexualité, en partie parce qu'ils veulent faire coïncider la théorie et leurs attitudes concrètes, en partie parce qu'ils pensent que la sexualité de leurs enfants ne les regarde pas, pour autant qu'elle ne se manifeste pas par des signes préoccupants (Werbrouck, 2001)

 

Cette ambiance où alternent répression modérée et tolérance est pro­bablement la plus intéressante pour le développement sexuel de l'enfant (++) : elle l'incite à mélanger des moments d'obéissance et d'autres de défi. N'est-il pas bon qu'il en soit ainsi ? On ne « donne » pas à l'enfant le droit ni les moyens de sa sexualité, pas plus qu'on ne lui « donne » l'in­dépendance. La sexualité est un territoire qui se conquiert, parfois face à la jalousie et à l'insécurité provoquées dans la génération des aînés !

 

L'attitude inverse, totalement permissive, est le fait de parents « jeu­nistes », qui se sentent davantage copains de leurs enfants qu'éducateurs. Il y a aussi les parents « mateurs », qui ne respectent pas les territoires intimes de leur enfant, et ceux qui font carrément régner un climat incestuel, une sensualité trouble et possessive envahissant les relations parents-enfants, avec au passage des « clins d'oeil » sexuels inconvenants ( par exemple des allusions salaces à la poitrine naissante d'une préado­lescente ) L'enfant n'aime pas trop ces attitudes, ressenties comme autant de menaces contre son indépendance. Rarement, il s'abandonne au jeu un peu pervers qui consiste à partager trop de territoire et de plaisir sexuel avec son parent. A la fin peut surgir le véritable inceste ...

 

 

Penser et décider, moi tout seul, que j'allais toucher ... Lucas, lui, il a pas osé ... Mais c'est quoi, ces grosses boules ?

 

Les pairs exercent souvent une fonction positive d'encouragement, ou à tout le moins de tolérance : curiosité, recherches et expériences « scientifiques », défis constituent des réalités pleinement partagées. Parfois, l'enfant exerce son pouvoir de séduction sur un autre qu'il désire, ou est sollicité par le désir d'un autre posé sur lui. L'occasion, dans le meilleur des cas, de se res­pecter mutuellement, c'est-à-dire de faire savoir à l'autre qu'une activité sexuelle saine ne s'impose pas : il faut négocier le consente­ment de chacun. Il arrive aussi que des aînés initient des cadets de façon saine, dans la perspec­tive de les rendre compétents dans l'exercice d'une activité sexuelle estimée positive [9].

 

Les pairs énoncent également la prohibition de ce qui est vrai­ment déviant, du moins quand « ça pourrait devenir sérieux », c'est-à-dire à partir de l'adolescence. En faisant l'hypothèse que les forums sur la toile reflètent bien la spon­tanéité des communications des jeunes de cet âge, on constate que, s'ils revendiquent le droit à une sexualité libre dans ses principales formes contemporaines [10], ils se montrent en revanche impitoya­bles envers l'inceste, la pédophilie, les violences sexuelles ou les per­versions. Officiellement, ils décla­rent même ne pas être de grands amateurs de pornographie ...

 

Certes, il n'est pas fréquent que la relation aux autres pairs combine harmonieusement toutes ces fonctions et chaque fois en réponse aux besoins du moment de l'enfant ; mais le résultat est plus souvent positif que l'inverse. Dans le plateau négatif de la balance, rappelons-nous que les pairs peuvent occasionnellement commettre des violences sexuelles, source d'angoisse pour l'enfant. Toutefois, les plus légères de ces agres­sions, relativement rares et isolées, constituent comme des « épines » sexuelles sur lesquelles l'angélisme de l'enfant s'écorche. Ce n'est pas drôle d'avoir son pantalon baissé par des plus grands qui se moquent et s'enfuient, que l'on ait cinq ou onze ans ; cela, ou quelque chose de proche, fait néanmoins souvent partie de la vie, et l'enfant apprend tout seul à s'endurcir un peu et à être plus prudent : pas besoin d'ameuter le procureur de la République pour autant ! D'autres jeunes peuvent être hyperérotisés et entraîner un compagnon ou une compagne dans des expériences répétées de pure excitation physique, qui ne contribuent pas vraiment à ce qu'il jouisse de sa sexualité tout en la maîtrisant.

 

La société dans son ensemble n'encourage ni ne décourage la sexua­lité des enfants, pas plus que celle des jeunes adolescents : à part lorsqu'il s'agit de vendre à leurs parents d'innombrables manuels d'éducation sexuelle, elles lui sont assez indifférentes. Au-delà de déclarations de principe et de campagnes d'affichage vite récupérées politiquement, elle ne regarde pas non plus en face la souffrance sexuelle existant chez cer­tains de ces petits et manque donc à son devoir de solidarité. Par ailleurs, les sources d'excitation sexuelle, théoriquement destinées aux adultes [11] mais venant régulièrement frapper l'enfant de plein fouet, foisonnent. Au début, cela peut être traumatisant ; petit à petit, la grande majorité des enfants se mithridatisent, mais ils doivent gérer le message social disant que la sexualité se résume au plaisir physique (Hayez, 2002)

 

On peut se demander enfin si la société contemporaine ne fait pas preuve de permissivité et de laxisme devant la sexualité des plus âgés, concernés à partir de leurs quatorze, quinze ans. Ce n'est peut-être qu'une apparence ! Plus subtilement, nous pensons qu'il n'existe tou­jours pas de véritable « démocratie sexuelle » et que la société est tout aussi normative qu'à l'époque victorienne. Seules les applications ont fait un virage à 180 degrés. Jadis on disait : « Tu te touches ? Tu iras en enfer ! » Aujourd'hui, on n'est pas loin d'avertir : « Tu ne te branles pas dix fois par semaine ? Tu ne jettes pas ta copine alors que votre couple est un peu usé ? T'es pas bi ? T'aimes pas la sodo ? T'es vraiment naze ... » Les grands-messes sont toujours célébrées, avec musique et plusieurs officiants à la fois, mais c'est dans les médias dont sont friands grands adolescents et jeunes adultes à la recherche de nouveaux repères et qui ont pour noms Fun Radio, NRJ, MTV, etc.

 

La place ultime de la réflexion personnelle et de la liberté

 

Il demeure rare que l'enfant soit envahi de pulsions sexuelles, d'auto­matismes psychophysiologiques comparables au besoin de manger, si intenses et si envahissants qu'il lui faut les décharger brutalement dans le décours d'impulsions (quasi) irrésistibles, sans « penser » sa sexualité ni la décider. Rare, mais pas impossible : des enfants non socialisés, sans modèle de référence interne, vivant dans des familles chaotiques, peu­vent connaître de telles impulsions.

 

Les enfants fortement traumatisés ou souffrant d'une névrose grave ne résistent pas toujours non plus aux tensions qui montent et s'accu­mulent dans leur psychisme. On les voit alors parfois décharger soudai­nement et sans joie une sexualité qu'ils ne peuvent plus retenir : mas­turbations dites compulsives, exhibitions, brutalités sexuelles dirigées vers des plus faibles, pour faire des vérifications ou pour rejouer leur traumatisme en inversant les rôles, histoire de bien le comprendre et de ne plus avoir peur ... Dans tous ces exemples, l'agir sexuel n'a pas été pensé ni décidé, ou à peine !

 

Néanmoins, de tels cas de figure restent minoritaires. Bien plus sou­vent, l'enfant réfléchit, accepte de se conformer à ce que lui suggèrent les sources d'influence opérantes à chaque instant en lui, ou encore use de sa créativité pour modeler un projet sexuel plus personnel (Ménès, 1995) Ce projet, soit il se contente de le vivre dans ses fantasmes, soit il le met concrètement en oeuvre : dans toutes ces opérations, sa mémoire, son intelligence, sa capacité d'anticipation et de programmation ainsi que sa liberté de choix s'exercent. Voici quelques exemples.

 

Tel préadolescent désireux de laisser s'exprimer sa curiosité et de défier les adultes se livre à des expériences sexuelles aventureuses entre­vues sur Internet : le voici transitoirement zoophile !

 

Se voyant proposer un jeu sexuel ou une activité plus érotique par­tagée, un tel accepte avec enthousiasme puis devient lui-même deman­deur, alors qu'un autre refuse avec plus ou moins de véhémence. Face au partenaire, certains se conduisent de façon dominante ou égocentrique, d'autres négocient un « donnant-donnant », certains aiment beaucoup « donner » ( de la connaissance, du plaisir ... ), et leurs voisins se sou­mettre sans pour autant être violentés ...

 

A la préadolescence et au début de l'adolescence, il n'est pas rare que le jeune soit habité par des fantasmes et des désirs homo- et hétéro­sexuels : il désire les personnes de l'autre sexe, mais l'idée de l'intimité partagée lui fait peur, et parfois plus qu'un peu. Les gens de son propre sexe sont plus rassurants et plus familiers. Face à cette indécision, cer­tains jeunes trouvent une solution très simple : se déclarer « bi » et le démontrer sur le terrain, au moins jusqu'à la fin de l'adolescence. Plus nombreux cependant sont ceux qui s'efforcent de faire une sélection dans leur imaginaire et dans leurs désirs, et de chasser de leur esprit une des deux catégories sexuelles, accélérant le mouvement vers l'hété­rosexualité ou, au contraire, se déclarant précocement « gay » ou « les­bienne » Pour certains, aujourd'hui, cette dernière affirmation permet de « frimer » et leur vaut davantage de renforcements sociaux positifs que d'opprobre, mais, une fois l'apprentissage accompli, ils ont toutes les chances de s'y fixer !

 

Il en va de même sur le plan quantitatif. Au cours de sa psychothé­rapie, un adolescent de quinze ans, confiant en lui-même et usant d'un langage rude et direct, nous a dit : « C'est moi qui dois commander à ma b ..., et pas ma b ... qui va me commander. » S'attirant la réponse sui­vante : « T'as tout compris, pépère ! Vaste programme, quand même ... » Et, en effet, face à l'expérience du plaisir — quel qu'il soit —, certains choisissent de se laisser aller sans limites, tandis que d'autres cherchent à se discipliner en équilibrant, selon leur projet à eux, l'hédonisme et le reste de leurs objectifs de vie, et que d'autres enfin souhaitent vivre dans l'ascèse [12].

 

LES MANIFESTATIONS DE LA SEXUALITE ENFANTINE

 

Nous nous focaliserons d'abord et surtout sur l'enfant et l'adolescent qui vont bien, physiquement et mentalement.

 

Une entrée dans la sexualité marquée

par la diversité des pratiques

 

Les formes que prend la sexualité enfantine en éveil sont très variées (Cavanagh Johnson, 1999 ; Larsson, 2000) Citons pêle-mêle :

 

·    regarder et montrer, toucher, inspecter, se livrer à des expériences sur des parties précises de l'anatomie : que se passe-t-il quand on met un crayon dans ces orifices si mystérieux du corps ? quand on retient son pipi sous le prépuce ? quand on fait entrer son zizi dans le derrière d'un copain ? Ces activités s'intègrent éventuellement dans de brefs jeux de rôle, comme le jeu du docteur (Lamb et Coakley, 1993) ;

 

·    manier avec une maîtrise de plus en plus grande le vocabulaire et le discours sexuels. Dès sept ou huit ans, une partie des échanges en cour de récréation porte sur les connaissances sexuelles. Au fur et à mesure de l'avancement en âge, le vocabulaire quotidien s'émaille d'interjec­tions osées par lesquelles l'enfant affirme son appartenance au monde des grands : « Enculé ! », « Pédé sexuel ! » Les blagues salaces se multi­plient, de plus en plus crues. Bien des échanges verbaux sont centrés sur le sexe, et pas seulement de façon générale : on y parle des proches, de la grande soeur et de son copain dont on observe ou imagine les pratiques, ou encore des images virtuelles ;

 

 

« Ce qu'on se marre, sans les grands ! Et souvenez-vous, le chef, c'est celui qui a le plus grand zizi ! »

 

• se masturber seul : souvent ostensiblement et occasionnellement jusqu'à environ cinq ans ; puis discrètement, parce qu'on a été sermonné. Jusque vers neuf ou dix ans, on peut encore s'oublier et le faire sous les vêtements, par exemple dans un moment d'angoisse ou lors d'une rêverie excitante ; on est alors rapidement rappelé à l'ordre pour « sales manières en public » A partir de la préadolescence, le sex for one se confirme et s'amplifie comme activité sexuelle principale. La variété des gestes, des accessoires et des scénarios masturbatoires est très grande, et la frontière entre le « normal » et le « pathologique » parfois bien floue. La masturbation constitue un état de fait très commun et plutôt positif, davantage que le déni des potentialités sexuelles du moment ou la fuite. Au-delà du plaisir ressenti, elle aide à prendre possession de son corps sexuel, à l'accepter et à l'aimer: un sain amour de soi — qui n'est pas de l'idolâtrie — est une disposition intéressante pour réussir sa vie ... et sa relation aux autres !

 

·    se masturber avec d'autres : parmi les activités sexuelles partagées, surtout entre onze et quatorze ans, les plus fréquentes restent les expé­riences de masturbation « côte à côte », à deux ou en petit groupe, ou celles de vraie masturbation mutuelle, qui entrouvrent la porte du par­tage du plaisir ;

 

·    expérimenter le plaisir des yeux : l'enfant cherche à voir ce qu'il ne peut pas voir, précisément parce que c'est interdit, pour faire comme les aînés qui parlent tellement de ce genre de paysages-là, et puis pro­gressivement parce que ça l'excite sexuellement. Aujourd'hui, au-delà des scènes volées qui restent très prisées — ouvrir brutalement la porte du cabinet des filles ou regarder par la serrure [13] —, l'enfant n'a qu'à se baisser, même à un âge très tendre, pour cueillir une manne incroyable d'informations sexuelles et pornographiques. Plus il est jeune, sans réelle volonté active de s'y confronter, plus le risque est grand qu'il soit choqué, voire traumatisé (Hayez, 2004) ;

 

·    s'adonner précocement aux activités sexuelles adultes : chez les plus délurés des préados, les activités sexuelles imitent de plus en plus celles des aînés et, pour quelques-uns, s'y conforment totalement, avec toutes les formes de pénétrations. Toutefois, il persiste un hiatus important entre leur capacité de performance physique — parfois très « au point » — et leur maturité affective et relationnelle ;

 

·    expérimenter de franches bizarreries : à partir de la préadolescence surtout, nombre de jeunes en bonne santé mentale se révèlent de temps à autre particulièrement audacieux. Ils cherchent à affirmer leur puis­sance en explorant avec créativité tous les recoins du territoire sexuel, jusqu'aux plus boueux, goûtant à ses plaisirs, même les plus étranges. Ils peuvent donc faire des expériences sexuelles « bizarres » : se faire lécher par leur petit chien, boire du pipi, se masturber dans les culottes de leur grande soeur, etc. La frontière entre normal et pathologique, entre un comportement transitoire et un comportement destiné à se fixer, demeure parfois bien floue, même pour un sexologue expérimenté qui aurait à statuer !

 

Le bon moment pour « le faire »

 

L'enfant qui va bien reconnaît ses pratiques sexuelles comme voulues et programmées par lui, au moins intuitivement et dans son for inté­rieur : « Oui, je le sais, j'étais d'accord pour le faire avec Alice. » Si les adultes les découvrent, il se montre embarrassé, gêné, mais pas vraiment catastrophé. L'ambiance affective qui imprègne ces activités est centrée sur la joie, l'amusement ; s'y ajoute souvent, surtout au début, un frisson d'excitation, de fébrilité ( satisfaire sa curiosité et savoir, prendre des risques, défier les adultes ) D'abord modeste, la place du plaisir érotique devient de plus en plus prégnante. Quant à l'angoisse (et éventuellement la culpabilité), il n'est pas rare qu'une « pointe » en persiste, même si l'enfant se développe positivement. Nous avons déjà dit que la sexualité, ce n'est pas un gâteau offert, mais un territoire à conquérir !

 

L'activité sexuelle est souvent spontanée, déclenchée par le hasard ou par un stimulus imprévu. Elle ne s'exerce pas à haute fréquence et reste récréative : quelques copains se réunissent pour faire toutes sortes de choses, discuter, jouer, chahuter, faire du sport ... et à l'occasion pra­tiquer un peu de sexe. Les activités explorées sont variées, avec une progression vers des formes plus adultes. L'enfant pratique sa sexua­lité discrètement, loin de la génération des adultes, et même des autres camarades de son âge non concernés.

 

L'enfant officie néanmoins assez souvent en compagnie, et, même quand il exerce seul, ses fantasmes peuvent rendre l'autre présent, tendre, excitant ou désiré. Quand partenaire(s) il y a, il existe très souvent une parité de statut : les enfants concernés ont la conviction intuitive qu'ils partagent le même statut en intelligence et en affectivité. Les activités d'initiation saine déjà évoquées constituent la seule exception à cette règle.

 

La sexualité partagée positive présente encore les caractéristiques suivantes :

 

·    le consentement de chacun ;

 

·    le mutualisme : coopération à un scénario, négociations sur le pro­gramme ;

 

·    très souvent, le dépassement de la simple dimension d'« éclate » : on s'amuse ensemble, on rit, on se parle.

 

En guise de conclusion provisoire, nous souhaitons que les parents et futurs parents demeurent confiants : la quête sexuelle de l'enfant est habituellement un signe de vie et de santé.

 

Entre trois ans et demi et six, sept ans, l'enfant découvre son corps sexué et celui de l'autre, parfois semblable, parfois tellement différent, avec un mélange d'excitation joyeuse et d'angoisse (Meyfroet et Vander Linden, 1998-1999) Seul ou avec un pair qu'il affectionne — homo- ou hétérosexué, sans discrimination —, il procède à des manipulations qui sont des prises de possession et à des vérifications à propos de la nor­malité, de la « permanence de l'objet » et de l'inéluctabilité de chaque sexuation. Ses angoisses sur ces sujets vont alors décroissant.

 

Evoquant la curiosité, nous avons dit que l'enfant de sept à dix ans se comportait en véritable scientifique : le sexe l'intéresse, en vrac et sans tabou, mais surtout en tant qu'objet d'étude. Il en discute volontiers avec ses copains de toujours. A l'occasion, ils mettent l'exercice en pratique, l'accompagnant de discussions interjuges et de l'élaboration d'un savoir, davantage dans la perspective d'une meilleure maîtrise intellectuelle que pour prendre leur pied.

 

Quand la sexualité enfantine emprunte des chemins de traverse

 

Aucun être humain n'est en mesure de vivre en permanence au coeur de la normalité, avec une santé mentale éclatante ... ou affreusement étale.

 

Même chez l'enfant ou l'adoles­cent qui se développe bien, des excursions occasionnelles dans le monde de la pathologie ou du Mal demeurent possibles. Elles se limitent chez lui à un ou plusieurs actes qui se répètent au cours d'une phase de brève durée — trip d'un jour ou « vacances » de quelques semaines dans un club contestable. Cela peut parfois aller plus loin : torturer un animal, ne pas oser dire « non » lorsque la petite bande dont on est membre filme sur téléphone portable la molestation sexuelle d'un « naze », manipuler ou terroriser un plus petit et abuser de son corps ... Mais lorsque le jeune qui dérape de la sorte est fondamentalement en bonne santé mentale, on constate que :

 

● il ne va qu'exceptionnellement au bout de l'horreur ( qui consiste­rait par exemple à prolonger dans la durée un abus sexuel patent ) : sa conscience morale reprend vite-le dessus et l'en dissuade ;

 

● il fait spontanément marche ar­rière : il regrette sa sortie de route et prend des dispositions perso nettes pour ne pas récidiver ; il s'efforce même parfois de réparer sa faute tout seul.

Par ailleurs, tous les enfants ne développent pas le champ de leur sexualité dans une perspective d'ensemble rassurante. Mais la description détaillée des déviances sexuelles chez les enfants préoc­cupants dépasse le cadre de .cette contribution (voir Hayez, 2004) Chacune est susceptible d'être transitoire ou de longue durée, selon que les problèmes psycho­logiques qui en sont la source continuent de peser ou que l'ac­tivité apporte beaucoup de plaisir physique, voire d'autres satisfac­tions ( sentiment d'être exception­nel, sentiment de puissance, etc. ), au point que l'enfant en devient dépendant. Ci-dessous, nous en évoquons quelques-uns, par ordre de fréquence décroissante.

 

L'angoisse et la culpabilité

 

En parlant des facteurs d'éveil de la sexualité, nous avons déjà souligné quelques sources d'angoisse qui, paradoxalement, contribuent à l'activation d'une sexualité « sous tension » Ces sources peuvent se révéler intenses et durables, les enfants étant alors habités en permanence par la pensée que leurs désirs sexuels sont mauvais ; ils peuvent être persécutés aussi par des images et des souvenirs sexuels traumatiques (Rayez, 1999) Au quotidien, ils manifestent souvent un état de mal-être diffus ( stress, mauvaise image de soi ) Dans le domaine sexuel, sur fond de pudeur exces­sive et d'inhibition, ils peuvent tenter de loin en loin de se libérer d'une image conflictuelle ou traumatique en renversant les rôles et en s'adressant impulsivement et sans beaucoup de respect à de potentiels partenaires sexuels : parfois des adultes, plus souvent de plus faibles qu'eux en statut. Ils vérifient aussi compulsivement l'intégrité de leur corps sexuel par des masturbations sans joie (Healy et a/., 1991)

 

Une vie sexuelle sans retenue

 

Pas loin de 10 % des enfants pré-pubères pratiquent transitoirement ou durablement une sexualité que la majorité des observateurs sereins considèrent comme trop précoce et abondante (Gil et al., 1993) Le nombre de ces jeunes gourmands de sexe va croissant avec l'âge. Souvent, leur entou­rage est lui-même laxiste, sans que l'on puisse pour autant parler ipso facto de climat incestueux ou de relations perverses. D'autres ont été initiés aux joies du sexe par des plus âgés, adolescents et adultes, sur un mode soft et prosé­lyte, et cela les a « allumés » L'enfant goûte donc aux plats sexuels des grands dès que l'occasion se présente. A dix ans, il pratique une fellation sur son copain, reproduisant une scène découverte à la télévision ou sur Internet et y cherchant déjà une satisfaction érotique. En classe, il fait passer des photos ou des dessins à connotation sexuelle. A douze ans, il a des relations complètes avec une copine de son âge ou plus âgée, voire avec des adultes quelque peu pervers. Ces pratiques sexuelles sont focalisées sur l'exploit et le plaisir physique, et, s'il y a des partenaires engagés, ce sont de paillards copains et copines de virée, de son âge ou aînés, plutôt que des plus petits, qu'il chercherait à déstabiliser (Yates, 1991)

 

Les enfants et adolescents auteurs d'abus sexuels

 

Dans la majorité des cas, il s'agit d'actes isolés. Des jeunes immatures, peu socialisés, et même des jeunes habituellement sains peuvent y céder. Plus rarement - pour moins de un pour cent de la population infanto-juvénile - ces activités, alors répétitives, en viennent à occuper une place significative dans le « projet sexuel » de leurs auteurs.

Quelles en sont les motivations ? En premier lieu, la découverte et la quête du plaisir érotique, qui peuvent devenir intenses au point de rendre le jeune esclave de celui-ci. Pour d'autres, le plaisir de l'emprise sur la victime constitue la motivation essentielle. Il ne fait souvent que concrétiser une volonté plus diffuse de pouvoir, une recherche de toute-puissance, manifestée ici par l'audace d'abu­ser. Cette démarche concerne des jeunes au tempérament domina­teur que des adultes mous, voire démissionnaires, ne parviennent jamais à socialiser. Elle concerne aussi des enfants au tempérament fort que des adultes eux-mêmes tout-puissants ont essayé de mater et qui leur résistent indirectement. Ces enfants futurs auteurs d'abus  vivent souvent dans un climat perpétuel de violence ( conflits conjugaux bruyants, conflits avec les lois de la cité, cris, bagarres ... ), et sont eux-mêmes agressés physi­quement, moralement ou sexuel­lement ( Sur la problématique de l'abus sexuel, lire Furniss, 1993 ; Hayez et de Becker, 1997.)

 

Un intense besoin d'amour

 

Un petit pourcentage d'enfants et d'adolescents recourt transitoirement ou de façon durable à des pratiques sexuelles partagées pour obtenir, voire mendier de l'amour.

 

● Il y a d'abord ce qui se passe dans une petite minorité, des incestes. Ici, après des manoeuvres d'approche uni- ou bilatérales, voici l'enfant ou l'ado petit amant ou « maîtresse» d'un parent, fier de l'être, heureux de recevoir une affection spéciale.

 

● Au fil de leur errance, pour être aimés et parce que le sexe est un des rares plaisirs consolateurs qu'ils connaissent ( sous sa forme autoérotique ), certains enfants porteurs d'une carence affective et d'un lourd vécu d'exclusion prennent l'initiative de « draguer » un partenaire potentiel externe à leur famille et de n'importe quel âge, ou de répondre rapidement « oui » à ses approches. L'issue est rarement heureuse, reproduisant bien souvent de nouveaux échecs et rejets. Et lorsqu'elle paraît heureuse, elle pose alors à la société de très délicats problèmes d'appréciation éthique.

 

Recherche de bizarreries et franches perversions

 

« Rien n'est acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse », écrivait Louis Aragon (1946) Chacun, à chaque âge de la vie, est suscep­tible de se dévoyer dans la pra­tique d'un plaisir dégradant. Un peu par hasard, pour suivre la suggestion des autres (vive Internet!) ou parce qu'il traverse une mau­vaise passe. Ou encore parce que existe chez chacun, plus ou moins fort, un goût pour le fruit radicale­ment interdit et pour le défi d'oser y mordre. Certains aussi ont peur de l'intimité induite par la relation complète, en refoulent l'idée et satisfont leurs besoins sexuels par des compensations très partielles — par exemple en se masturbant dans une culotte au lieu de négocier avec une fille et de s'abandonner à la relation ... Tous ne succombent pas à ces tentations. Beaucoup de ceux qui le font n'effectuent qu'un aller-retour : c'est ainsi, je crois, qu'il faut interpréter les relevés épidé­miologiques indiquant que trois à cinq pour cent des jeunes ont pratiqué la zoophilie, maintenant qu'internet leur montre très préci­sément comment s'y prendre. Une minorité s'accroche néan­moins à des pratiques parfois très déviantes, vécues comme extrê­mement plaisantes et répondant dans l'agir à des angoisses et à des besoins affectifs insatisfaits (Bokanowski, 1995) C'est le domaine des perversions structu­rées. Leur noyau le plus dur se met souvent en place bien avant la seconde adolescence ! Mais les jeunes concernés ne s'en vantent pas et, lorsqu'on les débusque, jurent que c'était la première fois, qu'un autre les y a entraînés et qu'ils ne recommenceront plus. Va savoir ... Rien n'est moins sûr, quand le plaisir vécu est ressenti comme vraiment exquis !

Dans ce champ, on peut trouver des undergrounds incroyables. Par exemple, il existe des dizaines de milliers d'infantilistes dans le monde. Qu'est-ce que l'infantilisme? Une perversion sexuelle en référence à laquelle une personne, après l'école ou le travail, seule ou en couple complémentaire, suce des « tu-tuttes », se nourrit de biberons et de panades, se met des langes dans lesquels elle fait ses besoins, en les agrémentant parfois du produit d'une mastur­bation. Il y a même des psycho­logues infantilistes prosélytes, qui prétendent qu'on a le droit de faire à peu près tout ce qu'on veut de sa sexualité. Et l'on estime que quinze pour cent de ces pratiques commencent avant la puberté, par exemple pour gérer dans des agirs secrets la douleur occasionnée par la naissance d'un puîné.

 

Le préadolescent, lui, entrouvre la porte de la chambre sexuelle des ados et des adultes, et s'y aventure pour son propre compte : il a envie de tester ses compétences ; le plaisir physique l'intrigue d'abord, puis l'intéresse beaucoup, en théorie comme en pratique.

 

En accédant à l'adolescence, puis à l'âge adulte, la majorité des individus restent porteurs du projet de transmission et cherchent à le concrétiser par la procréation, souvent programmée d'une manière qu'ils estiment responsable. Ils associent quasi systématiquement sexualité à visée procréative et à création puis maintien du lien amoureux — lien dont l'existence sera célébrée réciproquement par la sexualité à visée non procréative, habituellement bien plus abondante !

 

Dans la modélisation psychanalytique de l'être humain, il existe chez chacun une pulsion de vie ; la sexualité physique en constitue la dimen­sion charnelle, et une autre dimension, sublimée, est formée par les senti­ments qui nous unissent positivement à l'autre — l'amour, l'amitié, l'affec­tion parentale ou filiale, etc. La sexualité physique, Roméo et Juliette ou encore l'oblativité de Mère Teresa constitueraient donc des modes d'ex­pression de cette réalité intérieure, tantôt attachée à son substrat corporel immédiat, tantôt détachée de lui ... Au fur et à mesure de notre avancée en âge, il est donc logique que sexualité physique et amour s'expriment d'une seule voix dans le lien le plus fort, celui du couple.

 

Cette modélisation psychanalytique, spéculative comme toutes les modélisations, est intéressante mais pas vraiment indispensable pour comprendre la complexité des phénomènes humains. On peut aussi se représenter la sexualité physique et les sentiments comme procédant de réalités intérieures différentes. Néanmoins, à partir de l'adolescence, celles-ci finissent par s'imbriquer : même si l'adolescent ou l'adulte réa­lise des expériences sexuelles de pur plaisir en papillonnant à droite et à gauche, c'est bien plus souvent avec la (le) partenaire qu'il aime d'amour que tôt ou tard il a envie de vivre sa « vraie » première fois. C'est à lui ou à elle qu'il signifiera le plus son amour en lui faisant l'amour. Avec lui ou avec elle qu'il voudra peut-être un jour concevoir un enfant.

 

Mots-clé :

 

DEVELOPPEMENT SEXUEL, sexualité des enfants, sexualité des adolescents, première fois, relations sexuelles (âge), sexualité normale, sexualité pathologique, sexualité préoccupante, développement sexuel normal, sexualité compulsive, sexualité et anxiété, non-retenue sexuelle, hyperérotisation, abus sexuel (mineur qui abuse), perversion sexuelle, bizarreries sexuelles, identité sexuée, pornographie, éducation sexuelle, dialogue sur la sexualité, règles sexuelles, Lois naturelles, Lois universelles, culpabilité infantile, sexualité sans retenue.

 

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Notes

 



[1]  Largement, mais rarement totalement ! Chez nombre d'entre nous persiste l'une ou l'autre « fixation » à une zone ou à une activité du corps « chargée » de beaucoup de plaisir, voire d'autres émotions fortes, à une époque précoce de la vie — par exemple l'intérêt persistant pour les jeux urinaires. Cette « fixation » s'active occasionnellement dans les fantasmes ou les jeux préliminaires ou accompagnateurs d'activités sexuelles plus mûres. Plus un être humain reste immature, plus cette zone peut conserver de l'im­portance, jusqu'à la fixation perverse à laquelle se réduit alors l'essentiel de son projet sexuel.

 

[2]  Et si c'est à l'insu des adultes, peut-on être raisonnablement sûr de leur existence ? Nombre d'indicateurs nous font penser que oui : les enfants qui ne se dissimulent pas bien et sont « pris sur le fait » ; notre propre passé d'enfant ; ce qui se dit en consultation psy ou pédiatrique ; ce qui se lit dans les autobiographies ; de très nombreux témoignages sur Internet ...

 

[3]  Pour une minorité, l'élu du cœur sera cependant homosexué, ce qui n'ira pas sans occasionner des angoisses.

 

[4]  Aux yeux des psychanalystes, tous ces sentiments qui nous unissent plus ou moins tendrement à l'autre relèvent déjà de la sexualité, sous sa forme sublimée. La sexualité sublimée nous incite donc parfois à partager de la sexualité physique. Et, au moment du partage, si tout va bien, le plaisir sera au rendez-vous, avec un flux encore plus important de sexualité sublimée. Autant d'incitations à recommencer !

 

[5]  « Sa » ou plutôt « ses » cultures d'appartenance, avec leurs éventuelles contradic­tions. Il n'est pas certain que les ados en général, ou tel de leurs sous-groupes, aient la même appréciation que leurs parents de ce qu'est un comportement féminin. L'intégration et les choix qui en résultent ne sont pas toujours aisés !

 

[6]  Le signe (+) indique que l'attitude considérée est positive pour un sain éveil de la sexualité de l'enfant. Le nombre de (+) indique l'intensité de ce facteur favorable.

 

[7]  Nous parlons ici des vrais sites pour ados, c'est-à-dire ceux où ils sont entre eux, sans la tutelle d'un bon professionnel à l'esprit libéré et spécialiste des adolescents ...

 

[8]  S'exhiber, ce n'est pas la même chose que se trouver ou se promener nu dans la maison, ce que peuvent encore accepter une minorité de parents.

 

[9]  Il existe plus rarement des initiations « perverses », « vicieuses », où l'aîné veut détruire quelque chose de l'innocence du plus jeune, ou encore blesser les parents à tra­vers lui.

 

[10]  C'est-à-dire sous la forme d'un corps à corps direct : caresses, pénétrations et jeux de langue dans toutes leurs variantes. En revanche, ils laissent aux adultes, vite quali­fiés de pervers, les accessoires, scénarios tarabiscotés et vraies manoeuvres perverses. Ils n'utilisent pas hardiment le vocabulaire érotique, sans pour autant le dédaigner. Enfin, au-delà de certains défis masturbatoires type « colonie de vacances », ils ne prisent guère la sexualité de groupe.

 

[11]  A l'entrée de tous les sites pornos sur Internet, il est hypocritement demandé de cliquer sur le lien: « I'm 18 years or more ». De quoi faire saliver les cadets et les presser de faire le geste interdit.

 

[12]  Quelqu'un qui s'adonne au plaisir sans limites en devient souvent dépendant, et l'exercice de sa liberté est alors plus difficile. A l'opposé, on rencontre encore des ado­lescents, garçons ou filles, qui affirment ne jamais se masturber. Pas toujours de grands névrosés, mais des jeunes qui cherchent peut-être une autre manière de s'affirmer et de (se) démontrer leur puissance en domptant leur corps ...

 

[13]  Ce sera bientôt démodé : d'ici peu, à partir de neuf, dix ans, on dissimulera son portable dans des endroits bien choisis, avec la caméra judicieusement focalisée.

 

class=CharacterStyle2>C'est-à-dire sous la forme d'un corps à corps direct : caresses, pénétrations et jeux de langue dans toutes leurs variantes. En revanche, ils laissent aux adultes, vite quali­fiés de pervers, les accessoires, scénarios tarabiscotés et vraies manoeuvres perverses. Ils n'utilisent pas hardiment le vocabulaire érotique, sans pour autant le dédaigner. Enfin, au-delà de certains défis masturbatoires type « colonie de vacances », ils ne prisent guère la sexualité de groupe.

 

[11]  A l'entrée de tous les sites pornos sur Internet, il est hypocritement demandé de cliquer sur le lien: « I'm 18 years or more ». De quoi faire saliver les cadets et les presser de faire le geste interdit.

 

[12]  Quelqu'un qui s'adonne au plaisir sans limites en devient souvent dépendant, et l'exercice de sa liberté est alors plus difficile. A l'opposé, on rencontre encore des ado­lescents, garçons ou filles, qui affirment ne jamais se masturber. Pas toujours de grands névrosés, mais des jeunes qui cherchent peut-être une autre manière de s'affirmer et de (se) démontrer leur puissance en domptant leur corps ...

 

[13]  Ce sera bientôt démodé : d'ici peu, à partir de neuf, dix ans, on dissimulera son portable dans des endroits bien choisis, avec la caméra judicieusement focalisée.