BICE Belgique                  

Fiches « Droits de l’enfant » N° 08

Malmener un accompagnateur de train

Rédacteur : Jacques Stéphany

Septembre 2011

 

 

 

Malmener un accompagnateur de train

 

 

Notre société se demande sans relâche comment juguler les incivilités d’une partie de sa jeunesse ? La première chose à faire est de ne pas donner à ces conduites un écho démesuré qui les enfle, les boursoufle, dépassant en un gros gâchis leurs victimes comme leurs auteurs. Sam a ainsi payé cher son geste inconsidéré contre un contrôleur de train … Le regard vindicatif de la société sur lui s’est trouvé en décalage complet avec ce qu’il était profondément. Le calme et la sérénité nécessaires à la résolution du problème ont été très menacés.

 

I. Le problème

 

Les parents de Sam, 16 seize ans, se sont séparés il y a cinq ans. Sam n'a pas accepté le divorce. Il a méthodiquement pourri la vie de son beau-père et de sa belle-mère. Résultat : Sam est persona non grata en famille. Il a trouvé refuge chez des copains, aussi paumés que lui, qui l'hébergent depuis une semaine.

Sam vit dans des conditions précaires. Même s'il est grisé par la sensation de liberté, il est conscient de l'impasse dans laquelle il se trouve : pas de famille, pas de scolarité, pas d'argent.

Il a reçu un appel téléphonique d'une assistante sociale du service de l'aide à la jeunesse (SAJ) qui lui a proposé un rendez-vous. Sam compte bien ne pas s’y rendre . Ses copains lui ont dit qu'il risquait un placement en institution et lui ont conseillé de faire le mort. On finira bien par l'oublier.

Cet après-midi, Sam prend la direction de la gare. Il se rend à Bruxelles chez sa petite amie.

Il n'a pas de quoi payer le trajet en train et il compte sur la chance et l'une ou l'autre astuce pour échapper au contrôle des titres de transport.

Hélas pour lui, le contrôleur a vite remarqué cet adolescent au comportement bizarre. Il l’interpelle et  le ton monte rapidement. Les voyageurs cessent leurs conversations, intrigués par les éclats de voix. Subitement, Sam se lève et bouscule le contrôleur dont la tête heurte une cornière métallique. L’homme est blessé à la joue. Il téléphone aussitôt et le train est immobilisé à l'arrêt suivant où Sam est emmené par la police.

L'événement est immédiatement répercuté par les médias. « Encore une agression d'un contrôleur de train par un jeune », c’est ce qui est  évoqué lors de chaque flash d'informations à la radio et à la TV. Le soir même, le contrôleur, dont la blessure est visible, apparaît au journal télévisé. Le lendemain matin, les quotidiens relatent le fait. Certains stigmatisent la violence des jeunes.

Après avoir passé la nuit au poste de police, Sam est présenté à un juge de la jeunesse .  Celui-ci est discrètement informé que, à défaut d'un placement de Sam, une grève pourrait être déclenchée dans les chemins de fer. La presse est présente au palais de justice  et attend.

Dans le bureau du juge, Sam est penaud. Il semble réaliser qu'il a été trop loin. Son père, qui s'est déplacé au tribunal, reproche à son fils d'avoir agressé une personne qui ne faisait que son travail. Il ajoute que, avec la médiatisation des faits, il est honteux et rase les murs.

Sam n'est pas mécontent que son père lui parle, même s'il s'agit de reproches. Ça n'était plus arrivé depuis longtemps.

Sam est placé le jour même en Institution publique de protection de la jeunesse (IPPJ) pour 15 quinze jours [1].

Les médias ont succinctement évoqué la décision. Les trains ont poursuivi leur parcours.

 

II. La situation de Sam

 

Sam n’a pas voulu, ou n’a pas pu, faire le deuil de son rêve d’une famille unie et s’adapter à son nouvel environnement familial recomposé.

Il se retrouve en situation de précarité, mais  ne voit pas vraiment les choses comme cela : lui est fier de se débrouiller, il apprécie un certain nombre des composantes de sa situation (liberté, pas d’école …). Il ne demande rien à la société mais il ne se sent pas de dettes non plus. Et il n’est pas vraiment arrêté par le sentiment qu’il doit respecter l’ordre établi, sans toutefois relever de la tribu des psychopathes, destructeurs dangereux, ni de celle des enfants-rois, épuisants par leurs exigences tyranniques incessantes. Il n’est pas non plus vraiment un carencé affectif. Bref un adolescent banalement immature, en crise et en situation de rupture, peu soutenu par son milieu familial.

Sans doute une aide appropriée, axée sur la situation familiale de Sam, aurait-elle pu intervenir plus tôt. Peut-être aurait-elle évité la crise que vit l’adolescent. Il reste que de telles aides ne peuvent être que proposées, sans contrainte, et que peu de familles sont preneuses ; et autant pour les ados ;

Les parents de Sam auraient pu le faire suivre par un psychothérapeute, ou participer avec lui à une psychothérapie familiale. Ils ne l’ont pas fait, comme nombre de parents absorbés par la conflictualité de leur séparation et méfiants par rapport au discours et à l’efficacité des psys.

La situation de Sam s’avère ainsi révélatrice d’un malaise perceptible dans les sociétés occidentales : la liberté individuelle peut mettre à mal les solidarités interpersonnelles, familiales notamment. Préserver la liberté individuelle – acquis précieux – sans que son exercice dérive en individualisme asocial et décourage les solidarités constitue peut-être un des enjeux majeurs actuels dans l’évolution des valeurs sociales.

Le geste de Sam pourrait d’ailleurs être interprété comme un « acting » visant à forcer une réaction, celle des parents, celle de la société.

 

III. Brève analyse de l’événement

 

 

LLa confrontation entre Sam et le contrôleur tourne mal et donne lieu à un passage à l’acte qui constitue une infraction. La réaction de Sam, même si elle comporte une dimension « accidentelle », est  agressive et brutale L’agression proprement dite n’a toutefois pas été préméditée... Le constat est donc celui d’une infraction qui n’est pas justifiée par un contexte de légitime défense. On ne peut même Pa évoquer, comme circonstance atténunatesatténuantes, le fait qu’il se serait agi ici de la réponse à une provocation. Il existe néanmoins des « circonstances atténuantes plus internes à l’état du miment de la personnalité de Sam : La situation de dérive dans laquelle il se trouve le met certainement sous pression. Cette circonstance ne légitime toutefois pas l’acte.

Même si le geste a été rapide, peu réfléchi, impulsif, on ne peut probablement pas non plus invoquer une grave impulsion irrésistible qui aurait rendu Sam incapable du moindre contrôle de soin…il faut se souvenir qu’il n’a pas roué le contrôleur de coup, il ne lui a même pas donné un seul coup de poing violent : il l’a bousculé et ce qui a suivi, et fait saigner son adversaire, est de l’ordre du pur accident…donc la vraie infraction, c’est d’avoir bousculé un agent en position d’autorité : à peine plus qu’une incivilité !!!

 

IV. La sécurité

 

Il est nécessaire que la société prenne en compte la sécurité des accompagnateurs de train. Cette profession est en effet exposée aux incivilités voire aux agressions physiques commises souvent par des adolescents ou de jeunes adultes, isolés ou en groupe. 

Accroître cette sécurité constitue un vaste problème de société. Là comme ailleurs, l’approche purement sécuritaire - sanctionner très fermement les trublions pour leur ôter le goût de recommencer - constitue une illusion trop répandue. Cette illusion est dangereuse notamment parce qu’elle accroît le regard négatif, l violence potentielle et la méfiance et ceci réciproquement, tant chez les victimes potentielles et les spectateurs adultes que chez les ados et les jeunes : ces dernier se sentent traqués excessivement et pourraient bien vouloir montrer que «  Puisque c’est comme ça, on va voir ce qu’on va voir ! ». Certains responsables, politiques ou autres, peuvent à cet égard déraper dans un populisme adolescenticide. De fait, on pourrait assermenter les accompagnateurs de train et les équiper de tasers …

Améliorer vraiment la sécurité d’une catégorie professionnelle comme les accompagnateurs de train a bien d’autres tenants et aboutissants que la seule sanction de leurs agresseurs et par exemple :

 - sur le plan économique : repeupler les gares et les trains de personnel humain, et pas[MS1]  surtout pas d’appareils automatiques ni de caméras ; placer deux ou trois accompagnateurs de train plutôt qu’un sur les lignes difficiles.

- sur le plan du bien-être social : Sam souffrait déjà de sa relation avec sa nouvelle famille et donc, mettre de l’énergie pour bien réaménager les liens après la séparation, sans gérer celle-ci à la légère, a déjà beaucoup de sens. Au-delà des difficultés familiales, nous somme invités aussi à lutter plus efficacementefficacement[MS2]  contre la marginalisation d’une partie de la population, et contre l’accumulation des frustrations chez celle-ci, pour lui donner davantage d’envie d’être sociable, et pour réduire son besoin de bousculer voire de détruire à l’occasion des symboles de l’ordre.

- sur le plan humain : accroître la formation des accompagnateurs à la gestion des conflits. Cette dimension ne concerne pas que cette profession, bien d’autres sont concernées (enseignants, policiers …) Gérer l’agressivité ou les comportements inadéquats tout en se faisant respecter n’est pas un exercice simple. Une formation à la communication non-violente est indispensableindispensable[MS3] .

 

 

V. La sanction

 

Tenir le « tout sécuritaire » pour une illusion ne signifie pas faire l’impasse sur l’infraction : le jeune doit être confronté à l’acte qu’il a posé et à son caractère non sociable et infractionnel.

Les critères de décision doivent être objectifs, rationnels. Ils doivent bien évidemment respecter les normes nationales et internationales, et notamment les droits fondamentaux des enfants.

Ce serait limiter trop la réaction que de l’envisager en fonction du seul acte tel qu’il a été commis ; elle se doit d’être systémique : prendre en compte les droits de Sam (et aussi ses devoirs face à lui-même et à la société) mais également les droits de la communauté humaine, et, en l’espèce, ceux des accompagnateurs de train.

Selon D. De Fraene et C. Brolet, le placement « constitue toujours le véritable point d’appui, tant symbolique que fonctionnel, du traitement de la délinquance juvénile » (Institutions et pratiques d’enfermement des mineurs en Belgique, in Protection de la jeunesse, formes et réformes, Bruylant, 2005, p. 30).

Cette observation qui ne manque certainement pas de fondement, va à l’encontre d’une attitude bien contemporaine de déconsidération systématique des placements.

En l’espèce, la sanction encourue par Sam - placement en section accueil court (15 quinze jours en régime ouvert) d’un IPPJ – peut être considérée comme proportionnée à l’acte et à la situation du jeune. Il s’agit d’une mesure éducative (un IPPJ n’est pas un établissement pénitentiaire) qui a pour objectif de sanctionner mais aussi de réinsérer et de reconstruire.

L’absence d’une réaction suffisamment ferme aurait pu créer chez Sam la conviction que son acte et ses conséquences étaient banals et amener chez lui un sentiment de toute-puissance . Par ailleurs, Sam, peu preneur d’une aide, aurait été laissé à lui-même. A cet égard, la sanction peut paradoxalement faire prendre conscience au jeune qu’il a du « prix », de la valeur. Même s’il souhaite éviter la confrontation à l’adulte, la lui imposer est une étape nécessaire et légitime.

Le travail éducatif  ne se fera pas en quinze jours mais le placement est un premier pas et un pari sur l’avenir, le pari que Sam et son milieu familial pourront tirer profit de la mesure. En effet, le suivi éducatif ne se bornera pas à cette seule mesure de placement, qui n’en constitue que la première étape. Le suivi «post-IPPJ», qui peut prendre des formes très diverses et s’avérer durable (parfois plusieurs années), dépasse l’objet de cette fiche et ne sera dès lors pas abordé. Relevons que ce suivi, à la différence de la sanction,  est moins fonction des faits que de la situation du mineur.

 

Faire preuve d’une fermeté constructive à l’égard de l’auteur de l’infraction a également pour objectif d’apaiser les victimes – réparation a été obtenue  – et de les rassurer pour l’avenir. A noter encore que, parmi la panoplie des mesures ultérieures envisageables, le juge pourra ordonner une médiation auteur / victime, gérée par un service spécialisé.

 

VI. Les réactions sociales

 

De tels gestes entraînent de fortes réactions sociales, au sens criminologique du terme, souvent attisées par les médias. Ce sont les émotions qui se déchaînent pour agresser l’agresseur sans guère de rationalité.

Il revient alors aux décideurs de prendre distance et de protéger tout le monde : agresseurs, mais aussi victimes qui ne se sentent guère aidées par des vengeances excessives, et même aussi la population qui se déchaîne, et à qui il faut réapprendre à penser et à bien évaluer ce qui se passe.

Les médias ont une importante fonction propédeutique et jouent un rôle majeur dans l’apprentissage du discernement des enjeux sociaux. Cependant, ainsi  que l’exprime Ch. Delhez, « trop souvent, les médias offrent un prêt à penser qui ne facilite guère, et même handicape le débat démocratique. Ils créent de toutes pièces leur récit médiatique et son commentaire » (LLB, 22-03-2011)

L’information peut parfois s’avérer désinformation, et ce d’autant que « aujourd’hui, le seul pouvoir sans contre-pouvoir, c’est le médiatique » (M. Rocard).

La médiatisation systématique de la délinquance des jeunes déforme la réalité, tant des faits eux-mêmes (dramatisation), que de la situation de la jeunesse en général, certainement moins problématique que l’image qui en est donnée.

L’Europe vieillit et craint de perdre ses privilèges. Elle se méfie de sa jeunesse alors que celle-ci constitue sa véritable richesse. « La jeunesse est vue comme une épine dans le pied de la société alors que demain ce sera elle qui gèrera la société. Il faut l’inclure dès aujourd’hui. Elle doit être vue plutôt comme une opportunité » (P.-Y. Lux, in LLB 12-08-2011)

Les organisations syndicales ont également une responsabilité sociale particulière. La protection de leurs affiliés ne peut conduire à des abus (protéger un contrôleur qui s’avèrerait en réalité agresseur plutôt qu’agressé, déclencher des grèves pour des incidents parfois bénins …)

 

A la prise de conscience de Sam - que le placement tend, notamment, à favoriser - doit ainsi correspondre une prise de conscience sociale : une partie de la jeunesse se marginalise. Cette situation tend à se pérenniser, aggravée par la dualisation entre inclus et exclus dans la société et  par l’individualisme.

L’insertion de cette jeunesse constitue un vaste défi qui convoque la responsabilité de chacun : les jeunes et leurs familles, mais également les structures sociales. En effet, il peut -  et il doit - être exigé des jeunes en situation problématique, et de leurs familles, qu’ils assument leurs responsabilités. Mais ils ne respecteront les « règles du jeu » que si ces règles garantissent une organisation de la société suffisamment équitable. En outre, un soutien éducatif est souvent indispensable.

 

Mots cle  clé 

 

ACCOMPAGNATEUR DE TRAIN, agressivité, sanctions, placement en institution, immaturité.

 

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Notes

 

 



(1) Les IPPJ sont des institutions publiques résidentielles auxquelles sont confiés, par décision judiciaire et pour des périodes déterminées ou indéterminées, des mineurs auteurs (ou suspectés de l'être) de délits significatifs, désignés en Belgique par la périphrase «  faits qualifiés infraction»

 


 [MS1]“pas seulement” ou « pas d’abord » seraient plus réalistes, parce qu’on a peu de chances de les voir supprimés…

 [MS2]Certes, c’est vrai, c’est même une des racines du problème, mais la solution proposée est trop largement globale… Une autre racine du problème, c’est que l’agressivité de Sam vient au moins autant (en premier lieu en tout cas) de l’éclatement de sa famille que de la marginalisation sociale.

 [MS3]Et sans doute déjà en vigueur en maints endroits.