BICE Belgique                   Fiche « Droits de l’enfant » N° 06

« Les enfants des familles pauvres ont-ils les mêmes droits que les autres ? »

     

Responsable de rédaction: Jean-Pierre DEGIVES

 

 

I : La problématique : les poux, facteur de stigmatisation et d’exclusion

 

1.      Contexte

 

Dans l’enseignement primaire, les poux sont un problème récurrent. Régulièrement, on constate qu’une classe, une école, ou toutes les écoles d’un quartier sont touchées par ce fléau. Les enseignants-tes sont relativement habitués à ce phénomène et prennent les mesures nécessaires pour stopper l’épidémie. Généralement, les mesures prises sont un contrôle par les maîtres en classe, un avertissement à tous les parents des mesures de prudence à prévoir pour se prémunir, le signalement aux parents des enfants touchés et l’indication des mesures à prendre pour éradiquer les poux : produits à appliquer, mesures exceptionnelles d’hygiène et d’assainissement à prendre. Quelques jours après le premier examen, un second contrôle vérifie que les enfants sont débarrassés des lentes et des poux. C’est le cas de la majorité d’entre eux.

 

Cependant, il en reste généralement un petit nombre qui ne sont pas débarrassés du problème. La cause semble en être la négligence ou la maladresse des parents. L’école réitère alors fermement ses conseils et les accompagne d’une menace d’écartement de l’enfant si le problème n’est pas résolu rapidement.

 

2.      Le cas particulier

 

Il y a deux semaines que Mariam, élève de 5ème primaire, ne va plus à l’école.

 

Au troisième contrôle, un vendredi, la maîtresse a constaté qu’elle était la seule à avoir toujours des poux. Le soir de ce contrôle, elle est rentrée en pleurs à la maison avec un mot de la directrice enjoignant aux parents de prendre les mesures préconisées pour débarrasser leur fille des poux. La lettre se poursuivait en accusant les parents de négligences et de mauvaise volonté. La conclusion : Mariam ne pourrait plus fréquenter l’école tant qu’elle resterait porteuse de lentes et de poux. Pour être à nouveau acceptée en classe, elle devra produire un certificat médical attestant qu’elle est débarrassée du problème.

 

Le lundi suivant, Mariam reste à la maison. Le soir, sa maman, qui vit seule avec 3 enfants, passe à l’école pour essayer de convaincre l’institutrice de laisser sa fille fréquenter les cours. L’institutrice l’envoie à la directrice qui refuse catégoriquement en lui expliquant qu’elle doit veiller à la santé de tous et toutes les élèves. Accepter de reprendre sa fille c’est prendre le risque de relancer l’épidémie dans toute l’école. La maman essaye d’argumenter en disant que les poux, on ne les attrape pas tout seul. Que sa fille n’en avait pas avant et que c’est à l’école qu’elle les a attrapés. Rien n’y fait. Ce que la maman n’ose pas avouer à la directrice, c’est qu’elle se trouve dans l’impossibilité d’acheter les produits de traitement et de payer une visite médicale. Elle ne le pourra peut-être que dans plusieurs jours et peut-être même seulement dans deux semaines. Le frigo est en panne depuis un mois, et elle ne peut même pas compter sur le département congélateur pour assainir les vêtements.

 

Donc Mariam est depuis deux semaines à la maison et aucun enfant de sa classe n’a voulu lui apporter ses cahiers pour qu’elle soit un peu au courant des matières vues. Ses résultats, déjà pas très brillants, risquent fort d’en souffrir. A deux mois de la fin de l’année scolaire, c’est assez catastrophique.

 


II. Discussion

 

Le problème des poux peut paraître anecdotique. Et dans la plupart des cas et pour la plupart des familles, il l’est. C’est agaçant et fastidieux, mais c’est pour beaucoup sans conséquences.

 

Il n’en va pas de même pour les familles pauvres. Pour elles, le problème des poux, et surtout leur incapacité à le résoudre, est une manifestation concrète du fait que la pauvreté rend difficile leur rapport à l’école et aux institutions en général. Le cas de Mariam, la question des poux, illustre bien que la pauvreté est source de stigmatisation et d’exclusion.

 

1.      Stigmatisation

 

Le contrôle répété en classe, dans un espace public et non discret, désigne à tous, la dernière porteuse de poux comme une « pestiférée ». Tant que tous en étaient porteurs, en avoir c’est faire partie de la communauté (qui est d’ailleurs effectivement source du problème). Quand on est seule à en avoir, on n’ est plus considéré comme semblable aux autres, on est rejeté hors du cercle des humains ordinaires, on est porteur d’un signe qui produira un discrédit durable et profond. Bref, on porte un stigmate qui pourrait conduire Mariam à changer d’école, pour y échapper. Sans compter que Mariam et sa maman ont fait jusqu’alors beaucoup d’efforts pour qu’elle soit habillée, coiffée, équipée comme les autres. C’est-à-dire pour faire en sorte que la pauvreté ne soit pas un stigmate. Efforts ruinés par une circonstance malheureuse, dont elles ne portent aucune responsabilité.

 

2.      Exclusion

 

Exclusion de fait de la classe et de l’école. Exclusion de l’accès aux savoirs avec des conséquences importantes sur le parcours scolaire d’une enfant déjà fragile de ce point de vue-là.

 

Exclusion de la communauté ordinaire de vie. Avec des conséquences tout aussi importantes en matière de relations avec les membres du groupe dont on faisait partie. La journée du vendredi où l’institutrice a constaté que Mariam était la seule pour qui persistait le problème a été épouvantable pour elle : exclue de la classe, consignée dans un secrétariat vide, privée de récréation en même temps que les autres, mais seule à s’ennuyer dans la cour au moment où tous étaient rentrés en classe, éloignée du réfectoire, objet de moqueries et de quolibets à la sortie de l’école, elle a passé là la pire journée de sa vie. Et même si les autres oubliaient un jour, elle, elle n’oublierait pas de sitôt. Avec des conséquences importantes donc aussi au niveau de l’équilibre psychique et affectif d’enfants fragilisés par leur état de pauvreté.

 

Corollairement la maman, qui doit déjà « encaisser » la stigmatisation et l’exclusion de sa fille, avec les problèmes d’organisation pratique que cela suppose, subit à peu près le même sort : on la suspecte de mauvaise volonté, de négligences, d’incapacités ou de déficiences. Stigmatisée, elle aussi, elle risque bien d’être exclue de la communauté des parents de l’école. En tout cas, il est peu probable qu’elle obtienne le soutien de quiconque, puisque sa famille reste « contagieuse » et que le retour de sa fille à l’école pourrait ramener pour tout le monde le problème des poux.

 

3.      Mariam comme symptôme

 

Dans cette histoire, Mariam et sa famille prennent la place du symptôme. En effet, on constate que l’établissement scolaire a réduit, pour de multiples raisons et comme beaucoup d’autres établissements, son champ de responsabilités et entend en surveiller les frontières : tout ce qui sort du champ et questionne ces frontières est refoulé. Ainsi, un échec du système à éradiquer les poux est « refoulé », transformé en échec d’une famille à traiter correctement ses enfants. Mariam est le symptôme d’une société de personnes à responsabilité limitée.

 

Mais, en se déchargeant de sa responsabilité sur les familles, la communauté scolaire met en route un processus de stigmatisation et d’exclusion. La maman de Mariam a raison : la communauté scolaire est à l’origine du problème. C’est à elle de le résoudre, d’assumer jusqu’au bout la responsabilité entière de débarrasser chacun de ses membres de ce problème, quelle que soit sa condition. La communauté peut solliciter la collaboration de tous, mais elle ne peut condamner celui ou celle dont la collaboration serait défaillante, cette défaillance pouvant être provoquée par de légitimes raisons.

 

4.      Une position inégalitaire

 

La directrice n’est ni méchante ou perverse mais ne fait qu’agir selon la socialisation qu’elle a reçue. Pour la directrice, les autres parents et les institutrices, ces mesures vont de soi. Et pourtant le  droit de l’enfant c’est d’être scolarisé.

 

Face à la directrice, la mère se trouve aussi dans une position doublement inégalitaire.

-Elle est seule face à une directrice mais dont l’institution est solidaire : parents, institutrices et même les enfants de cette école (on n’apporte pas les cahiers à Mariam)

-La mère de Mariam sait que, si elle  expose la réalité de sa situation, ou bien elle ne sera pas prise au sérieux (elle invente pour cacher ses négligences), ou bien elle fera l’objet d’une certaine commisération, ou on lui enverra l’assistance sociale pour l’encadrer.

 

Les exclus, pour enrayer leur exclusion, devraient pouvoir opposer une identité sociale et s’organiser collectivement. A un bloc il faut opposer un autre bloc. Or la pauvreté prive les exclus de la possibilité de se coaliser et des moyens pour y arriver : sans ressources financières, ils sont pris au jour le jour par des problèmes terre à terre  pompants (éradiquer les poux de l’enfant...  et bien d’autres problèmes…)

 

5.      A la lumière de quels articles de la Convention relative aux droits de l’enfant cette situation peut-elle être analysée ?

 

- L’article 27, §1 et §3

 

Article 27

1. Les États parties reconnaissent le droit de tout enfant à un niveau de vie suffisant pour permettre son développement physique, mental, spirituel, moral et social. […]

3. Les États parties adoptent les mesures appropriées, compte tenu des conditions nationales et dans la mesure de leurs moyens, pour aider les parents et autres personnes ayant la charge de l'enfant à mettre en œuvre ce droit et offrent, en cas de besoin, une assistance matérielle et des programmes d'appui, notamment en ce qui concerne l'alimentation, le vêtement et le logement.

 

- Surtout l’article 28, §1 et §2

 

Article 28

1. Les États parties reconnaissent le droit de l'enfant à l'éducation, et en particulier, en vue d'assurer l'exercice de ce droit progressivement et sur la base de l'égalité des chances:

a) Ils rendent l'enseignement primaire obligatoire et gratuit pour tous ;

b) Ils encouragent l'organisation de différentes formes d'enseignement secondaire, tant général que professionnel, les rendent ouvertes et accessibles à tout enfant, et prennent des mesures appropriées telles que l'instauration de la gratuité de l'enseignement et l'offre d'une aide financière en cas de besoin ;

c) Ils assurent à tous l'accès à l'enseignement supérieur, en fonction des capacités de chacun, par tous les moyens appropriés ;

d) Ils rendent ouvertes et accessibles à tout enfant l'information et l'orientation scolaires et professionnelles ;
e) Ils prennent des mesures pour encourager la régularité de la fréquentation scolaire et la réduction des taux d'abandon scolaire.

2. Les États parties prennent toutes les mesures appropriées pour veiller à ce que la discipline scolaire soit appliquée d'une manière compatible avec la dignité de l'enfant en tant qu’être humain et conformément à la présente Convention.

 

- L’article 29, §1a et §1c

 

Article 29

1. Les États parties conviennent que l'éducation de l'enfant doit viser à :

a) Favoriser l'épanouissement de la personnalité de l'enfant et le développement de ses dons et de ses aptitudes mentales et physiques, dans toute la mesure de leurs potentialités ; […]

c) Inculquer à l'enfant le respect de ses parents, de son identité, de sa langue et de ses valeurs culturelles, ainsi que le respect des valeurs nationales du pays dans lequel il vit, du pays duquel il peut être originaire et des civilisations différentes de la sienne.

 

«Les Etats», la formule se présente comme un point d’adresse extrêmement flou, sans doute utile pour formuler des Droits. Mais que se cache-t-il derrière cette formule générale ? Quelles sont les institutions et les personnes qui relayent la responsabilité des «Etats» auprès du public ? L’école est indéniablement un de ces acteurs, ainsi que les adultes qui y exercent ce métier d’enseigner.

 

Dans la situation présentée, une part de cette responsabilité est manifestement refoulée comme impossible à exercer. L’école ressent le besoin de se décharger du problème pourtant né en son sein. Mais au-delà de la communauté scolaire, nous pouvons situer l’ «Etat» qui délaisse l’école. Celle-ci semble ne plus voir qu’elle est délaissée et ne relaye pas/plus son souci de responsabilité auprès de l’Etat.

 

A l’origine de la stigmatisation, nous trouvons donc une responsabilité déchue en quelque sorte : là où l’habilité à répondre est mise en défaut, on circonscrit le problème en le stigmatisant. La stigmatisation permet ensuite d’exclure et de rétablir, dans le même geste, les limites réduites de la responsabilité.

 

 


III. Quelles solutions ?

 

« les plus défavorisés sont ceux qui appartiennent à la classe de revenu dont les attentes sont les plus faibles. Affirmer que les inégalités de revenu et de richesse doivent être organisées pour bénéficier le plus possible aux plus défavorisés signifie simplement que nous devons comparer les systèmes de coopération en nous intéressant à la situation des plus défavorisés dans chacun de ces systèmes, puis sélectionner celui dans lequel les plus défavorisées obtiennent un meilleur sort que dans n’importe quel autre système. »[1]

 

La justice d’un système se mesure au sort qu’elle réserve aux plus défavorisés : c’est un principe à ne pas perdre de vue dans ce cas particulier des poux. L’idéal serait même que le système social produise le moins possible de défavorisés. Que les personnes qui à un moment ou l’autre sont fragilisées (comme par exemple par la perte d’emploi, la maladie, le divorce, pas de qualification) trouvent dans le système social grâce aux mécanismes de solidarité (comme par exemple le système de sécurité sociale) les ressources nécessaires pour ne pas connaître l’exclusion et la pauvreté. Ce qui permettrait à leurs enfants de ne pas connaître les atteintes aux droits de l’enfant.

 

Pour la majorité de la population, les dispositions ordinaires prises pour enrayer le problème des poux ne créent pas de difficultés. Mais quel sort ces dispositions réservent-elles pour les pauvres ? Elles génèrent stigmatisation et exclusion. Il convient donc de les aménager :

 

1.      Sensibiliser tous les acteurs

 

- mettre sur pied, à l’intention des familles, des campagnes de sensibilisation, de prévention, d’information, de conseils : à la télévision, sur internet, par voie d’affiche, par séance d’information dans les écoles, dans les classes, par folders… Multiplier les modes, de sorte que tout un chacun, et surtout les familles pauvres, ait accès à l’information.

- mettre sur pied, à l’intention des équipes éducatives, des formations, des campagnes de sensibilisation à la problématique des familles pauvres, notamment monoparentales : celles-ci représentent plus ou moins 25% des familles et sont presque toujours le fait de mamans seules. En moyenne donc, un enfant sur quatre vit avec une maman seule. L’objectif étant d’humaniser les relations entre personnes au-delà des règles et des intérêts.

- mettre sur pied, à l’intention des directions, des formations, des dispositifs, des lieux d’échanges pour les sensibiliser elles aussi à la nécessité de favoriser la collaboration, voire l’alliance, éducative entre école et famille

- notamment sur le difficile équilibre entre intérêt particulier et intérêt général,

- qui permette de créer une ambiance d’accueil telle qu’inviter les familles pauvres à participer aux gestes de prophylaxie ne sera pas considéré comme une agression discriminante, et telle que ces mêmes familles pourront exposer sans honte leurs problèmes.

- recourir aux Centres psycho-médico-sociaux, et aux services de promotion de la santé à l’école dans le réseau libre, comme médiateurs entre école et famille, et pour aide et conseil surtout aux familles monoparentales.

 


2.      Les recommandations du Conseil supérieur PSE

 

En 2000, le Conseil supérieur de promotion de la santé à l’école s’est penché sur le problème des poux à l’école. Sur le site www.danseaveclespoux.be, on trouve ses recommandations, dont on rappellera ici les principales :

- dédramatiser les poux. Il existe notamment de nombreux ouvrages en littérature de jeunesse, qui peuvent aider l’équipe enseignante à mettre un projet en place[2].

- ce ne sont pas les enseignants mais les infirmières scolaires qui inspectent la tête des enfants, si possible dans un local autre que la classe.

- après le contrôle à l’école, remettre un document à tous les enfants, dans une enveloppe fermée, précisant s’ils sont encore porteurs ou non de poux.

-en cas de persistance du problème, demander de se présenter au centre PMS ou au centre PSE pour contrôle après traitement. Procédure plus discrète qui permet de rencontrer plus individuellement les parents, de leur remettre éventuellement des échantillons de produits, voire de contrôler la chevelure du ou des parents, parfois source de réinfestation sans la savoir.

- s’en tenir strictement à la règle qui veut que seul l’avis de la médecine scolaire est pris en compte pour décider si un enfant doit être écarté (maximum pendant quatre jours ouvrables) ou réintégré.




Pour télécharger en Word 2000


[1] John RAWLS, La justice comme équité, La Découverte, Paris 2003, p. 93.

[2] En voici quelques-uns à titre d’exemples :

- G. Bonotaux, Les sales bêtes, ni sales, ni bêtes !, Milan, 2006

- N. Claveloux, Espèces de poux, Etre, mars 1999

- C. Gutman, S. Bloch, La dame des poux, Casterman, 1998

- B. RoUer -  Rosy, Tête à poux, Nathan poche, c’est la vie, Nathan, 2009

- Pef, Rendez-moi mes poux, Collection Folio cadet, Gallimard, 2006

- C. MOUNDLIC et F. PARME, Garde à vous les poux, collection Père Castor, Flammarion, 2007

- E. Usdin, A. Perrier, Des poux dans mes couettes, Milan, 2002

- N. Davies, N. Layton, Je t’ai dans la peau – Le monde étonnant des parasites, Milan jeunesse, 2007

- J. Cohen et E. Reverg, Tom-Tom et Nana -  Poux, papous et pas papous, Bayard jeunesse, 1995

- EDITH & RASCAL, La chasse aux poux, L’école des loisirs, 1999

- H. BICHONNIER, A. WILSDORF, Les poux du sorcier, Bayard poche, 2001

- A-C. LEVEQUE, F. RUYER, Les poux de la reine, Belin jeunesse, 2002

- G. VINCENT, Ernest et Célestine ont des poux, Duculot-Casterman, 2000